Analyse d'une œuvre : La statue d'Ebih-Il

Thématique
Protohistoire
29 mai
2018

Titre de l’œuvre : L'intendant Ebih-Il, nu-banda
Date : Civilisations mésopotamiennes, époque des dynasties archaïques III, vers 2450 av. J.-C.
Matériaux : Albâtre, lapis-lazuli, coquille, bitume (yeux)
Lieu : Mari, temple d'Ishtar Virile, cour 20 (fouilles d'André Parrot)
Dimensions : H.: 52,50 cm, L.: 20,60 cm; Pr.: 30 cm
Épigraphie : cunéiforme
Langue : akkadien écrit avec des sumérogrames
Lieu de conservation : Paris, musée du Louvre
Numéro d'inventaire : AO 17551

La sculpture, ce n'est que de la pierre ! Oui, c'est vrai, mais pas seulement ! Aimer la sculpture n'est pas une mince affaire lorsque nous ne savons pas où porter notre regard.

Voyez-le comme une chasse aux détails, aux marques des coups vigoureux et précis assénés par le sculpteur sur la pierre, à des détails savoureux comme des plis de chair, une courbe sensuelle, un muscle saillant et contracté dont les veines sont prêtes à éclater sous la pression ou un poli qui incite à toucher de ses doigts curieux la surface du marbre si lisse.

Commençons par apprendre à apprécier la sculpture ; puis l'habitude, la curiosité, vous feront l'aimer.

Attelons-nous tout d'abord à une description en bonne et due forme de cette œuvre, qui nous permettra de remarquer quelques détails, puis nous nous pencherons sur son contexte historique.

Ensemble, nous allons découvrir pas à pas cette sculpture qui mérite toute notre attention.

Analyse d'une œuvre : La statue d'Ebih-Il  Analyse d'une œuvre : La statue d'Ebih-Il  Analyse d'une œuvre : La statue d'Ebih-IlStatue de l'intendant Ebih-il sous différents angles.

Description

La statue en albâtre représente un personnage masculin assis sur un siège cylindrique de roseaux cousus, tressés horizontalement, rappelant les vanneries de la vie quotidienne.

Analyse d'une œuvre : La statue d'Ebih-IlDétail de la statue de l'intendant Ebih-il, notamment de sa barbe.

Les mains jointes et le regard méditatif, il est torse nu, seulement vêtu d'une jupe de mèches laineuses ondulantes semblables à des flammèches, soigneusement ordonnées, réalistes et finement ciselées. À l'arrière, la jupe retournée vers l'extérieur se termine en queue. Ce vêtement si particulier est appelé kaunakès.

La surface du crâne rasé de l'intendant, soigneusement polie, contraste avec sa longue barbe fournie, traitée au trépans (sorte de foret actionné à la main pour accentuer les reliefs) et creusée en fines mèches aux boucles soignées, enroulées à leur extrémité.

L'expression faciale nous interpelle. Le visage au front élevé que prolonge un crâne chauve, les arcades sourcilières hautes et ouvertes, les yeux écarquillés, les pommettes saillantes et la bouche aux commissures marquées et aux lèvres fines et expressives esquissant un léger sourire énigmatique, confèrent à l'intendant une attitude d'émerveillement et de béatitude.

Les yeux sont traités de façon exceptionnelle. La sclérotique (blanc des yeux) est transcrite avec de la coquille (calcaire), la pupille avec une pastille de lapis-lazuli importée directement de Bactriane (région sur les États actuels d'Afghanistan, du Tadjikistan, et de l'Ouzbékistan), le tout cerclé de bitume noir. Des sourcils arrondis et haut placés sur le front s'étirent jusqu'aux tempes et accentuent d'autant plus cet effet de regard profond et de contemplation extatique bien qu'ils aient perdu leurs incrustations de bitume. Les oreilles, quand à elles, sont bien dessinées.

Analyse d'une œuvre : La statue d'Ebih-IlDétail de l'incrustation des yeux.
Analyse d'une œuvre : La statue d'Ebih-IlInscription sumérienne sur l'épaule droite.

Ce personnage porte dans le dos, sur son épaule droite, une inscription sumérienne en cunéiforme sur cinq cases: « Ebih-Il, nu-banda, a offert sa statue pour Ishtar Virile ».

Nous remarquons que les pieds de l'intendant manquent, mais il subsiste sous la jupe à l'avant deux cavités dans lesquelles ils étaient fichés par un système de tenons.

Notons que le personnage et le siège ont été sculptés dans un seul et même bloc d'albâtre au grain très fin et homogène, ce qui lui confère un caractère d'autant plus exceptionnel compte tenu de sa taille.

Le traitement de la pierre est remarquable. Surface polie et finesse des détails contribuent à suggérer une grande douceur. Les coudes, particulièrement rectilignes et anguleux, créent une rupture dans cette harmonie générale. En outre, le fait qu'ils soient détachés du buste est révélateur d'une grande maîtrise de la taille de la pierre de la part du sculpteur.

Le souci de réalisme qui préside à l'exécution de cette statue, aussi bien au niveau du visage que du kaunakès, s'exprime également - malgré l'attitude somme toute conventionnelle de l'intendant - par un sens anatomique affirmé au niveau du torse, des tétons délicatement suggérés, et de la musculature des bras. L'emplacement du nombril est marqué au moyen d'un petit dessin incisé dans la pierre.

