HistoriaRecords Vol.10 - The Green Fields of France par Dropkick Murphys

30 octobre 2015 par Zog | HistoriaRecords | Première guerre mondiale | Musique

Chers amis d'HistoriaGames, aujourd'hui, je m'essaye à un exercice nouveau. Aymdef m'a appris l'existence d'HistoriaRecords et a suggéré que j'écrive pour enrichir cette chronique à propos d'une chanson qui me tient énormément à cœur.

C'est de « No Man's Land », autrement appelé « The Green Fields of France » ou encore « Willie Mc Bride » dont nous allons parler aujourd'hui.

Présentation

« No Mans Land » est une chanson relativement récente, puisqu'elle a été composée en 1976 par l'australien d'origine écossaise Eric Bogle. Il ne s'agit donc pas d'un chant d'époque, bien que l'auteur soit particulièrement bien placé pour écrire cette chanson, puisqu'elle traite de la Première Guerre Mondiale et qu'il partage ses origines entre deux nations affiliées au Commonwealth parmi celles qui ont payé le plus cher tribut en vies humaines entre 1914 et 1918.

L'air se veut mélancolique et triste, traitant de l'absurdité d'une telle guerre. Les paroles sont pour leur part puissantes et devraient susciter l'émotion chez toute personne normalement constituée. Plusieurs reprises de ce chant très populaire Outre-Manche existent, mais celle qui m'a le plus marqué est l'œuvre du groupe américano-irlandais Dropkick Murphys. Pourtant habitué à des morceaux punk et rock celtique endiablés et énergiques, Dropkick se mue parfaitement pour l'occasion et abandonne la guitare électrique pour le piano, témoignant par-là un profond respect pour les hommes tombés au front. Le groupe se transforme et nous offre une reprise calme et pleine de mélancolie.

Un réquisitoire contre la guerre

Le chant traite de l'histoire de Willie Mc Bride, jeune soldat de l'armée de Sa Majesté envoyé en France parmi les forces du British Expeditionary Forces (BEF) dès 1915. Selon la chanson, Willy est tué en 1916 alors qu'il n'était âgé que de 19 ans. Les paroles s'interrogent alors sur les raisons de sa venue, sur les conditions de son décès ainsi que sur ce à quoi tout cela aura au final servi.

La force de la chanson se situe dans le fait qu'elle se réclame plaidoyer contre l'horreur de la guerre tout en mobilisant deux airs populaires au sein de l'armée britannique : « The Last Post » et « The Flowers of the Forest », tous deux cités dans le refrain. Ces deux chants sont très souvent utilisés lors des cérémonies d'enterrements de soldats tués en action.

Des paroles très puissantes

Oh how do you do, young Willy McBride
Do you mind if I sit here down by your graveside
And rest for a while in the warm summer sun?
I've been walking all day, and I'm nearly done.
And I see by your gravestone you were only nineteen
When you joined the great fallen in 1916.
Well I hope you died quick and I hope you died clean.
Or Willy McBride, was is it slow and obscene?

Did they beat the drums slowly?
Did they play the fife lowly?
Did they sound the Death March as they lowered you down?
Did the band play "The Last Post" and chorus?
Did the pipes play "The Flowers of the Forest"?

And did you leave a wife or a sweetheart behind
In some loyal heart is your memory enshrined?
And though you died back in 1916
To that loyal heart you're forever nineteen
Or are you a stranger without even a name 
Forever enshrined behind some old glass pane?
In an old photograph torn, tattered and stained
And faded to yellow in a brown leather frame

Did they beat the drums slowly?
Did they play the fife lowly?
Did they sound the Death March as they lowered you down?
Did the band play "The Last Post" and chorus?
Did the pipes play "The Flowers of the Forest"?

The sun shining down on these green fields of France
The warm wind blows gently and the red poppies dance
The trenches have vanished long under the plow
No gas, no barbed wire, no guns firing now
But here in this graveyard that's still no man's land
The countless white crosses in mute witness stand
To man's blind indifference to his fellow man
And a whole generation were butchered and damned!

Did they beat the drums slowly?
Did they play the fife lowly?
Did they sound the Death March as they lowered you down?
Did the band play "The Last Post" and chorus?
Did the pipes play "The Flowers of the Forest"?

And I can't help but wonder oh Willy McBride
Do all those who lie here know why they died
Did you really believe them when they told you the cause?
Did you really believe that this war would end wars?
Well the suffering, the sorrow, the glory, the shame
The killing and dying it was all done in vain
Oh Willy McBride it all happened again
And again, and again, and again, and again.

Did they beat the drums slowly?
Did they play the fife lowly?
Did they sound the Death March as they lowered you down?
Did the band play "The Last Post" and chorus?
Did the pipes play "The Flowers of the Forest"?

