L'Histoire en bulles n°5 : Les Tuniques Bleues - Émeutes à New York

Bat'Histor
P'tit Suisse n°1
Thématique
9 mars
2018

Après nous être aventuré dans le précédent numéro en Égypte antique, on va revenir aujourd'hui à la bande dessinée par laquelle tout a commencé (euh… cette chronique en tout cas) : Les Tuniques Bleues.

On s'était intéressé dans le premier numéro à un des premiers albums de la série, dédié au commencement de la guerre de Sécession. L'album auquel on va s'intéresser aujourd'hui, Émeutes à New York, est le 45e de la série et s'éloigne quelque peu du front de la guerre, pour s'intéresser aux conséquences de cette dernière sur la vie civile.

L’Histoire en bulles n°5 : Les Tuniques Bleues - Émeutes à New York

Publié en 2002, le scénario est toujours assuré par Raoul Cauvin. Cependant, à la différence de l'album que l'on avait traité la dernière fois, c'est ici Willy Lambil qui a dessiné les planches — comme pour la majeure partie de la série par ailleurs —, et la différence se remarque rapidement.

Résumons rapidement cet album : du fait des (très… trop !?) nombreuses pertes au front durant la guerre de Sécession, la conscription est mise en place par le président Abraham Lincoln. Nos héros, Blutch et Chesterfield, sont envoyés à New York avec leur régiment afin de superviser cette conscription.

Une révolte éclate contre le système de conscription qui est en place — on y reviendra plus en détail, je vous rassure —, et Blutch et Chesterfield doivent se fondre dans la masse des émeutiers pour survivre – même si le « sagace » sergent Chesterfield a besoin de quelques jets d'œufs pour le comprendre...

L’Histoire en bulles n°5 : Les Tuniques Bleues - Émeutes à New YorkEn l'occurrence, les œufs sont déjà présents sur le sergent Chesterfield, et les émeutiers complètent la décoration de ses habits...

Finalement, avec l'intervention de l'armée, les émeutes sont matées, et nos deux compères parviennent à retrouver leur régiment.

On s'intéressera principalement dans ce numéro à la véracité historique de ces émeutes, évidemment, et on en profitera pour en apprendre plus sur les coulisses de la guerre et plus précisément la conscription, chose que l'on évoque rarement lorsque l'on parle des grands événements.

Les émeutes

On va donc commencer notre analyse par le point le plus évident, et le plus important également de l'album : ces fameuses émeutes de New York, appelées Draft Riots. Tout d'abord, il convient de connaître la date de ces événements ; et sur ce point, la BD n'est pas explicite.

En effet, on nous donne le jour et le mois des événements, mais pas l'année. Cependant, une petite recherche permet de savoir que le dimanche 12 juillet a eu lieu en 1863. Il est bien dommage de ne pas nommer précisément l'année des faits dans l'album, alors que la date ainsi que d'autres références historiques montrent que l'on se trouve bien en 1863. Je n'ai d'ailleurs moi-même jamais su que ces émeutes se déroulaient en 1863 – avant de préparer cette chronique bien sûr. C'est donc un élément dommageable – mais loin d'être rédhibitoire bien sûr.

L’Histoire en bulles n°5 : Les Tuniques Bleues - Émeutes à New YorkLe dimanche 12 juillet était donc bien en 1863. Cependant, je n'ai vu qu'une occurrence disant que les émeutes commençaient déjà le 12 au lieu du 13. Je pencherais donc ici pour une légère petite erreur.

Cette date du dimanche 12 juillet pose également un autre problème : en effet, les premiers tirages au sort des futurs conscrits ont eu lieu le 11 juillet, mais les émeutes n'ont éclaté que le lundi 13 juillet.

Or, la BD ne donne que la date du 12 juillet ; il y a donc bien une petite erreur à ce niveau-là. De plus, les émeutes ont duré du 13 au 16 juillet dans la réalité (du lundi au jeudi donc), alors que dans la BD, tout ne semble se dérouler que sur un jour. La datation ainsi que la temporalité posent donc de légers soucis.

