L'Histoire en bulles n°9 : Les esclaves oubliés de Tromelin

Archimède
Thématique
29 janvier
2021

L'Histoire en bulles n°9 : Les esclaves oubliés de Tromelin

Sylvain Savoia est le dessinateur de plusieurs BD historiques, la série Marzi en particulier qui met en récit les souvenirs de Marzena Sowa entre 1984 et 1987 en Pologne. Il a aussi participé à la série Le Fil de l'Histoire raconté par Ariane & Nino, une série qui vulgarise l'Histoire à travers le regard de deux jeunes héros.

La BD Les esclaves de Tromelin, publiée chez Aire Libre, fait suite à la participation de l'auteur à la mission archéologique menée en 2008 par le GRAN (Groupe de recherche en archéologie navale) et l'INRAP (Institut national de recherche archéologique préventive) et dirigée par l'archéologue Max Guérout dans cette île perdue de 1km² de l'Océan Indien, située à plus de 400 km à l'est de Madagascar.

Cet album, sorti en 2015, se construit comme un dialogue entre le journal des fouilles entreprises à l'automne 2008 et le récit des naufragés de L'Utile, qui s'est échoué le 31 juillet 1761, du point de vue d'une jeune esclave rescapée du navire. L'avancée de l'enquête archéologique lève peu à peu le voile sur cette expérience singulière de la condition humaine.

Les esclaves oubliés de Tromelin a permis à la fois d'illustrer les pratiques de l'esclavage dans la seconde moitié du XVIIIème siècle mais s'inscrit également comme un fragment d'une mémoire encore douloureuse parmi les descendants des victimes de la traite négrière. Les planches de l'album ont par ailleurs servi de supports à l'exposition itinérante « Tromelin, l'île des esclaves oubliés » qui a séjourné à Nantes, Bordeaux, Bayonne et Marseille entre 2015 et 2016. C'est lors de son mouillage à Bordeaux que j'ai eu l'occasion de découvrir la richesse de ce récit et son histoire à la fois cruelle et instructive sur la nature humaine et ses travers.

Une micro-histoire de l'esclavage dans l'Océan Indien

Les premières planches de l'album montrent l'embarquement à Foulpointe (Madagascar) des 160 esclaves dans les cales du gréement L'Utile, une flûte de 44m de long de la Compagnie française des Indes orientales. Le navire est commandé par le capitaine Jean de Lafargue.

Les captifs sont alors embarqués pour être vendus à l'Île de France, actuelle Île Maurice. Cet itinéraire commercial est l'un des plus courants au XVIIIème siècle, Madagascar alimente alors en esclaves les Mascareignes, c'est-à-dire la Réunion et l'île Maurice, toutes deux propriétés de la Compagnie des indes. Cet archipel est voué principalement à la culture du café pour l'exportation, une culture qui nécessite alors une main d'œuvre importante et servile. Le voyage de l'Utile est ainsi contemporain du point culminant de la traite négrière dans cet espace océanique, plus de 1 500 esclaves transitent chaque année vers les Mascareignes dans la décennie des années 1750.

L'Histoire en bulles n°9 : Les esclaves oubliés de TromelinLe voyage de l'Utile en 1761 s'insère dans des routes commerciales bien établies.

La BD livre une donnée importante pour comprendre la nature de cette expédition, le capitaine Lafargue était chargé de ramener des vivres à l'Île de France qui est alors privée de ravitaillement à cause des rivalités franco-britannique dans cet espace colonial lors de la guerre de Sept Ans (1756-1763). Le gouverneur de l'Île de France précise qu'il n'est pas nécessaire de ramener des esclaves. Pourquoi les remplir alors de bois d'ébène comme le nomme ses contemporains ?

L'archéologue Max Guérout s'est rendu aux archives du musée de la Compagnie des Indes orientales à Lorient pour comprendre la présence des esclaves dans ce navire de ravitaillement. La documentation nous apprend alors que la traite dans cet espace est le monopole exclusif de la Compagnie des Indes depuis 1720.