Je ne vais pas traduire la totalité de la chanson car cela fait perdre énormément d'intensité au contenu et à la musique en elle-même. Le passage de l'anglais au français est en effet parfois mal avisé et il faut mieux respecter la version originale plutôt que de se risquer à une traduction hasardeuse et approximative. Toutefois, j'ai choisi de m'attarder sur quatre passages particulièrement saisissants (c'est-à-dire encore plus forts que le reste de la chanson) que je vais vous présenter.

Le refrain

Did they beat the drums slowly?
Did they play the fife lowly?
Did they sound the Death March as they lowered you down?
Did the band play "The Last Post" and chorus?
Did the pipes play "The Flowers of the Forest"?

Le refrain commence alors que les paroles s'interrogent quant aux conditions de l'enterrement de Mc Bride. L'auteur s'adresse directement au soldat à travers tout le texte, renforçant par là le lien de proximité et d'intimité l'enfer vécu par Mc Bride. « Les tambours ont-ils retenti lentement ? » Willy se voit demander si ses camarades ont repris « The Last Post » en chœur lors de son enterrement, ou bien si les cornemuses ont joué « The Flowers of the Forest ». L'interrogation met mal à l'aise, nous plaçant au plus près de l'horreur de l'époque. La dernière chanson évoquée, « The Flowers of the Forest » est une musique traditionnelle écossaise jouée par des cornemuses lors des enterrements. Ce dernier point permet de rappeler la contribution de l'armée anglaise lors de la Première Guerre Mondiale, mais pas uniquement. En effet, il serait injuste d'oublier les armées des « Dominions » et les soldats de tout le Commonwealth qui sont venu saigner et souffrir dans la boue et dans la merde des tranchées creusées dans les vertes prairies de France. Pour rappel, tous les pays du Commonwealth ont loyalement suivi et rejoint la Grande Bretagne dans le conflit alors qu'elle l'avait déclaré sans même prendre la peine de les consulter.

  

La mort

And I see by your gravestone you were only nineteen
When you joined the great fallen in 1916.
Well I hope you died quick and I hope you died clean.
Or Willy McBride, was is it slow and obscene?

« J'espère que tu es mort rapidement et sans souffrance ». Par ces mots glaçants, l'auteur retranscrit parfaitement le fatalisme de la situation qu'on vécut ces jeunes hommes lâchés dans la grande boucherie de 1914-19198. Quitte à ne pas pouvoir réchapper à la mort, autant qu'elle soit rapide et indolore. Toutefois, l'auteur se demande ensuite si à l'inverse, le jeune Willy n'a-t-il pas agonisé durant un long moment, contraint à vivre ce cauchemar éveillé et à soutenir l'insoutenable jusqu'au bout. Bogle parle également de son voyage en France où il s'est rendu sur la tombe du soldat Mc Bride. Il déclare « J'ai vu ta pierre tombale, tu n'avais que 19 ans, lorsque tu as rejoint la grande boucherie de 1916 ». L'année 1916 fait très probablement référence à la bataille de la Somme engagée par l'armée britannique pour relâcher la pression énorme supportée par les troupes françaises à Verdun. Au total, c'est près de 210 000 sujets de la Reine qui sont mort dans cette seule bataille de la Somme. Aussi, n'oublions jamais que nombreux sont ceux à être venus d'Outre-Manche et du monde entier (Australie, Inde, Nouvelle-Zélande, Canada…) pour partager notre souffrance, et que tous ne sont pas rentrés chez eux, loin de là. Willy Mc Bride n'a pas eu cette chance.

La guerre, vaine et perpetuelle ?

Did you really believe them when they told you the cause?
Did you really believe that this war would end wars?
Well the suffering, the sorrow, the glory, the shame
The killing and dying it was all done in vain
Oh Willy McBride it all happened again
And again, and again, and again, and again

Dans ce couplet qui est le dernier de la chanson, l'auteur termine sur une note et sur un constat fort pessimiste. Il demande à Willy si ce dernier a eu la naïveté de croire aux grandes causes, aux grandes glorifications faites pour justifier la guerre. « As-tu vraiment cru que cette guerre mettrait fin à toutes les autres ? » demande Bogle. Par-là, la chanson nous fait prendre conscience du contraste entre le fantasme lié à la guerre, la présentant comme une grande aventure humaine, noble et exaltante, et la réalité qui fait d'elle un enfer sur terre où la fureur destructrice pousse l'Homme à rivaliser d'ingéniosité et à mettre la science à son service pour anéantir son prochain d'une façon toujours plus efficace et atroce. L'auteur, attristé, prend une dernière fois à partie Mc Bride en lui disant « Oh (mon pauvre) Willy, c'est arrivé encore, et encore, et encore, et encore… « War, War never changes », pour reprendre la maxime célèbre de la série des Fallout… mais ici, c'est plutôt un « War, War never ends ». La guerre est vaine et perpétuelle. Elle recommence, toujours plus atroce, toujours plus violente, et elle entraîne dans son sillage la destruction et la souffrance. Face à tout cela, quel sens et quel intérêt peut encore avoir la gloire ?

