Les traités de tactique et de stratégie

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Lyrik
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Les traités de tactique et de stratégie

Message par Lyrik » 24 févr. 2018, 19:15

Salut à toutes et à tous !

Un fantôme revient parmi vous, avec une volonté de vous partager un peu ce que j'ai fais depuis tout ce temps. Quoi de mieux pour cela que le forum ?

Je voulais vous parler de cette littérature dont on parle peu. Les traités et autres précis. D'abord littérature grise (non soumise au cercle commercial), puis commercialisée, cette catégorie d'ouvrages est très instructive pour bien comprendre les rouages d'événements historiques ou même de notre monde actuel. J'essayerais de vous publier un résumé de chacun de ces ouvrages que je lirais (ou que j'ai déjà lu), afin de vous donner envie de vous plonger dans ce genre particulier, qui ne s'adresse pas de prime abord à tout le monde, mais qui recèle pourtant de nombreuses pépites pour qui sait être patient !

Je vais commencer avec ma Bible personnelle, "Contre-Insurrection : Théorie et Pratique" de David Galula. Il s'agit d'un devoir que j'avais réalisé lors de ma première année de Master ! Enjoy !!!
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: « I'm ashamed of you, dodging that way. They couldn't hit an elephant at this distance. » Major général John Sedgwick lors de la bataille de Spotsylvania, quelques secondes avant d'être mortellement frappé par une balle sudiste...

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Les traités de tactique et de stratégie

Message par Lyrik » 24 févr. 2018, 19:50

Contre-Insurrection, Théorie et pratique
David Galula


Image
La 317e Section, Pierre Schœndoerffer, France/Espagne/Italie, 1964, 1h30


Le XXIe siècle est marqué par un changement profond des crises. Alors que les conflits inter-étatiques étaient encore la norme jusqu'au milieu du XXe siècle, les années de l'après seconde guerre mondiale ont vu l'apparition d'un nouveau type de conflit : les guerres asymétriques, celles du faible au fort, de manière non conventionnelle, c'est à dire ne s'appuyant pas sur le droit à/de la guerre. C'est bien ce dernier point sur la conventionnalité qui est le plus important. L'histoire est marquée de conflits conventionnels ayant opposé de grandes puissances à de plus petites, comme en Septembre 1939 lorsque la Pologne fut attaqué par l'Allemagne, puis à partir du 17, par l'URSS. Mais ces conflits inter-étatiques conventionnels se font de plus en plus rares. Non pas que les conflits armés ne soient plus de mises au profit du dialogue. Au contraire. De plus en plus éclatent aux marges de l'Europe, en Afrique et au Moyen-Orient, opposant des États à des groupuscules et autres organisations non-étatiques. Ces derniers, ne bénéficiant généralement pas des avantages numériques et/ou technologiques de leurs adversaires, s'appuient sur une cause pour s'octroyer le soutien populaire, leur objectif prioritaire, et mènent des actions de guérilla, pour éviter l'affrontement de masse, frontal, qui leur serait sûrement fatal. Ce genre de tactiques « low-cost, low-tech » 1 peut d'ailleurs se révéler redoutable.

L'histoire militaire française n'est pas étrangère à ce domaine. Loin de là. Nous pouvons remonter d'abord à la Pacification, avec des figures emblématiques tels Galliéni ou Lyautey dans les colonies, que ce soit au Tonkin, à Madagascar, en Algérie ou au Maroc. Il s'agissait de quadriller le territoire nouvellement conquis, afin de mater toute rébellion et poches de résistances restantes. Puis le terme de contre-insurrection se substitua à celui de Pacification, le contexte international changeant énormément. La Seconde Guerre Mondiale renforça le nationalisme et la volonté d'indépendance dans certains pays colonisés. Les puissances colonisatrices d'antan, à savoir France et Royaume-Uni, ont en effet montré leurs faiblesses lors du conflit et de nouvelles puissances opposées au colonialisme se substituèrent à celles-ci : l'URSS et les États-Unis d'Amérique. Sur fond de guerre froide, de nombreux conflits éclatèrent, que ce fut en Indochine, en Malaisie ou en Algérie. Les troupes occidentales furent alors déroutées lorsqu'elles s'aperçurent que les doctrines de guerre conventionnelles n'étaient pas adaptées à ce type de conflit. C'est dans ce contexte qu'apparurent de nouveaux penseurs français tels Hogard, Trinquier ou encore Galula, qualifié de « Clausewitz de la Contre-Insurrection » par le Général américain David H. Petraeus dans la préface de Contre-Insurrection, Théorie et Pratique. Sur le terrain, ceux-ci mirent en pratique leur pensée tout en restant dans la droite lignée de leurs prédécesseurs de la Pacification. David Galula est le plus connu de ces théoriciens, redécouvert récemment en France après avoir conquis l'armée américaine et avoir fait partie des références du Field-Manual 3-24 de l'Armée US2 . Je me propose donc d'établir une fiche de lecture de son ouvrage majeur Contre-Insurrection : Théorie et Pratique aux éditions Economica. David Galula, officier de l'armée française, fait parti de ces hommes qui connurent une carrière militaire pour le moins étonnante. Né à Sfax en Tunisie en 1919, il rentre à Saint-Cyr en 1939. Juif, il est radié de l'armée mais n’hésite pas a rejoindre l'Afrique du Nord pour continuer la lutte. Réintégré par le général Giraud avec le grade de lieutenant, il participe à la campagne de France puis d'Allemagne. Après la guerre, en tant qu'attaché, il assiste à plusieurs insurrections, en Chine ou en Grèce, lui permettant d'approfondir encore plus sa pensée et de percevoir cette nouvelle forme de guerre qui allait bientôt s'imposer majoritairement : la guerre insurrectionnelle. Lors de la guerre d'Algérie, il mit en œuvre ses principes et parvint à pacifier parfaitement son secteur. Ce sont ces principes de contre-insurrections qu'il couche sur papier dans Contre-Insurrection : Théorie et Pratique. Publié d'abord en 1964 aux États-Unis par la Rand Corporation, il fallut attendre 2008 pour voir une parution en France. Véritable icône de la contre-insurrection outre-atlantique, il est alors un quasi-inconnu dans sa propre patrie.