Cette emprise échappe toutefois peu à peu à cette dernière à partir des années 1740 et dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, la traite est alors détournée par les employés de la Compagnie des Indes au profit de leur enrichissement personnel. Charger des esclaves dans les cales de l'Utile était alors parfaitement illégale et aucunement déclaré auprès de l'administration. Lafargue avait comme objectif de contourner l'interdiction et de doubler ses bénéfices entre l'achat et la vente d'esclaves. Quoiqu'il en soit, l'Utile prend le large avec cette cargaison...

L'Histoire en bulles n°9 : Les esclaves oubliés de TromelinLa coque de l'Utile se disloque enfin !

Sylvain Savoia illustre avec force détails à la fois les conditions des esclaves à bord de l'Utile mais également la ségrégation qui règne lorsque l'équipage et les esclaves se retrouvent contraints et forcés de vivre en colloc sur l'île de Tromelin.

Lors de l'embarcation des esclaves malgaches à Foulpointe, ces derniers se retrouvent dépouillés de leurs vêtements et jetés à fond de cale mais ils ne sont pas enchaînés. Cette spécificité est probablement due au fait que la flûte n'était pas conçue initialement pour le trafic d'esclaves. Ce détail aura toutefois son importance lors du naufrage. En effet, lorsque le bâtiment s'échoue sur un plateau corallien (à cause d'une mauvaise carte maritime), l'équipage abandonne les esclaves à leur sort, ces derniers doivent leur salut à la dislocation de la coque qui leur permettent de gagner l'île à la nage, 72 d'entre eux finiront noyés.

Deux communautés se retrouvent alors dos à dos, 123 membres de l'équipage d'un côté et 90 esclaves de l'autre, les interactions entre les deux groupes sont conflictuels. L'auteur de la BD fait le récit d'une tentative de viol perpétrée sur une jeune esclave par trois membres de l'équipags. Ces derniers sont arrêtés par d'autres marins à l'appel des Malgaches qui s'étaient défendus. Cette scène vient rappeler ce que pouvaient être les relations entre maîtres et esclaves à bord d'un négrier, ces derniers sont avant tout perçus comme une marchandise !

Les principales tensions se cristallisent surtout autour de la construction d'un bateau pour fuir l'île. Castellan, le premier lieutenant de l'Utile, face à la démission de Lafargue, tente de motiver l'équipage pour récupérer les débris sur l'épave et reconstituer une embarcation capable de quitter Tromelin. Il fait cependant face à une forte résignation qui contraint l'officier, dans son besoin de main d'œuvre, à se tourner vers les esclaves. Les naufragés malgaches acceptent malgré certaines réticences, la crainte d'être revendus à des marchands d'esclaves ou encore d'être abandonnés sur l'île malgré leur participation à l'ouvrage est présent dans les têtes. L'avenir donnera raison aux plus sceptiques... Une fois la construction de l'embarcation achevée, l'équipage quitte l'île sans se retourner, le premier lieutenant adresse toutefois aux naufragés un document signé de sa main en cas de secours ultérieur.

L'Histoire en bulles n°9 : Les esclaves oubliés de TromelinAlors, oui ou non ?

Sylvain Savoia illustre avec force détails à la fois les conditions des esclaves à bord de l'Utile mais également la ségrégation qui règne lorsque l'équipage et les esclaves se retrouvent contraints et forcés de vivre en colloc sur l'île de Tromelin.

Le personnage de Castellan est intéressant car il semble être le seul membre de l'équipage à éprouver de la compassion pour le traitement infligé aux esclaves. Son rôle est ambiguë, il est le seul blanc à interagir avec le groupe d'esclaves et semble faire preuve d'humanité à leur égard. Castellan de Vernet est-il une figure de l'abolitionnisme naissant ou un stratège cynique préoccupé exclusivement par le sort de l'équipage ?

