Grande Femme de l'Histoire : Aliénor d'Aquitaine

5 août 2013 par Aspasie | Grande Femme de l'Histoire | Moyen-âge

Portrait d'Aliénor d'AcquitaineParce qu'il n'y a pas que les hommes qui ont marqués l'Histoire. Sur HistoriaGames, nous parlons aussi des Grandes Femmes de l'Histoire, trop souvent oubliées...

Aliénor d'Aquitaine (vers 1122 - 1204) est, sans conteste, l'une des figures du Moyen-Âge qui a fait, et fait encore, fantasmer les historiens. Auréolée de mystère par le manque de sources à son propos, diabolisée par les chroniqueurs de son temps, elle est néanmoins l'exemple même de la femme aristocratique qui tente, avec force, de se démarquer du carcan machiste qui régnait au XIIe siècle dans l'Occident médiéval.

Mère de dix enfants, dont trois seront rois, dotée d'une longévité rare puisqu'elle vécut plus de quatre-vingt ans, Aliénor est une femme de fort caractère qui a ceint deux couronnes différentes : celle de France, puis celle d'Angleterre. Femme libre, elle a même osé avoir des prétentions politiques, domaine alors réservé aux hommes ! De quoi s'attirer la haine farouche des hommes qui l'entouraient...

Alienor : une femme politique aux multiples facettes

Une duchesse convoitée

Avant d'être la reine que l'on connaît, Aliénor est la descendante de l'une des plus prestigieuses lignées de l'époque : elle est la fille de Guillaume X et d'Aénor de Châtellerault. Très vite, elle devient l'unique héritière du duché d'Aquitaine à la mort de son frère en 1130. Sept ans plus tard, c'est au tour de son père de mourir et de laisser Aliénor, seule, à la tête du duché. Belle, riche, et puissante, elle devient le parti le plus convoité de France. Mais sa jeunesse et son statut de femme l'empêchent de régner en maître sur le duché d'Aquitaine. Il est impensable qu'une femme puisse diriger seule un territoire sans l'aide d'un époux qui puisse palier à toutes les faiblesses liées à son état. Son père, avant de mourir, contacte Louis VI pour unir sa fille à son héritier, en échange de nombreuses terres. Une si belle dot ne se refuse pas, et les noces ne se font pas attendre : le 25 juillet 1137 voit l'union d'Aliénor au jeune Louis à Bordeaux. A peine sont-ils couronnés duc et duchesse d'Aquitaine qu'ils apprennent le décès de Louis VI. Ils remontent en vitesse à Paris pour le couronnement. Louis VII et sa femme Aliénor sont désormais à la tête du royaume de France.


Aliénor, reine de France

Sceau royal de Louis VII le JeuneLe rôle politique de la jeune reine est, au départ, assez limité. Il n'est guère plus que nominal et indirect puisque c'est son époux qui, au nom d'Aliénor, gouverne le duché par l'intermédiaire d'envoyés du roi. Pour ce qui est de son influence, il semblerait que la fille de Guillaume X a pu faire valoir ses idées que lorsque Suger, le puissant homme d'Église et d'État n'était pas là. Le seul fait qui pourrait être attribué à Aliénor est le mariage entre sa soeur Pétronille et le comte Raoul de Vermandois (alors que celui-ci a déjà une épouse), alors amants. Le roi et le comte font tout pour que ce-dernier puisse épouser Pétronille, mais un conflit éclate avec le comte Thibaud de Blois-Champagne, oncle de la femme répudiée. Le scandale est tel qu'il arrive jusqu'au Pape et celui-ci décide d'excommunier les deux amants. Louis VII organise une expédition armée qui ne se termine que grâce à l'intervention de Bernard de Clairvaux : celui-ci persuade Aliénor de stopper son influence néfaste sur le jeune roi et de tenter de faire un enfant avec son royal époux. De cette première union, naît Marie.

L'incident d'Antioche

Pour de multiples raisons, dont certaines liées aux événements récents, Louis décide de partir en pèlerinage à Jérusalem avec sa femme. Sa présence s'explique pour deux raisons : la première, selon Guillaume de Newburgh, est que Louis était tellement amoureux de sa femme, mais aussi tellement jaloux qu'il lui était inconcevable de la laisser en France. La seconde, plus pragmatique, permettait de faciliter la participation militaire de plusieurs barons aquitains.