Dans la suite de la BD, on peut voir que les émeutiers s'en prennent non seulement à l'armée (réaction « logique » en soi), mais également aux Afro-Américains. Il y a plusieurs raisons à cet acharnement raciste : premièrement, de nombreux immigrants ainsi que des pauvres voient dans les esclaves noirs affranchis des concurrents pour décrocher le peu d'emploi disponible.

L’Histoire en bulles n°5 : Les Tuniques Bleues - Émeutes à New YorkLes ennuis des Afro-Américains ne font malheureusement que commencer. La BD ne le met pas en image, mais certains Noirs ont même été torturés et pendus durant les émeutes.

De plus, les émeutiers considèrent que les noirs sont responsables de cette guerre fratricide entre le Nord et le Sud, et leur en veulent donc pour cette raison.

Enfin, il ne faut pas oublier qu'un climat de racisme régnait très probablement, et que si les Afro-Américains étaient affranchis, leurs problèmes étaient loin d'être réglés – il n'y a qu'à voir le dur combat mené par Martin Luther King plusieurs années après... À la suite des Draft Riots, de nombreux Noirs quitteront New York.


L’Histoire en bulles n°5 : Les Tuniques Bleues - Émeutes à New YorkLa triste réalité dépeinte en images... Toutefois, je tiens à rassurer ceux qui sont pointilleux comme moi : cet orphelinat était effectivement situé sur la 5e avenue...

Un autre point que respecte la BD est la présence d'Irlandais dans les émeutes, caractérisé en images par le personnage de Patrick Merry, un personnage historique par ailleurs.

Sur les 184 émeutiers qui ont pu être identifiés, il est intéressant de remarquer que seulement 40 venaient des États-Unis, 27 venaient de pays européens, et que 117 étaient Irlandais – le nombre complet des émeutiers était cependant bien plus conséquent, n'allez pas croire que cette émeute n'a été qu'un pétard mouillé...

Cette forte proportion d'immigrants et surtout d'Irlandais s'explique par deux éléments principaux. Premièrement, ils n'acceptaient pas d'être mis en concurrence avec des esclaves émancipés pour trouver de l'emploi – comme on l'a vu juste au-dessus - et aussi avec les pauvres.

L’Histoire en bulles n°5 : Les Tuniques Bleues - Émeutes à New YorkLa description de Patrick Merry, personnage sympathique au demeurant — ça se voit non ?? – est fidèle à la réalité, et notamment dans la mention de son métier.

Une deuxième raison est que les Draft Riots coïncident avec les tentatives de la base du parti démocrate à New York qui souhaite faire des immigrants irlandais des citoyens américains. Si cela leur donne notamment le droit de participer aux élections locales, les Irlandais se rendent rapidement compte que le devoir de se battre pour le pays va avec ce droit de vote.

Le personnage de Patrick Merry est donc un clin d'œil intéressant dans l'album, afin d'imager concrètement la forte participation irlandaise aux émeutes. On peut cependant regretter que les raisons de cette participation ne soient pas expliquées.

Dans l'ensemble, les événements généraux de l'émeute sont respectés, si l'on excepte le détail de la temporalité. On peut notamment citer la destruction d'un temple dans la BD, qui fait écho à la destruction de deux églises protestantes durant les Draft Riots.

L’Histoire en bulles n°5 : Les Tuniques Bleues - Émeutes à New YorkCette case illustre bien la violence des émeutes ainsi que l'absence de limites de ses participants...

Le bilan final fait état d'au moins 120 hommes tués durant les émeutes, 2000 blessés au moins, cinquante bâtiments détruits, et de un à cinq millions de dollars de dégât. D'autres sources parlent même de 2000 tués et de 8000 blessés !