Les recherches de l'archéologue Max Guérout ainsi que ses connaissances dans le domaine maritime indiquent que le premier lieutenant, une fois ses plans de la Providence dessinés, ne pouvait ignorer que les captifs malgaches erreraient sur cette île perdue de l'Océan Indien.

On apprend toutefois par une lettre datée de 1772 et adressée au secrétaire d'État à la Marine que Castellan du Vernet avait ardemment prié différentes autorités de dépêcher un navire au secours des naufragés, il précise que ces derniers « par leur travail assidu avaient le plus contribué à la sortie de cette île à l'équipage sauvé du naufrage ».

L'Histoire en bulles n°9 : Les esclaves oubliés de TromelinC'est en tant qu'économiste que Condorcet défend l'abolition de l'esclavage, il estime que cet objectif est atteignable sans que les pertes économiques ne soient trop lourdes.

Le premier lieutenant révèle que le commandant de la marine sur l'Île de France a refusé en 1761 d'envoyer une goélette en raison des risques inhérents à la Guerre de Sept Ans, il affirme avoir réitéré sa demande en 1762... sans résultats, la tentative de 1772 apparaît comme la lettre de la dernière chance.

C'est grâce à son obstination qu'en 1776, le chevalier de Tromelin débarque sur l'île pour y recueillir les derniers rescapés, sept femmes et un jeune garçon. L'insistance et le récit du premier lieutenant a servi de matériau en 1781 à l'économiste Nicolas de Condorcet pour illustrer son plaidoyer en faveur de l'abolition de l'esclavage dans ses Réflexions sur l'esclavage des nègres.

L'expérience humaine et sociale éprouvante des esclaves oubliés de Tromelin commence alors. Sylvain Savoia fait dans sa BD le compte rendu des fouilles archéologiques entreprises en 2008 qui permettent de comprendre davantage les conditions matérielles d'existence des esclaves durant les 15 années d'occupation du site !

Les découvertes archéologiques d'un « petit Pompéi » (Max Guérout)


L'Histoire en bulles n°9 : Les esclaves oubliés de TromelinLes esclaves ont réemployé le puits foré par les Blancs !

La BD aborde la vie matérielle des naufragés, ces derniers se servent de la faune locale pour se nourrir : stern noires (oiseaux marins), coquillages, tortues forment ainsi la carte habituelle du menu du jour sur Tromelin. Pour ce qui est de l'eau, les Malgaches ont utilisé le puits que les Blancs avaient foré en 1761.

Les relevés de la strate d'occupation du site par les naufragés indiquent qu'ils ont su maîtriser le feu durant l'intégralité de leur présence sur l'île, en atteste la présence de foyers, de cendre de charbon, d'os brûlés, ces découvertes confirment les témoignages des rescapés en 1776, ces derniers ont su entretenir un feu durant leurs 15 années de réclusion insulaire, chapeau !

L'Histoire en bulles n°9 : Les esclaves oubliés de Tromelin

Les fouilles ont permis la collecte de divers objets employés pour la cuisine, récipients, cuillères, bouteilles, clous, pièces de marine. Ces différents objets sont ainsi récupérés par les esclaves aux abords de l'Utile avant d'être employés, réemployés jusqu'à l'usure, les récipients portent des traces de réparations multiples, ce qui atteste avec une certaine émotion d'une grande ingéniosité des malgaches dans la maîtrise de la métallurgie. Point d'obsolescence programmée sur Tromelin !

L'Histoire en bulles n°9 : Les esclaves oubliés de TromelinUstensiles de cuisine laissés tels quels lors de l'évacuation des naufragés en 1776.

