L’Histoire en bulles n°4 : Papyrus - Le Labyrinthe

Bat'Histor
Contributeur
15 février
2018

« Nous repartirons dans le monde antique, et plus précisément chez nos amis Égyptiens, les premiers utilisateurs du papyrus... »

Eh oui, cette phrase, issue du précédent numéro, n’était pas un indice d’une finesse remarquable, mais je pense que vous aurez tous trouvé à quelle série de bandes dessinées elle se rapporte : nous allons donc nous intéresser à Papyrus.

L’Histoire en bulles n°4 : Papyrus - Le Labyrinthe

Cette série de bandes dessinées se déroule dans l’Égypte ancienne et nous y suivons les aventures de Papyrus. Au début simple fellah, le personnage de Papyrus évolue rapidement pour devenir un héros.

Ses principales caractéristiques : il est l’ami de la fille de pharaon, Théti-Chéri, et il est courageux et toujours prêt à aider les plus faibles. Bon, au fond c’est quand même un personnage attachant, je vous l’accorde.

La série a été créée en 1974 par Lucien De Gieter, et elle comporte 33 albums. On y voyage donc dans une Égypte ancienne intéressante à (re)découvrir grâce à un travail soigné de De Gieter. Si une précision historique peut se trouver dans cette série, l’imaginaire y a également sa place, au travers des mythes qui y prennent forme.

Cependant, cela ne pose pas problème et immerge efficacement le lecteur dans cet esprit de l’Égypte antique, que l’on ne peut finalement dissocier de son aspect mythologique / fantastique.
L’album que nous allons analyser aujourd’hui, Le Labyrinthe, est le 13e de la série et relate justement un mythe : celui du Minotaure de Crète. Cependant, nous le verrons, la bande dessinée prend des libertés avec le mythe.

Contexte

Dans cet album, Papyrus et Théti-Chéri assistent à la mort accidentelle d’un prince crétois en Égypte. Papyrus est envoyé chez le roi de Crète, Minos Idoménée, pour annoncer la triste nouvelle. Après plusieurs péripéties, il est condamné par le roi crétois à se faire dévorer par le Minotaure dans le Labyrinthe.

Avant de nous intéresser à ce mythe, il faut rapidement nous situer chronologiquement. L’Égypte ancienne, c’est en effet assez vaste ! Si dans les premiers albums la période n’était pas clairement définie, De Gieter ancre par la suite son œuvre au 13e siècle avant notre ère, sous le règne de Mérenptah.

L’Histoire en bulles n°4 : Papyrus - Le LabyrintheLe prince crétois à son arrivée en Égypte, peu avant sa mort accidentelle.

Fils de Ramsès II (dit Le Grand), on estime que le règne de ce pharaon a duré une dizaine d’années, de 1213 à 1203 avant notre ère — même si les approximations divergent. Le pays est à ce moment au sommet de sa gloire, et de nombreux monuments sont déjà construits, ce qui permettra à Papyrus de s’y promener (et nous avec par la même occasion !).

Nous reviendrons plus en détail dans d’autres albums sur des événements du règne de Mérenptah, comme les tentatives d’invasion des Lybiens, mais aussi sur des monuments célèbres que l’on peut découvrir grâce aux planches de cette bande dessinée.

L’Histoire en bulles n°4 : Papyrus - Le LabyrintheLe roi Minos Idoménée réagissant à la nouvelle de la mort de son fils.

Passons donc sans plus attendre au contenu de l’album d’aujourd’hui, et au mythe dont il est inspiré.

Après avoir fait naufrage sur le chemin de la Crète, Papyrus arrive finalement à destination… en se faisant porter par deux dauphins… (hum ; je vous avais prévenu, le surnaturel fait partie intégrante de cette bande dessinée).

Contrairement à ce que l’on pourrait s’attendre, le roi crétois Minos Idoménée n’apprend pas la mort de son fils le sourire aux lèvres et décide de condamner Papyrus. Après quelques péripéties, Papyrus est jeté dans le Labyrinthe, afin d’y être dévoré par le Minotaure.