Découpé en 7 chapitres, le livre décrit les étapes de l'insurrection et celles de la réaction des loyalistes aussi bien au plan stratégique que tactique.


Après une introduction dans laquelle Galula explique ses choix lexicaux quant à la guerre révolutionnaire, le premier chapitre, intitulé Nature et traits généraux de la guerre révolutionnaire, en ancre les principes. Contexte de la guerre froide oblige, Galula emploi le terme de guerre révolutionnaire, par analogie avec la révolution en Chine à laquelle il a assisté. La guerre révolutionnaire est un conflit intérieur, opposant une partie insurgée de la population (avec ici à sa tête un parti politique) pouvant avoir des soutiens extérieurs, au pouvoir établi possédant forces armées, police et administration, dont les partisans sont les « loyalistes ». Mais l'insurrection n'est ni un complot, ni une révolution. Elle est un processus long, contrairement à la révolution qui est une explosion soudaine, et de masse, à l'inverse du coup d'état qui n'implique qu'un petit groupe de conjurés dans la clandestinité. L'insurrection est une guerre civile, opposant des concitoyens. Mais une asymétrie existe entre eux : les loyalistes disposent de nombreux avantages parmi lesquels la légitimité, la reconnaissance diplomatique, les forces armées, les infrastructures. Les insurgés quant à eux ne disposent que de deux avantages, leur cause et l'initiative du conflit. En effet, la contreinsurrection est la réaction à l'insurrection. Le passage de la paix à la guerre peut varier. Dans les pays où l'opposition politique est tolérée, les partis révolutionnaires peuvent s'attacher les masses pacifiquement avant de recourir à la force. Dans les pays où l'opposition est muselée, les partis agissent dans l'ombre et leur passage à l'action est une véritable surprise si l’État ne les avait pas surveillé. En effet, l’État loyaliste peut voir des signes avants-coureurs et des mesures anticipatives peuvent entraver les insurgés, hormis si ceux-ci s'organisent sous couvert de la légalité. Le passage à la phase active de l'insurrection marque le début des hostilités. Celle-ci ne vise pas à la destruction des forces armées ennemies, mais à l'acquisition du soutien de la population. Affaiblis par l'asymétrie du conflit, les insurgés ont besoin de la population pour accroître la légitimité de leur cause, se cacher, obtenir plus d'effectifs, de ravitaillement ou tout simplement de renseignements. Leur cause et la propagande adéquate peuvent les aider fortement. Mais les loyalistes ont aussi besoin de la population pour se maintenir et éviter de la voir passer aux insurgés. La guerre est donc avant tout politique. La stratégie du loyaliste est chère et semble difficile face à un adversaire flexible qui n'a rien à prouver envers la population. Les loyalistes sont donc eux aussi désavantagés et plus l'insurrection gagnera en puissance et en soutien, plus ils s’affaibliront proportionnellement.