Si les besoins essentiels semblent avoir été comblés, cette expérience contrainte de la liberté sur un îlot aride de 1km² devait être bien cruelle, le désespoir devait se lire sur les visages. Pour ces personnes habituées des hauts plateaux parsemés d'une nature luxuriante, l'expérience de ce morceau de corail sinistre fut probablement une expérience traumatisante. On comprend ainsi davantage la construction désespérée d'un radeau de fortune et le départ suicidaire de plusieurs esclaves vers 1772.

L'Histoire en bulles n°9 : Les esclaves oubliés de TromelinLe point culminant de l'île se situe à 7 ou 8 m. Pendant les épisodes cycloniques, l'île est parfois intégralement submergée !
L'Histoire en bulles n°9 : Les esclaves oubliés de TromelinLes cadavres reposent dans des habitats en dur

Toutefois, la résilience des naufragés est admirable, ainsi face aux épisodes cycloniques récurrents sur l'île, ils ont aménagé des habitats en dur à l'aide de blocs de corail en orientant leurs constructions de manière à encaisser moins péniblement alizés du sud-est et cyclones.

Deux squelettes d'un jeune homme de 18 ans et d'une jeune femme de 25 ans sont même retrouvés à proximité de ces habitats. Cette sépulture étonne tout d'abord archéologues et historiens de l'expédition. Cette pratique funéraire entre ainsi en contradiction avec la tradition malgache qui observe une séparation entre le royaume des morts et celui des vivants, aux premiers des habitats en pierre, les vivants doivent se contenter d'habitats en matériaux périssables. La quasi absence de végétation sur l'île explique cette adaptation, les esclaves devaient ainsi éprouver le malaise de vivre dans ce qu'ils percevaient comme un tombeau !

Max Guérout fait une analogie entre Pompéi et Tromelin dans la mesure où le site a été abandonné dans l'état même où les naufragés l'ont laissé en 1776 lorsque le chevalier de Tromelin a accosté aux abords de l'île pour les évacuer.

Conclusion

Les sept femmes rescapées ainsi que l'enfant ont été affranchis par le gouverneur de l'île de France avant d'entrer à son service, elles n'ont jamais souhaité rejoindre Madagascar et on les comprend !

La connaissance de cette histoire est perçue par les descendants d'esclaves comme un élément de la mémoire de l'esclavage qui peine encore aujourd'hui à refaire surface. Ainsi, sur l'île de la Réunion qui a connu jusqu'à 62 000 esclaves en 1848 lors de l'abolition, aucun musée dédié à l'esclavage ne relate cette souffrance.

L'historien malgache Sudel Fuma, spécialiste de l'Histoire et de la culture de la Réunion a écrit sur l'esclavage et l'abolition, et en tant que tel, a fait partie de l'expédition sur Tromelin. Ce dernier est un descendant d'esclaves par son père. En 1848 lors de l'abolition, la colonie a attribué un nom à son trisaïeul qui est alors devenu Fuma, avant cette date, 80 % des captifs de l'île n'avaient qu'un prénom, souvent défini selon leurs caractéristiques physiques. Sudel Fuma a vécu cette fouille sur Tromelin comme une expérience de pensée, un continuum entre le sort de ces malheureux naufragés et les nombreux descendants d'esclaves.

Cette BD de Sylvain Savoia rend hommage à la mémoire des esclaves longtemps oubliés de Tromelin. L'exposition itinérante qui a eu lieu entre 2016 et 2017 dans la métropole inscrit leur histoire dans la mémoire nationale.

L'Histoire en bulles n°9 : Les esclaves oubliés de TromelinSylvain Savoia a bien choisi sa couverture, le sentiment d'abandon est omniprésent dans cette scène où on aperçoit dans la perspective du jeune homme au centre La Providence qui s'estompe peu à peu dans l'horizon.
  • Archimède Chroniqueur
  • "L'homme ne tire de leçons que du passé. Après tout, on n'apprend pas l'histoire à l'envers. Elle est déjà assez trompeuse à l'endroit." Archimède dans Merlin l'enchanteur