Il parvient malgré tout à s’échapper grâce à l’aide d’Ariane, la fille du Roi. On apprend dans l’album suivant qu’à la suite de la destruction du Labyrinthe — provoquée par Papyrus —, la civilisation crétoise ainsi que ses villes ont été durement touchées par des tremblements de terre.

Le mythe

Je pense qu’à ce point, tout le monde aura reconnu, de près ou de loin, la légende qui a inspiré la trame de cet album : Thésée et le Minotaure. Pour la résumer rapidement, la ville grecque d’Athènes doit fournir tous les neuf ans sept jeunes garçons et jeunes filles afin de nourrir le Minotaure, un homme à tête de taureau.

Avant d’aller plus loin, on peut remarquer que, pour peu charmante que soit cette histoire, on peut déjà y voir une certaine égalité hommes-femmes, il y a de cela 3 000 ans !

Bref, je m’égare. L’aspect peu charmant de cette légende réside notamment dans la conception du monstre qu’est le Minotaure :

« Entre-temps, Astérion était mort sans laisser de descendants. Minos se proposa pour être roi, mais le trône lui fut refusé. Il […] fit un sacrifice à Poséidon, et pria que des flots de la mer apparaisse un taureau, en promettant qu’il le sacrifierait aussitôt. Et voilà que Poséidon lui envoie un très beau taureau : Minos obtint le règne, mais il conserva ce taureau parmi ses bêtes, et en immola un autre. […] Poséidon, furieux que Minos ne lui ait pas sacrifié le taureau, fit en sorte que Pasiphaé [la femme de Minos] tombe amoureuse de l’animal. La jeune femme, donc, amoureuse du taureau, trouva un allié en Dédale, l’architecte qui avait été banni d’Athènes pour homicide. Il construisit une vache de bois montée sur des roulettes ; l’intérieur était creux, et elle était recouverte d’une peau de bovidé ; il la mit dans le pré où le taureau avait l’habitude de paître, et Pasiphaé y entra. Quand le taureau s’en approcha, il la monta, comme s’il s’agissait d’une vraie vache. Ainsi la jeune femme mit au monde Astérion, dit le Minotaure : il avait la tête d’un taureau et le corps d’un homme. Minos, suivant les conseils de certains oracles, le tint reclus dans le labyrinthe, construit par Dédale ; avec son grouillement de méandres, il était impossible de trouver la sortie. »
Appolodore, Bibliothèque, III, 1, 3

Bon... ça se passe de commentaire...

Thésée embarque donc avec les jeunes gens destinés à être sacrifiés, et grâce à l’aide de la fille du roi Minos, Ariane, Thésée parvient à tuer le Minotaure et à s’enfuir de Crète — soit dit en passant, il abandonne Ariane sur une île après qu’elle ait tout quitté pour lui... Quel gentleman !

Après cette mise en contexte, nous pouvons maintenant comparer la réalité (le mythe donc) et la BD. Premier point, qui est d’évidence : Thésée est remplacé par Papyrus, et la situation de départ se passe évidemment en Égypte.

L’Histoire en bulles n°4 : Papyrus - Le LabyrintheLa princesse Ariane découvre qu’il n’y a rien au bout du fil ; en même temps ce n’est pas étonnant près de 3000 ans avant l’invention du téléphone.

On peut d’ailleurs noter qu’à l’origine de la querelle entre Athènes / l’Égypte et la Crète est la mort du fils de Minos : Androgée (qui s’appelle Mélos dans la BD). On peut donc déjà voir ici un certain respect de la légende dans les bulles.

