Eugene Bullard, l’hirondelle noire de la mort

L'Amiral
17 août
2018

Quittant les États-Unis pour fuir la ségrégation, Eugene Bullard s’engage dans l’Armée française pour finir premier pilote noir étranger volant sous la cocarde tricolore.

Eugene James Bullard naît le 9 octobre 1895 à Columbus, dans l’état de Géorgie. Il est le septième fils de William et Josephine Bullard ; le premier est d’origine martiniquaise et est né esclave.

Contrairement à beaucoup de ses compatriotes, Eugene reçoit très jeune une éducation basique mais décisive pour lui. Il enchaîne les petits boulots mais souffre de la ségrégation : malgré ses efforts, il ne parvient pas à s’ancrer quelque part.

La France comme horizon

Dès l’âge de 8 ans, Eugene Bullard quitte ses parents avec la ferme intention d’aller en France. L’Hexagone lui a été vanté par son père, qui lui raconte souvent qu’un homme y est jugé par son mérite et non par sa couleur de peau.

Mais le chemin n’est pas direct : il passe encore deux ans aux États-Unis, où il apprend l’équitation auprès de gens du voyage. Il travaille comme jockey dans une écurie, puis part pour l’Écosse en 1912.

Eugene Bullard, l’hirondelle noire de la mortBullard dans son uniforme de légionnaire en 1917 ; il porte l'insigne de son escadrille à gauche.

S’en suit une véritable vie de troubadour aux quatre coins de l’Angleterre : Bullard travaille comme cible vivante dans une foire, s’engage dans une troupe de vaudeville, devient boxeur…

Il s’installe ensuite à Paris, en 1913. C’est là que la guerre le trouve ; voulant se rendre utile pour ce nouveau pays qui l’a bien accueilli, il se vieillit d’un an et décide de s’engager dans la Légion étrangère.

D’abord affecté au 1er Régiment Étranger, il passe ensuite au 2ème RE le 13 juillet 1915 pour finalement intégrer le 170ème régiment d’infanterie, dont le surnom est « l’hirondelle noire de la mort » figurant sur son emblème. Il participe à tous les combats en Champagne ou Verdun, où il est blessé grièvement à la cuisse le 5 mars 1916.

Le passage dans l’aviation

Eugene Bullard, l’hirondelle noire de la mortDevant son Spad... avec son singe Jimmy.

La blessure qu’il a reçue l’empêche alors de retourner combattre dans l’infanterie, malgré une convalescence longue et réussie. Bullard se voit proposer un poste dans l’intendance, mais il refuse : il souhaite se battre.

Il est alors versé dans l’aviation de combat le 2 octobre 1916. L’Américain est formé sur Caudron G.3 et G.4, des avions d’entraînement, entre Tours et Dijon.

Après l’escadrille N 93, il intègre l’escadrille N 85 et vole sur Spad S. VII et Nieuport. Bullard se fait vite un nom, déjà par son parcours et son pays d’origine… puis aussi à cause du fait qu’il vole toujours, même en mission, avec son singe Jimmy dans le cockpit !

Sur son Spad, il inscrit ses deux premières victoires… comme sa devise : « All blood runs red », tout sang coule rouge.


Eugene Bullard, l’hirondelle noire de la mortLa devise de Bullard, cette fois-ci en Français.

L’entrée en guerre des États-Unis




Eugene Bullard, l’hirondelle noire de la mortEugene Bullard en uniforme de sortie du 170ème régiment d'infanterie : il porte sa croix de guerre côté coeur.

Alors que les États-Unis entrent en guerre en 1917, les aviateurs américains servant dans l’escadrille La Fayette (sous commandement français depuis 1916) sont intégrés à l’United States Army Air Service… mais pas Bullard, qui est refusé pour sa couleur de peau, malgré son volontariat.

S’en suit alors une cabale contre Bullard, dont la conduite au feu ne plaît pas à tous ses compatriotes : un médecin militaire américain le déclare inapte au vol le 16 novembre 1917. Réintégré au 170ème régiment d’infanterie, il y termine la guerre et se fixe à Paris après sa démobilisation.

Durant l’entre-deux-guerres, Bullard profite de l’arrivée du jazz dans l’Hexagone pour se faire un nom. Batteur puis propriétaire de bar, il coule de jours paisibles malgré les attaques inopinées des Américains de Paris, contre sa réussite sociale et militaire.

Bullard reprend du service

Au cours de ses voyages d’avant le premier conflit mondial, Bullard a appris l’Allemand, langue qu’il parle parfaitement. C’est tout naturellement qu’il est recruté en 1939 par la Préfecture de Police de Paris comme agent du contre-espionnage… son bar, L’Escadrille, accueillant alors de nombreux clients allemands.

Le 10 mai 1940, alors que l’Allemagne entre en Belgique et attaque la France, Bullard décide de se réengager : il est mitrailleur au 51ème régiment d’infanterie et participe à la défense d’Orléans. Il est blessé à la colonne vertébrale le 18 juin 1940 dans l’Indre, puis exfiltré vers l’Espagne et les États-Unis où il est soigné.

De retour dans son pays natal, l’ancien aviateur se rend compte que rien n’a changé : ses faits de guerre sont minimisés et il ressent toujours le mal-être qui l’avait poussé à quitter le pays.

Cela renforce son adhésion à l’idée de rejoindre la France Libre et devient un ardent militant pour cette cause, notamment à New York.

L’après-guerre

En 1945, Bullard décide de rester aux États-Unis, surtout que ses deux enfants y sont installés. Mais il subit de plein fouet le racisme ambiant ; il est même battu par deux policiers en 1949 devant les caméras lors d’un concert de charité.

L’ancien légionnaire revient en France en 1954, invité par le gouvernement pour raviver la flamme sous l’arc de triomphe ; il est aussi fait chevalier de la Légion d’Honneur en 1959 et va jusqu’à susciter un mot de de Gaulle : « Bullard est un véritable héros français ».


Eugene Bullard, l’hirondelle noire de la mortEn 1954, Bullard ravive la flamme du Soldat Inconnu avec un ancien combattant.


Eugene Bullard, l’hirondelle noire de la mortCarte postale représentant Bullard pendant la guerre.

Sa pension d’ancien soldat français ne lui permet pas de survivre et il doit alors se contenter de petits boulots, pour finir comme garçon d’ascenseur à New York. Il y décède en 1961 d’un cancer de l’estomac. Bullard va être enterré dans son uniforme de légionnaire avec la présence d’anciens combattants français qui lui rendent les honneurs.

Eugene Bullard est le premier aviateur militaire noir de l’Histoire. Il est aujourd’hui célébré en France pour son engagement, mais il reste encore très mal connu dans son pays d’origine suite à la ségrégation.

À son image, ce sont de nombreux aviateurs étrangers qui sont venus défendre spontanément la France en 1914 et qui y auront trouvé une nouvelle patrie.

  • Witz Rédacteur, Testeur, Chroniqueur, Historien
  • « L'important n'est pas ce que l'on supporte, mais la manière de le supporter » Sénèque