Pour ceux qui seraient « déçus » par les faibles coûts de l'émeute — on ne sait jamais, les gens veulent toujours des nombres énormes... –, d'après les chiffres que j'ai pu trouver, un dollar de 1860 correspondait environ à 25-30 dollars actuels. Ainsi, les coûts de l'émeute correspondraient aujourd'hui à une fourchette comprise entre 25-30 et 125-150 millions de $.

La case ci-dessous représente l'attaque des émeutiers sur le journal New-York Daily Tribune. Ils parviennent à entrer et à semer le désordre ; plus tard, ils s'attaquent à un autre journal : le New York Times. Cette fois-ci par contre, ils sont repoussés par des Gatling – des machines de guerre prototypes. Là encore, cela représente bien des faits réels.

L’Histoire en bulles n°5 : Les Tuniques Bleues - Émeutes à New York  L’Histoire en bulles n°5 : Les Tuniques Bleues - Émeutes à New YorkL'attaque des émeutiers sur le New-York (Daily) Tribute. On peut remarquer au passage la fidélité de retranscription de la réalité dans la BD.

Encore une fois, on peut saluer le travail réaliste de reconstitution des événements par le dessin. On ne peut qu'apprécier les similitudes entre la réalité et les planches, et l'ambiance générale qui est donnée retranscrit bien l'horreur de ces émeutes, sans pour autant devenir trop sombre grâce à l'humour des héros.

Certains petits détails — comme les noms des directeurs de ces journaux par exemple — sont bien respectés. Cependant, si on veut vraiment pinailler, il est toujours possible de trouver quelques erreurs qui relèvent de l'ordre du détail.

L’Histoire en bulles n°5 : Les Tuniques Bleues - Émeutes à New YorkLa scène décrit l'arrivée des émeutiers devant le journal New York Times.

Par exemple, le journal New York Times ne perd son tiret qu'en 1896. Au moment des faits, et dans la case ci-contre, il devrait donc être écrit « New-York Times », et non pas « New York Times ». Un détail semblable peut se trouver également chez le New-York Daily Tribune : ce journal s'appelle justement ainsi de 1842 à 1866. Cependant, dans la BD, on le nomme seulement « New-York Tribune » (sans le Daily).

Je suis tout à fait d'accord avec vous, ce sont des détails ridicules qui ne changent absolument rien à la qualité de la BD d'un point de vue historique... mais bon, il faut bien s'amuser quand même, non ?

La conscription

On l'aura compris, le réel problème à la base de ces émeutes était la conscription mise en place par le gouvernement. Cette conscription justement, intéressons-nous-y et voyons à quel point elle est fidèlement représentée dans la BD.

Tout commence avec l'Enrollment Act, en mars 1863. Celui-ci est le la première conscription fédérale de l'histoire des États-Unis. Le président décide de mettre en place cet Enrollment Act du fait de l'enlisement de la guerre et des pertes terribles qui en découlent.

L’Histoire en bulles n°5 : Les Tuniques Bleues - Émeutes à New York  L’Histoire en bulles n°5 : Les Tuniques Bleues - Émeutes à New YorkLa case ci-dessus représente le tirage au sort des conscrits. Étant donné la ressemblance d'avec l'image réelle, on en est presque à rechercher nos héros sur la photo originale ?!

Comme il est dit dans une bulle de l'album, les volontaires sont « loin de se bousculer au portillon » en cette année 1863. Cette loi de conscription stipule que, si les quotas ne sont pas atteints dans les États, ceux-ci doivent organiser des tirages au sort afin de désigner des recrues – d'un point de vue de la langue, on peut d'ailleurs se demander si l'expression « tirer le bon numéro » prévaut ici...

L’Histoire en bulles n°5 : Les Tuniques Bleues - Émeutes à New YorkUn excellent exemple du système de la commutation. On peut par ailleurs « comprendre » la haine des émeutiers envers les bourgeois.