Je vous vois venir, mais non, l’épisode de la conception du Minotaure n’est pas retranscrit dans la BD... Par contre, un autre élément est lui respecté : l’aide d’Ariane, qui guide Papyrus grâce à son fil notamment. Pour ceux qui n’auraient pas compris, c’est bien de cette légende que nous tirons notre expression « un fil d’Ariane ». Par ailleurs, le mot « dédale » synonyme de labyrinthe provient également de ce mythe.

Alors je vous l’accorde, dans la BD l’utilité de ce fil est toute relative, étant donné qu’il est brisé et ne permet donc pas à nos héros de s’enfuir ; mais bon, c’est le geste qui compte.

Bien évidemment, si Ariane aide Papyrus à s’échapper du Labyrinthe, c’est que Labyrinthe il y a dans la BD. Avec la présence du Minotaure, cela fait donc deux éléments fondamentaux de la légende originale qui sont bien retranscrits. Cependant, ce n’est pas Papyrus qui tue le monstre, contrairement à Thésée dans la légende.

Sans vouloir entrer dans chaque point de détail, on peut donc voir rapidement qu’il y a de nombreux points communs entre l’histoire de Papyrus et le mythe de Thésée.

L’Histoire en bulles n°4 : Papyrus - Le LabyrintheLa prochaine fois que vous vous amuserez dans un labyrinthe, pensez à l’origine de sa création et à son utilité première...

Je tenais à parler de ce sujet, car premièrement je considère que les mythes sont une partie de l’Histoire qu’il est intéressant de connaître. En effet, ils représentent une certaine vision du monde par leurs créateurs, ce qui permet de mieux appréhender ces derniers.

Deuxièmement, car j’ai moi-même hésité longtemps avec le mythe de Thésée, me demandant si c’était un fait grec ou égyptien, si la princesse Ariane était muette comme dans la BD, etc. J’en ai cependant toujours eu une connaissance de base, et ce rapidement, grâce à cet album de Papyrus.

Et nous pouvons bien voir là l’efficacité très concrète des bandes dessinées à nous faire apprendre des choses. Cela confirme donc leur intérêt éducatif, et ce notamment dans le domaine historique comme nous le faisons ici — et au passage ça me rassure sur l’utilité de cette chronique...

Enfin, pour en finir avec le mythe original, je ne pouvais pas terminer sans parler du retour de Thésée. Après avoir galamment abandonné Ariane sur une île, Thésée retourne chez les siens à Athènes.

Son père l’attend en haut d’une falaise et scrute l’horizon. Il avait été convenu entre Thésée et son père que l’on dresserait des voiles blanches en cas de succès de Thésée.

Seulement, Thésée, tout malin qu’il était, a oublié de changer les voiles. Quand il arrive en vue d’Athènes, son père voit donc des voiles noires, signes de malheur.

Pour la fin de l’histoire, je vous laisse faire le lien : le père de Thésée se trouve sur une falaise ; il croit que son fils est mort ; il s’appelle Égée ; la mer sur laquelle donne Athènes s’appelle la Mer Égée… ça ne devrait pas être trop dur à deviner, je pense.

J’espère quand même que cette tentative de déduction de ces dernières lignes ne sera, elle, pas tombée à l’eau... (il n’y avait pas de quoi en faire un plat…) !

Éléments historiques

Si l’histoire de Papyrus est fortement éloignée de la réalité, et même légèrement de la légende de Thésée, il y a tout de même certains éléments historiques que l’on peut relever dans cette BD.

Comme toujours, il y a déjà les aspects généraux, rendant compte de l’époque, des cultures qui y vivaient, des modes de vie, etc. Et, là encore — vous commencez à avoir l’habitude... –, nous n’allons pas insister ici sur ces éléments, mais y consacrerons un numéro entier.

L’Histoire en bulles n°4 : Papyrus - Le LabyrintheL’immersion dans le monde antique est complète et réussie.

Mis à part cela, il faut tout d’abord rappeler les dates et le léger décalage qu’il y a dans la BD. En effet, l’histoire de Papyrus se déroule vers 1200 – 1210, étant donné que l’on parle du pharaon Mérenptah. Dans l’album, la représentation de la Crète semble correspondre à la période appelée « Crète mycénienne ».