Le chapitre 2, Conditions de la victoire de l'insurrection, s'intéresse aux pré-requis d'une insurrection. Le plus important est la cause. Avec une cause, des individus dotés de leadership peuvent s'attirer les foules pour contrecarrer les avantages des loyalistes. La cause doit être séduisante et large, pour englober le maximum de supporters. Il faut aussi que cette cause ne puisse être reprise par les loyalistes comme l'indique Galula, prenant l'exemple de la réforme agricole pour les Hukbalahaps aux Philippines, que le Royaume-Uni s'octroya en offrant les terres aux partisans potentiels des Huks, rendant caduc la cause brandit et mettant ainsi en échec l'insurrection. 3 La cause peut être de plusieurs natures : politique, économique, sociale, raciale ou même virtuelle. Il faut seulement qu'elle soit large pour fédérer les individus et amoindrir l'opposition. Rien n'empêche d'ailleurs d'en supporter plusieurs ou même d'en changer en cours de route. Galula s'intéresse ensuite aux forces et faiblesses des loyalistes. En fonction du régime politique en vigueur, l'insurrection a plus ou moins de chances de passer à l'action. Dans un état d'anarchie totale, elle ne connaît pas vraiment d'obstacles, tandis que dans un état totalitaire où l'opposition est muselée, elle devra agir dans l'ombre, sans grand espoir de victoire. La bureaucratie aussi est une arme. Une bureaucratie efficace secondée d'une administration forte est un obstacle majeur pour l'insurrection, qui aura le plus grand mal à faire usage de sa propagande et à agir clandestinement. Cependant, comme ce fut le cas en Algérie, s'il existe un vide administratif, les insurgés en profiteront, commençant par le bas de l'appareil avant de remonter. Ainsi, c'est dans le plus petit échelon administratif, le douar, que le FLN agissait, un seul représentant du gouvernement français y étant présent4 . Enfin, la force armée d'un régime peut aussi être un handicap pour les loyalistes. Il lui faut des effectifs nombreux, de l'ordre de 10 à 20 contre 1 pour surveiller la population et le territoire, il faut aussi que les troupes ne soient pas attirées par la cause des insurgés. L'infanterie redevient la reine des batailles et les moyens lourds doivent être utilisés judicieusement, ainsi l'aviation sera avant tout utile pour le soutien au sol, avec une aviation lente (par rapport aux avions à réaction), type Thunderbolt, T6 Texan ou Corsair. Il faut aussi que les troupes soient rapidement mobilisable quand l'insurrection éclate, pour agir le plus efficacement possible. La géographie du territoire devient alors cruciale. Un vaste territoire étant plus difficile à contrôler et à parcourir. Les frontières sont des zones favorisées par les insurgés, qui peuvent les franchir pour se réfugier hors de la portée des loyalistes. Le climat est un avantage pour les loyalistes, plus celui-ci est rude, plus les insurgés auront du mal à le supporter, n'ayant pas les moyens adéquates pour s'en protéger. Un territoire fermé par des barrières naturelles est aussi un terrain défavorable pour les insurgés, puisqu'il peut facilement être compartimenté par les loyalistes. Enfin, les voisins frontaliers peuvent soutenir l'insurrection moralement, politiquement, techniquement, financièrement ou militairement.


Le chapitre 3, Doctrine de l'insurgé, présente les deux modèles d'insurrections existant :



Le modèle orthodoxe (communiste) : Il débute avec la création d'un parti, fort, uni, régulièrement purgé pour assurer sa viabilité et doté d'une organisation de surface et une autre clandestine. Vient ensuite la création d'un front uni, avec des alliances politiques, mais jamais de fusion. Le projet défendu doit être accepté de tout les partis. En même temps, l'organisation clandestine prépare la lutte à venir en essayant d'entraver une éventuelle réaction loyaliste, en cherchant à éviter une fissure dans le front politique et en tentant de mobiliser les masses. Cette étape prépare la suivante, celle de la guérilla. Celle-ci permet de lancer l'insurrection, tout en protégeant ses forces d'un combat frontal trop risqué. Il s'agit de harceler les loyalistes, de gagner en expérience et en soutien. La population sert à la fois de vivier, de soutien et de cachette pour les insurgés. Le front uni ne disparaît pas durant cette phase, il se renforce pour permettre de passer à la phase de la guerre de mouvement. Avec la création de force régulière, les insurgés peuvent affronter les loyalistes sur leur propre terrain. Le territoire est divisé entre zones de guérilla, zones ennemies (loyalistes donc) bases des forces de guérilla et bases régulières. La population est encadrée verticalement (par catégories) et horizontalement (organisation géographique) pour accroître leur implication dans la lutte. Ainsi la lutte s'amplifie et les loyalistes s'affaiblissent, permettant l'étape finale, celle de la campagne d'annihilation. Il s'agit d'anéantir les moyens militaires loyalistes, tout en cherchant à négocier avec lui.