Contexte

Cette sculpture a été découverte, par hasard, par des bédouins en train de creuser pour enterrer l'un des leurs. La tête fut donc mise au jour le 22 janvier 1934, puis le buste le lendemain, le 23 janvier 1934.

Peu de temps après, le musée du Louvre fut informé de cette découverte. René Dussaud, conservateur des Antiquités orientales du Louvre, réussit à obtenir la concession de fouille et c'est André Parrot (1901-1980), archéologue renommé pour ses succès en Mésopotamie, qui se chargea de la fouille de ce site dont la première campagne s'est concentrée sur le secteur du temple d'Ishtar.

Analyse d'une œuvre : La statue d'Ebih-Il
Analyse d'une œuvre : La statue d'Ebih-Il  Analyse d'une œuvre : La statue d'Ebih-Il  Analyse d'une œuvre : La statue d'Ebih-Il  Analyse d'une œuvre : La statue d'Ebih-IlPhotographie de la fouille au moment de la découverte - Photographie post-fouille de la tête.

Ishtar, déesse mésopotamienne, est une divinité astrale associée à la planète Vénus. Déesse de l'amour et de la guerre, Ishtar est une divinité primordiale pour régner sur le royaume.

Analyse d'une œuvre : La statue d'Ebih-IlCarte: localisation de la ville de Mari (Syrie actuelle, à la frontière avec l'Irak).

Ce site n'était autre que la capitale d'un royaume historique, la ville de Mari (actuelle Syrie), réputée pour sa statuaire d'orants (personnages en prière), dont la longue barbe bouclée et le crâne rasé sont typiques de cette ville.

Les orants sont aussi bien des femmes que des hommes. Ces premières, vêtues d'un kaunakès sur tout le corps, se distinguent des hommes par leur coiffe appelée pelos. Représentées debout ou assises, elles ne portent cependant jamais d'inscription permettant de les identifier et restent anonymes, au contraire des hommes.

Mais pourquoi se faire représenter en prière ? La raison est d'ordre pratique. Les fidèles déposaient une statue à leur effigie dans les différents temples de Mari, dont celui de la déesse Ishtar, afin de se placer pour l'éternité dans le temple, en adoration et en prière devant la divinité tutélaire. Ce n'est ni plus ni moins qu'une pétrification de leur personne et de leur acte de dévotion, assurant de ce fait leur présence pour l'éternité devant la divinité.

Ce type de statuaire, pouvant aller de quelques centimètres à plus d'un mètre, très répandu à l'époque des dynasties archaïques, l'est également à des époques postérieures, notamment à la période d'Akkad avec les statues de Gudea datant de 2100 av. J.-C..

La statue d'Ebih-Il en est sans conteste la plus exceptionnelle, un véritable chef-d’œuvre tant par la qualité de son exécution que par les matériaux utilisés, reflets de son statut social important. Ebil-Il était « nu-banda ». Appartenant à l'élite du royaume, un « nu-banda » assumait de nombreuses fonctions et responsabilités, aussi bien administratives que militaires.

Analyse d'une œuvre : La statue d'Ebih-IlReconstitution artistique de la ville de Mari.

Son entrée dans les collections du musée du Louvre à Paris résulte d'un partage des antiquités mises au jour lors des fouilles. L'ensemble des objets découverts ont été divisés en deux lots équivalents. Cette répartition en deux lots, l'un pour le pays de fouille (la Syrie), l'autre pour la France (l'équipe fouillant), a été réalisée par le directeur des antiquités.

Ce qui caractérisait le lot qui est revenu à la France, est qu'il était composé dans son ensemble d'objets esthétiquement moins intéressants que ceux accordés pour la Syrie. L'énorme avantage est que ce lot renfermait la statue de l'intendant Ebih-Il qui, le 3 décembre 1934, fit son entrée officielle dans les collections par arrêté du Comité national des acquisitions.

Présentée dans toute sa magnificence, cette sculpture continue encore de nos jours de ravir les visiteurs du département des antiquités orientales du musée du Louvre, dont elle est l'icône.

Très célèbre, elle a été présentée temporairement à l'exposition « L'histoire commence en Mésopotamie » au musée du Louvre-Lens du 2 novembre 2016 au 23 janvier 2017.

Pour approfondir

  • Cluzan S., Lecompte C., Ebih-Il, coll. Solo, Louvre éditions, Paris, 2011.
  • Parrot A., "Les fouilles de Mari. Première campagne (hiver 1933-34)", Syria, XVI, 1935, pp. 25-27, pl. VIII et fig. 8.
  • Spycket A., La statuaire du Proche-Orient ancien, Leyde et Cologne, 1981, pp. 97-98 et p. 129.
  • Crobate Chroniqueur
  • "Que ton coeur ne soit pas altier à cause de ce que tu sais; n'emplis pas ton coeur du fait que tu es un savant. Discute avec l'ignorant de la même façon qu'avec de l'homme ayant des connaissances; car on n'a jamais atteint les limites d'un art, et nul artisan n'est pourvu d'excellence. Une parole heureuse peut être dissimulée plus que l'émeraude, on peut la trouver parmi les servantes penchées sur la meule." - (Max. 1). L'art de vivre du vizir Ptahhotep.