En effet, les Crétois croient que Papyrus est un Mycénien, qui vient s’infiltrer chez eux. Et c’est effectivement durant cette période de la Crète mycénienne, qui s’étend de 1400 environ à la fin du 12e siècle avant notre ère, que les incursions des Mycéniens s’intensifient — ce qui est assez logique vu le nom de cette période.

La présence du roi Minos Idoménée corrobore cette interprétation ; en effet, ce roi est le dernier de la lignée des Minoens et aurait participé à la Guerre de Troie. Et, justement, on le situe dans la période mycénienne.

Cependant, même si dans l’ensemble la chronologie semble correspondre, il y a tout de même quelques confusions / simplifications.

La plus importante réside probablement dans la suite de l’album : peu de temps après le départ de Papyrus de l’île, un tremblement de terre ravage cette dernière. Cependant, si l’île était effectivement sujette à ces manifestations naturelles, c’est vers 1400 (et non vers 1200) que se produit un tremblement de terre d’importance.

Ce dernier ravage la Crète et porte un sérieux coup à sa civilisation, ce qui favorise d’ailleurs les incursions des Mycéniens. L’auteur a donc probablement condensé et arrangé les événements, de manière à simplifier les choses.

L’Histoire en bulles n°4 : Papyrus - Le LabyrintheL’arrivée de Papyrus prisonnier au palais du roi Minos.

Ainsi, cela permet dans l’imaginaire du lecteur de se représenter que vers l’époque de Papyrus (donc vers 1200), la civilisation minoenne connaît un fort déclin, en opposition avec le faste et le succès de la période précédente. Et, vers le 12e siècle environ, la Crète est effectivement envahie par les Doriens ; c’est là une période plus sombre de l’histoire crétoise.

On a donc ici un bel exemple d’adaptation historique dans une BD. En effet, l’auteur était assurément conscient de l’histoire crétoise, dans ses grandes lignes en tout cas, mais a fait le choix de simplifier des faits historiques compliqués pour en retenir l’essentiel.

La civilisation minoenne était fortement développée jusqu’au 12e siècle avant notre ère environ, puis a connu un déclin conséquent durant une longue période. Ainsi, les « confusions » que j’évoquais tout à l’heure sont très probablement volontaires et illustrent bien l’esprit historique que l’on peut s’attendre à retrouver dans une bande dessinée telle que Papyrus.

Conclusion

On s’est aujourd’hui principalement intéressé à un mythe, celui de Thésée et du Minotaure, retranscrit et adapté en BD. On l’a vu, mis à part les énormes différences de base (Papyrus et l’Égypte en lieu et place de Thésée et de la Grèce), le mythe est retranscrit assez fidèlement dans les planches.

L’Histoire en bulles n°4 : Papyrus - Le LabyrintheCnossos peu de temps après le départ de Papyrus, représentée ici comme étant détruite par des tremblements de terre.

Cela permet donc au lecteur de connaître les bases d’un mythe important, mais cette connaissance est à double tranchant. En effet, cette dernière est biaisée, et le risque d’une confusion entre le mythe réel et celui narré dans Papyrus peut s’installer dans l’esprit du lecteur inattentif — que j’étais étant plus jeune.

Encore une fois, cela montre bien l’ambivalence des faits historiques retranscrits dans les bandes dessinées : cela permet effectivement de prendre connaissance d’événements historiques (ou mythiques en l’occurrence), mais il faut rester vigilant et ne pas accepter tous ces faits sans vérifier quelque peu leur véracité historique.

J’espère que cet intérêt porté cette fois à des éléments mythiques principalement plutôt que sur des faits réels vous aura plu, et en attendant de vous retrouver dans le prochain numéro de cette chronique, n’hésitez pas à replonger dans les BDs, l’Histoire s’y trouve à chaque coin de bulle !

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