Loin d'avoir gagné la quiétude de son âme, le roi de France essuie alors un échec cuisant. Lors de la bataille du mont Cadmos, le zèle d'un de ses vassaux entraîne la mort de nombreux hommes et manque d'entraîner une attaque turque qui aurait été sans nul doute fatal pour la croisade. Ensuite, les Byzantins masquent aux Français la déroute des Allemands et ne fournissent pas les vaisseaux promis. Mais le pire n'est pas arrivé pour le jeune Louis. Lorsque les croisés arrivent à Antioche, l'oncle d'Aliénor, Raymond de Poitiers, tente par tous les moyens de rallier les croisés à sa cause, qui est d'attaquer Alep, principale menace des États latins de la Terre Sainte et particulièrement de sa principauté d'Antioche. En outre, Aliénor et Raymond ont de longs et fréquents entretiens. Sont-ils d'ordre politique ? D'ordre familial ? Ou bien, plus grave encore aux yeux de ses chroniqueurs, ont-ils une liaison incestueuse et adultère ? Toujours est-il que le roi en prend ombrage et une dispute éclate entre les deux époux. Aliénor désire rester à Antioche, et veut mettre fin à leur mariage pour cause de consanguinité. Mais le roi, conseillé par Suger et Galeran, l'emmène de force avec lui, et décide de ne prendre de décision la concernant qu'à son retour en France.

Après quelques opérations militaires et dévotions à Jérusalem, la croisade prend fin. Le roi et la reine font leur voyage de retour sur des nefs différentes jusqu'en Italie. Une bataille et un enlèvement plus tard, Aliénor rejoint son époux à Tusculum où le Pape Eugène III les attend et cherche à les réconcilier. Même si cela semble fonctionner un moment (une deuxième fille naît lors de cette accalmie), le désaccord ressurgit un an plus tard, puis le 21 mars 1152, malgré l'interdiction du Pape, ils annulent leur mariage pour cause de consanguinité au 4ème et 5ème degrés. Le royaume de France perd ainsi la possibilité de posséder, après une génération, le duché d'Aquitaine, et par conséquent, d'accroître son domaine.

Aliénor, reine d'Angleterre, pour le meilleur et pour le pire

Royaume de France après le mariage avec Henri II Plantagenêt By Sémhur [FAL or CC-BY-SA-3.0-2.5-2.0-1.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia CommonsAliénor redevient donc entièrement libre et surtout, duchesse d'Aquitaine. Mais là encore, pas pour longtemps. Seulement deux mois après l'annulation de son mariage, la duchesse épouse Henri II Plantagenêt à Poitiers. Deux ans après, soit le 19 décembre 1154, ils sont couronnés roi et reine d'Angleterre. Huit enfants vont naître de cette union : Guillaume Plantagenêt, Henri, Mathilde, Richard, Geoffroy II de Bretagne, Aliénor, Jeanne et enfin Jean. Trois vont être rois : Henri III le Jeune, Richard Coeur de Lion, Jean Sans Terre. En comparaison, Louis VII et Aliénor n'ont eu que deux filles et ce n'est qu'au troisième mariage que le fils tant attendu est né. Le roi de France a de quoi être vexé.

Ces naissances répétées ne semblent pas épuiser l'énergie d'Aliénor qui, dans son rôle de reine, voyage beaucoup entre les diverses parties de « l'Empire Plantagenêt ». Bien qu'elle ne semble pas digne d'intérêt aux yeux des chroniqueurs de l'époque à cause de son sexe, elle apparaît néanmoins auprès de son époux, soit lors de ses déplacements ordonnés par le roi, mandatée pour « gouverner » à sa place, soit lors de sa participation à une cour de Pâques, ou de Noël. En 1159, elle est envoyée en Angleterre pour régner en lieu et place de son époux, trop occupé sur le continent. Dix ans après, la révolte des seigneurs aquitains, dans les années 1168-1169, conduit le roi à lui confier, ainsi qu'à ses fils, un rôle plus important dans la reprise en main du duché. Elle aide également son mari lorsque celui-ci tente de s'opposer aux épousailles de son fils Henri et Marguerite de France, fille de Louis VII et de Constance de Castille, sa seconde épouse. Finalement, il consent au mariage et celui-ci est célébré à Westminster le 27 septembre 1172.

