HistoriaRecords Vol.14 - Bella Ciao, chant des partisans italiens

Roi d'Albanie
Thématique
3 avril
2018

Revenu sur le devant de la scène ces derniers temps, bien aidé par les stades de foot ou encore par la série « La Casa de Papel » diffusée sur Netflix, « Bella Ciao » est chanté ou fredonné par un nombre croissant de personnes, alors que ces dernières n’ont que très rarement conscience de ses origines.

Alors oui, chanter une chanson à la mode, c’est bien et ça fait sans doute bon genre en société, mais connaître sa genèse, son message et ses origines, c’est quand même un peu mieux.

Retour sur l’histoire de ce chant, qui conserve de nos jours encore une forte symbolique en Italie.

Aux origines, un chant de partisans italiens

L’Histoire occulte souvent le rôle joué par les mouvements de résistance internes aux dictatures totalitaires. Ainsi, que ce soit en Italie ou encore en Allemagne durant la Seconde Guerre mondiale, la résistance au fascisme n’est que très rarement mise en évidence, en comparaison aux mouvements de résistants et de partisans dans les pays occupés comme la France, la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie, pour ne citer que ces trois-là.

Pourtant, il y a bien eu des mouvements de résistance s’opposant en interne à Hitler et à Mussolini. Bien évidemment, ces derniers n’eurent pas la tâche facilitée dans des pays où tous les pans de la société étaient intégrés à l’Etat totalitaire et leur influence fut donc limitée.

Bella ciao est un chant de révolte des partisans italiens dont les paroles ont été écrites fin 1944. L’époque à laquelle les paroles ont été rédigées nous apprend une première chose au regard du contexte historique : en 1944, l’armistice de Cassibile a déjà été signé entre les Alliés et le Royaume d’Italie et les hostilités ont continué dans le nord du pays après que les Allemands aient aidé à la reformation d’une République Sociale Italienne. Mussolini, mis aux arrêts par le roi Vittorio Emanuele III, a été libéré par un commando de Fallschirmjäger allemands lors de l’opération Eiche à laquelle a notamment pris part le zélé Otto Skorzeny.

Ce chant est donc avant tout chanté par des partisans italiens affiliés au Comité de Libération Nationale, soutenu par les Alliés, et dirigé contre les troupes allemandes et la République Sociale Italienne, dite « République de Salo » lors de la guerre civile italienne. Toutefois, il n’a pas été dirigé contre Mussolini durant les premières années du fascisme en Italie comme certaines sources le prétendent parfois.

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Il célèbre ainsi la résistance au fascisme à partir de 1944. Si Bella ciao est au début un hymne fédérateur à travers tout le mouvement de libération italien, il est rapidement et essentiellement repris par les milieux ouvriers ou récupéré par les dirigeants politiques communistes, à l’instar de nombreux autres chants de partisans.

Après la guerre, il sera traduit dans plus de quarante langues et repris dans le monde entier, principalement comme un hymne et comme un symbole de l’extrême gauche et du mouvement anarchiste, incitant à la résistance contre toute forme d’oppression.

L'influence de la lutte des « mondines » au coeur de la récupération politique de Bella Ciao

Les « mondines » désignent les travailleuses saisonnières italiennes qui étaient en charge des cultures agricoles dans la plaine du Pô au début du XXème siècle. Leur travail, très long et très difficile à l’époque, a été au centre d’une lutte sociale majeure dirigée pour la reconnaissance de droits leur étant affiliés.

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Durant leur labeur, les travailleuses chantaient une mélodie populaire réajustée avec des paroles dénonçant la dureté de leurs conditions de travail. Si l’origine précise de cette mélodie populaire reste indéterminée et impossible à retracer avec précision, il est en revanche certain que Bella Ciao reprend ce chant des « mondines ».

Ainsi, durant l’entre-deux guerres, le chant des mondines est conservé et réactualisé dans certaines régions du Nord de l’Italie, si bien qu’il ne tombe pas dans l’oubli et que malgré le fait qu’il n’ait pas été enregistré, plusieurs partisans italiens en ont le souvenir en 1944.

La mélodie est ainsi conservée, mais les paroles des mondines, principalement dirigées contre le dur labeur des chants, sont remplacées par une thématique plus guerrière, et davantage en phase avec l’impératif de la libération nationale du joug des fascistes. La thématique au centre des deux chants reste malgré tout la même au final : se libérer de ses chaînes et vivre libre.

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Les paroles de Bella Ciao, traduites en langue française sont donc les suivantes :

Un matin, je me suis levé
O bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao
Un matin, je me suis levé,
Et j'ai trouvé l'envahisseur.

Hé ! partisan emmène-moi
O bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao
Hé ! partisan emmène-moi,
Car je me sens mourir

Et si je meurs en partisan
O bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao
Et si je meurs en partisan,
Il faudra que tu m'enterres.

Que tu m'enterres sur la montagne
O bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao
Que tu m'enterres sur la montagne,
À l'ombre d'une belle fleur

Et les gens qui passeront
O bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao
Et les gens qui passeront
Me diront « Quelle belle fleur »

C'est la fleur du partisan
O bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao
C'est la fleur du partisan
Mort pour la liberté

Les paroles sont assez explicites et ne nécessitent pas une analyse poussée. Notez juste que la « belle fleur » fait référence à un autre chant populaire, « Fior di tomba », dans lequel un résistant écrit à sa bien-aimée.

Une récupération politique par l'extrême gauche quasi-immédiate

Après la Seconde Guerre mondiale, l’hymne de la résistance italienne devient très rapidement un chant mondialement repris et célébré par les milieux politisés de l’extrême gauche, les communistes et les anarchistes.

À l’été 1948, il est chanté lors du Festival mondial de la jeunesse et des étudiants à Prague. Durant toute la guerre froide, c’est ce chant qui aura le vent en poupe dans les milieux contestataires en Italie avant de se diffuser et de se propager dans le monde.

Moins clivant que d’autres mélodies aux paroles ouvertement prosoviétiques, Bella Ciao parvient à rester plus consensuel, ce qui lui permet de conserver son statut d’hymne de toutes les résistances et d’être largement diffusé à l’Ouest.

Pour autant, il ne faut pas se leurrer : Bella Ciao reste avant tout apprécié par les milieux d’extrême gauche en Occident, mais également au sein du bloc Est lui-même. Yves Montand le rend populaire en France tandis qu’en URSS, c’est Muslim Magomayev qui le fait connaître au lendemain de la crise de Cuba, dans une version chantée en russe.

De nos jours, le mouvement anarchiste la reprend très souvent lors de ses manifestations, en France ou encore en Belgique. Bella Ciao y est alors, entre autres, repris comme une mélodie et comme un flambeau de la lutte contre le modèle capitaliste dominant.

Il y a de cela quelques mois, la série Netflix a succès « La Casa de Papel », présentant le braquage de la maison de la monnaie de Madrid, a remis sur le devant de la scène Bella Ciao grâce à son final où deux des principaux protagonistes l’entonnent en chœur.

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Aussi, la prochaine fois que vous entonnerez un couplet, tâchez de vous souvenir de l’histoire riche de ces quelques lignes et de la symbolique lourde et politisée du chant que vous entonnerez !