Le devoir de mémoire

The sun shining down on these green fields of France
The warm wind blows gently and the red poppies dance
The trenches have vanished long under the plow
No gas, no barbed wire, no guns firing now
But here in this graveyard that's still no man's land

Pourquoi terminer par ce couplet ? Pourquoi ne pas avoir fini et choisi le dernier couplet comme dernier passage à commenter ? Je me refusais à terminer mon analyse sur une note aussi sombre et fatale que celle-ci. Bogle a peut-être raison sur le fait que la guerre est vaine et perpétuelle. Sur le fait qu'elle recommencera encore et toujours. Peut-être est-ce ainsi fait. Peut-être est-ce dans la nature profonde de ce qu'est l'Homme. Après tout, nous nous battons depuis notre apparition et toute civilisation a connu son lot de guerres, plus ou moins importantes. Aussi, peut-être faire la guerre est-il un besoin aussi vital pour l'homme que ne l'est l'air ou la nourriture comme la chanson semble l'indiquer. Ce n'est toutefois pas une raison pour oublier. Ce couplet que j'ai choisi de commenter en dernier invite à cela, à ne jamais oublier. Pour nous, qui n'avons pas connus l'enfer des deux guerres mondiales. Notre rôle, notre mission, est de perpétuer le devoir de mémoire, pour qu'à l'avenir, même si les survivants de l'époque ne sont plus là, jamais ne soit oublié l'atroce horreur que fut 1914-1918. L'auteur a sans doute trouvé l'inspiration de ces paroles durant son voyage en France, puisqu'il déclare que « le soleil redescend sur les vertes prairies de France et que le vent chaud souffle alors que les coquelicots rouges dansent. » Outre Atlantique, le coquelicot rouge est la fleur utilisée et souvent accrochée à la veste en boutonnière afin de commémorer les affrontements auquel le pays à prit part. En France, nous sommes moins nombreux, mais toutefois quelques-uns, à arborer un bleuet sur notre veste ou sur notre manteau les jours de commémoration. Ce coquelicot rouge qui danse sur ces champs verts de France, c'est la fleur du souvenir. La fleur qui symbolise ce passé lourd à porter qu'il nous faut assumer. C'est la fleur qui danse sur les corps de milliers de jeunes hommes, tombés pour un combat vide de sens.

Bogle poursuit : « Les tranchés ne sont plus là. Il n'y a plus de gaz, plus de barbelés, plus de coups de feu, mais ici, dans ta tombe, le no man's land est encore présent ». Si les paysages ont pour la grande majorité perdu les stigmates les plus visibles de la Grande Guerre (bien que certains restent très marqués, je vous invite à visiter les environs de Verdun pour le constater), si les barbelés et les tranchées ont disparues, ce n'est certainement pas une raison pour oublier. Le message de ce couplet est un peu plus positif, et moins fataliste que la fin de la chanson. C'est pourquoi j'ai voulu finir sur cette note. Nous devons aller de l'avant, penser nos plaies, reconstruire nos paysages, mais ne pas oublier. Ne jamais oublier ce que des centaines de milliers de Willy Mc Bride ont pu vivre.

Pour conclure, je serais bref et me contenterais de rappeler que cette chanson est une invitation au souvenir. Une invitation à la réflexion. Une invitation à se demander pourquoi se bat-on réellement, au-delà des grands discours et des grandes causes ? A quoi bon tous ces morts ? Car si la Seconde Guerre Mondiale est facilement justifiable par la lutte contre le nazisme et les régimes totalitaires, il est difficile de trouver une justification aussi manichéenne pour la Première. Aussi, cette chanson, au-delà de rappeler les traits les plus sombres de l'Homme, reste malgré son fatalisme un hymne pour la paix et la coopération. Ses paroles puissantes et son air simple, mais mélancolique, m'ont conquis et profondément marqué. J'ose espérer que cette modeste critique vous donnera envie de l'écouter et que vous apprécierez cette magnifique chanson autant que je l'ai fait.

  • Zog Chroniqueur, Historien, Testeur, Youtubeur

  • « Une Europe fédérée est indispensable à la sécurité et à la paix du monde libre. » par Jean Monnet en 1952