Les hommes tirés au sort avaient la possibilité de trouver un substitut, une personne qui était enrôlée à leur place. Sinon, il y avait également le système de la commutation, c'est-à-dire la possibilité de payer 300 dollars ; ainsi une autre personne était « désignée volontaire » pour remplacer celui qui pouvait payer.

Là encore, la somme à payer peut sembler ridicule au premier abord. Seulement, si l'on convertit à nouveau cela en pouvoir d'achat actuel, on passe de 300 dollars à 7500-9000 dollars environ ! Cela représentait donc une somme d'argent très conséquente pour l'époque, trop pour la grande majorité de la population, mais que les bourgeois pouvaient aisément payer.

La colère venait donc principalement du sentiment des classes moyennes et pauvres que la guerre devenait « une guerre de riches faite par les pauvres », du fait de ce système de commutation principalement.

Il convient toutefois de nuancer ici l'importance de la conscription. En effet, les enrôlés de force n'ont pas été majoritaires. Sur les 2,1 millions de soldats de l'Union, l'on parle de 2 % de conscrits, et de 6 % de substituts payés pour remplacer des conscrits.

La BD nous livre également des petites anecdotes, comme par exemple la pratique du « Bounty Jumper », que l'on pourrait traduire par « sauteur de prime », pour les réfractaires à la langue de Shakespeare.

L’Histoire en bulles n°5 : Les Tuniques Bleues - Émeutes à New YorkLà encore, l'information qui nous est donnée est juste et très intéressante. Et en plus on a droit à une anecdote historique. Que demander de plus ?

Ce principe consistait à se faire engager par substitution, et ainsi à gagner les 300 dollars de prime d'engagement. Puis, l'enrôlé désertait avant d'aller au front et recommençait à un autre endroit et sous un autre nom.

C'était une pratique assez répandue, dont les militaires avaient conscience. Il y a effectivement l'anecdote de la BD — dans la case ci-dessus —, mais il y a également un autre Bounty Jumper, qui lui prétend « avoir fait le saut » 93 fois ! Cette pratique était punie par la peine capitale, ce qui montre bien l'importance que les militaires lui donnaient.

Conclusion

Comme à son habitude, les Tuniques Bleues nous offre un voyage dans l'Histoire au travers des Bulles. Le regard porté dans cet album reflète bien la volonté des auteurs de s'intéresser à la guerre sous tous ses aspects, et non pas seulement en en décrivant les faits « héroïques » de personnages illustres sur-le-champ de bataille.

L’Histoire en bulles n°5 : Les Tuniques Bleues - Émeutes à New York

Cet album nous montre les effets de la guerre sur la vie civile, ramenant l'horreur des champs de bataille jusque dans les rues. Les faits sont approchés avec humour grâce au grand dadais Chesterfield et au couard — mais rusé — Blutch. Cependant, la situation est retransmise dans toute sa violence et la terreur qui devait régner dans la ville est manifeste.

L'album fourmille de détails historiques, comme par exemple la mention de ces batailles (et notamment celle de Gettysburg, s'étant déroulé 10 jours avant les émeutes)...

L’Histoire en bulles n°5 : Les Tuniques Bleues - Émeutes à New York

... et même d'une citation historique du président Lincoln ! On peut seulement préciser, simple détail, que Lincoln aurait prononcé ces mots après les émeutes de New York, et non pas avant comme dans la BD. Mais bon, on chipote encore.

Dans le prochain numéro de la chronique, nous partirons un peu plus loin dans le passé, et nous nous intéresserons à une puissante famille italienne de la Renaissance... En attendant, n'hésitez pas à replonger dans les BDs, l'Histoire s'y trouve à chaque coin de bulle !

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  • "Deux choses sont infinies : l’Univers et la bêtise humaine. Mais, en ce qui concerne l’Univers, je n’en ai pas encore acquis la certitude absolue." Einstein
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