Henri II PlantagenêtCependant, les relations ne tardent pas à s'aigrir entre Henri II et Henri le Jeune après la grave maladie du premier. La morbidité du roi l'oblige à partager son royaume entre ses fils, mais dès sa guérison, il reprend ce qu'il a donné. Cela déplaît fortement à ses fils et le conflit éclate en 1173 lorsqu'il décide de soustraire une partie des terres d'Henri Le Jeune pour les donner à Jean le Puiné. Aliénor décide de prendre parti pour ses fils. Il semblerait que, depuis plusieurs années déjà, le couple royal se soit brisé. La liaison d'Henri II avec Rosamonde Clifford a, par ailleurs, exacerbé la mésentente entre les époux. En 1173, elle trame le complot qui soulève ses fils Richard, Geoffroy et Henri le Jeune contre leur père, Henri II. Cette révolte est soutenue par Louis VII, le roi d'Écosse Guillaume Ier ainsi que les plus puissants barons anglais. Pour les amadouer, Henry propose à ses fils des revenus en provenance de ses terres mais il est déterminé à garder le pouvoir entre ses mains. Ses fils refusent selon le conseil du roi de France. Henry est désormais pleinement conscient de la traîtrise de sa femme. Celle-ci espère lui reprendre le pouvoir et a rassemblé un groupe de barons mécontents poitevins et aquitains. Henry II marche contre eux en novembre 1173 et réduit leurs protestations à néant. Obligé de s'enfuir, la reine est capturée lors d'un voyage, et Richard finit par rallier son père.

Généreux envers ses fils rebelles et ses adversaires vaincus, Henri II se montre intransigeant avec son épouse. Le roi la met sous bonne garde au château de Chinon, puis ensuite l'enferme pendant quinze ans dans la tour de Salisbury, par crainte d'une nouvelle conspiration. Cependant, on remarque, grâce aux pipe rolls, registres des dépenses royales, qu'Aliénor a pu se déplacer dans des villes fortes, où elle reste étroitement surveillée. Selon Gervais de Canterbury, le roi, à la suite de la révolte, en était venu à détester sa femme et désire même divorcer peut-être au profit de sa maîtresse. Malheureusement pour lui, elle tombe gravement malade et meurt. Aliénor est alors accusé de l'assassinat de sa rivale mais rien n'a jamais été prouvé. Ses fils décident de se rallier à leur père, incapables de lui résister longtemps et la sédition des barons aquitains est définitivement matée par Richard Coeur de Lion en 1183, qui y gagne son surnom. Les succès de Richard éveillent la méfiance de son frère aîné. Ce n'est que le début de la révolte de Richard à l'égard de sa famille et celle-ci s'éteint lors de la mort du vieux roi en 1189. Dès lors, Aliénor est libérée par le nouveau roi : Richard Ier.

Âgée de soixante-cinq ans, Aliénor reprend alors une intense activité politique et se comporte comme une reine, avec l'accord unanime des barons qui lui sont restés fidèles. Elle assure la régence tandis que Richard était parti dans les terres lointaines de l'Orient, pour la troisième croisade. Mais Jean Sans Terre tente de trahir son père. Informé des velléités de son frère, Richard se dépêche de rentrer. Mais sur le chemin du retour, il est capturé par le duc d'Autriche Léopold V et livré à l'Empereur germanique Henri IV. Aliénor est ainsi obligée de payer une énorme rançon pour la libération de son fils. Un an après, Richard est de nouveau libre.  Estimant que la situation reprenait son cours normal, la reine mère se retire à l'abbaye de Fontevraud. Seule la mort de son fils chéri la pousse à revenir sur la scène politique. Elle tente d'asseoir le pouvoir du dernier de ses fils. Mais ce-dernier s'attire les foudres du roi de France et malgré quelques manœuvres politiques, elle assiste impuissante à la déchéance de son fils. Elle retourne définitivement à Fontevraud où elle y meurt au mois de mars 1204.

Alienor : entre fantasmes et realite

Le mécénat d'Aliénor a-t-il vraiment eu lieu ?

Pendant longtemps, on a attribué à Aliénor un grand rôle de mécène, avec notamment les troubadours, héritage laissé par son grand-père Guillaume IX, le prince des troubadours. Or, il s'avère qu'elle n'est pas un cas d'exception. En effet, les trois reines Mathilde qui l'ont précédée, ont toutes les trois eu une importante implication parmi les artistes.

Cette vision est également remise en question. Tout d'abord, on ne sait rien de l'éducation de la reine avant son premier mariage. Ensuite, on retrouve peu ou prou des dédicaces mentionnant son patronage. Selon Jean Flori, cela reste à relativiser. Rien n'empêche d'admettre que des écrivains, historiens ou poètes ont rédigé des oeuvres pour plaire, en premier lieu, au roi et à la reine.  En outre, dans la traduction en vieil anglais du Roman de Brut de Wace, une copie a été dédiée à Aliénor, ce qui est une preuve, s'il en faut, qu'une reine s'intéresse à la littérature. Ce même auteur affirme, dans le Roman de Rou, qu'Henri et Aliénor ont tous deux souvent prodigué leurs dons.  De plus, Bernard de Ventadour lui dédie un poème où elle est désignée sous les traits de « la reine des Normands ». D'autres œuvres existent encore où Aliénor est citée plus ou moins explicitement, pour exemple dans Le Bestiaire de Philippe de Thaon. Elle aurait aussi pratiqué un patronage architectural comme le prouvent les travaux d'une nouvelle cathédrale à Poitiers, commandés par ses soins.

Il y a donc là preuve que la cour Plantagenêt a protégé les artistes alors que la cour de France demeure très réservée. La place d'Aliénor reste difficilement quantifiable, surtout qu'Henri tient probablement un rôle important dans le patronage des artistes.

Les cours d'amour courtois

Outre le mécénat, on prête aussi à Aliénor des cours d'amour courtois à Poitiers, rumeur véhiculée par le traité De l'Amour d'André le Chapelain. Là encore, il faut prendre avec précaution ces propos. Plusieurs hypothèses existent quant aux raisons qui ont poussé Le Chapelain à rédiger son traité. La première serait de plaire au roi de France qui est successivement Louis VII puis Philippe Auguste. Or les dates de sa rédaction (1174 – 1189) renvoie à la période de captivité d'Aliénor. La seconde est qu'André le Chapelain est un clerc, et par là, hostile à toute femme qui prend en main son existence comme un homme. Quelle que soit l'interprétation adoptée concernant l'origine du trait d'André le Chapelain, un fait demeure incontournable : pour beaucoup, l'amour courtois a largement pénétré les mentalités et les mœurs aristocratiques. Aliénor passe pour en être l'arbitre, voire l'initiatrice par son mythe, par sa vie réelle mais aussi par sa fréquentation des milieux lettrés qui en véhiculent la doctrine. Mais les cours d'amour courtois ne viendraient que de l'imaginaire de certains, à cause d'une fausse interprétation d'un érudit du XVIeme siècle.

La légende noir d'Aliénor

Le gisant couché d'Aliénor (avec Henri II au second plan), à Fontevraud : représentée à une trentaine d’années, coiffée de la couronne royaleDe son vivant, Aliénor est déjà l'objet d'une légende scandaleuse. Des ragots sont colportés sur son compte et les rumeurs les plus folles sont propagées. Ainsi, on raconte qu'elle se livra à des sarrasins pendant la croisade. On lui prête même une aventure avec Saladin qui était pourtant très jeune à l'époque. Celle qui semble plus vraisemblable reste se liaison avec Raymond de Poitiers.

Peu après sa mort, elle devient une source d'inspiration pour les conteurs, les ménestrels et les poètes. Les chroniqueurs de son époque étaient tous, sauf exception, des clercs. Ceux-ci voient Aliénor, l'exemple même d'une Ève, voire d'une Messaline qui bafoue l'ordre établi, par deux fois au moins. La seconde est son émancipation, et pis encore, sa révolte, avec ses fils à l'encontre de son second mari Henri II, sans compter les relations amoureuses dont nul ne sait si elles ont véritablement existé.

Le mythe d'Aliénor perdure aujourd'hui encore. C'est à partir de la période romantique que la légende d'Aliénor reprend de l'ampleur. L'image d'une Messaline laisse place à un portrait plus nuancé. Toujours aussi libre et séductrice, la reine devient avant tout une reine cultivée, porteuse de la culture occitane à la rude cour capétienne. Son gisant, à Fontevraud, la représente un livre ouvert entre les mains. Aliénor incarne alors deux images : d'un côté la souveraine influente et opiniâtre, de l'autre la femme disposant librement de son cœur et de son corps.

Fut-elle une manipulatrice, sensuelle et adultère, comme ont voulu le faire accroire les historiens des siècles suivants ? Ou une victime qu'il faut plaindre, comme le suggère George Duby ? Il est certain que son rôle politique fut grand et qu'elle donna une véritable impulsion à l'épanouissement de la culture occitane. Femme de caractère, elle assuma le scandale que provoqua l'annulation de son mariage et elle se soucia jusqu'à la fin d'aider ses fils à asseoir leur pouvoir, fussent-ils incompétents ou félons.

Pour en savoir plus :

  • Flori J., Aliénor d'Aquitaine, la reine insoumise, Biographie Payot, 2004.
  • Duby G., Dames du XIIe s., Héloïse, Aliénor et quelques autres, Paris, Gallimard, 1995.
  • Duby G., Guillaume le Maréchal, ou le meilleur chevalier du monde, Fayard, 1984.
  • Pernoud R., Aliénor d'Aquitaine, Paris, Albin Michel, 1965.
  • Coppin B., Aliénor d'Aquitaine, une reine à l'aventure, Paris, 1998.
  • Aspasie , Ancienne Historienne, Chroniqueuse, Testeuse
  • " Chante, ô Muse, la colère du divin Achille, colère funeste qui causa tant de malheurs aux Grecs... " Homère dans l'Iliade