Le modèle bourgeois : Beaucoup plus rapide, celui-ci débute par une campagne de terrorisme aveugle pour faire connaître le mouvement et attirer d'éventuels supporters. Le terrorisme sélectif succède à celui aveugle. Il a pour objectif de séparer les loyalistes de la population et de ses alliés. Les personnes modérées, cherchant un compromis, ou des représentants du régime à de bas échelons (donc proches de la population) sont des cibles de choix. De l'argent est d'ailleurs demandé à cette dernière, pour mesurer son taux d'adhésion à l'insurrection et financer le mouvement. A partir de cette étape, le modèle bourgeois reprend le modèle orthodoxe. Il est néanmoins plus vulnérable au départ puisqu'il agit de manière clandestine et violente. Mais à partir de l'étape 3, ce modèle est moins vulnérable que le modèle orthodoxe, les insurgés ayant déjà tenu le choc de la réaction des loyalistes.



Les chapitres 4 et 5 détaillent les types de contre-insurrection en fonction du modèle choisi par les insurgés. Galula distingue la guerre révolutionnaire froide et la guerre révolutionnaire chaude.



• La guerre révolutionnaire froide correspond aux deux premières étapes du modèles orthodoxe, l'action des insurgés est non violente et dans les limites de la légalité. Le loyaliste peut tuer l'insurrection dans l’œuf en agissant contre les leaders du mouvement, qui ont encore peu de soutien populaire. Il peut essayer de les arrêter, restreindre leurs capacités ou interdire leur publications et mouvements. Mais pour cela, il faudrait soit que la cause des insurgés n'intéresse pas la population, que des moyens légaux soient disponibles ou que les loyalistes disposent d'outils pour empêcher les insurgés de faire leur publicité. Les loyalistes peuvent aussi s'attaquer aux conditions de l'insurrection, en s'attaquant aux problèmes sur lesquels repose la cause des insurgés, en renforçant ses failles qu'elles soient administratives, judiciaires, militaires ou politiques ou en consolidant l'appareil politique notamment en se rapprochant des masses. Cela permettra qu'elle n'en vienne pas à soutenir l'insurrection lorsque celle-ci éclatera. Enfin, le mouvement insurgé peut aussi être infiltré pour le détruire de l'intérieur, notamment en créant des dissensions internes ou en renseignant sur ses projets.


• La guerre révolutionnaire chaude correspond aux trois dernières étapes du modèle orthodoxe et à l'intégralité de celui bourgeois. Les insurgés sont sortis au grand jour, les loyalistes sont débarrassés des contraintes juridiques. Mais leur réaction est limitée, il leur faut le temps de mobiliser leurs troupes et de savoir quels citoyens leur sont favorables ou non. Des zones sont acquises à l'insurrection, d'autres sont en cours de renversement et d'autres sont toujours loyales. Les doctrines de la guerre conventionnelles ne sont pas adaptées. L'ennemi est partout et nulle part, le territoire doit donc être saturé, ce qui pose des problèmes d'effectifs. Il faut à la fois tenir le terrain et envoyer des colonnes mobiles harceler et annihiler les forces adversaires. Mais le but principal de la contre-insurrection est la population. Celle-ci est vitale à la fois aux insurgés et aux loyalistes. Ces derniers doivent garder leur mobilité et ne peuvent rester longtemps dans les zones sécurisées, il faut que la population prenne le relais pour éviter le retour des insurgés. Pour s'attirer le soutien de la population, il faut s'appuyer sur la minorité active, afin qu'elle se renforce par la masse et restreigne l'opposition. Une contre-cause doit alors être trouvée. Avant de lancer des réformes, la stratégie des loyalistes est donc de chasser les insurgés d'une zone (initiative), y installer des troupes, nouer des liens avec la population, briser l'organisation politique insurgée, organiser des élections locales, tester la fiabilité des nouveaux dirigeants et créer des forces locales fiables (économie des forces et irréversibilité du processus), regrouper ces dirigeants dans un front uni et viable, s'occuper des derniers insurgés puis passer à une autre zone. Par délégation de responsabilité à des éléments fiables, il est possible de s'occuper d'une autre zone en même temps. Le procédé est simple dans la forme mais dans le fond il doit s’exécuter dans la durée et demande de nombreux moyens.



Le chapitre 6, de la stratégie à la tactique, se veut plus précis. Soldats et civils doivent agir conjointement. La primauté du pouvoir politique est essentielle. L'action militaire y est subordonnée. Les efforts doivent donc être concentrés au sein soit de comités (comme en Malaisie) ou au sein d’états-majors civilo-militaires. Les deux peuvent être complémentaires, le comité aux échelons les plus élevés et l'état-major aux échelons subordonnés pour plus de réactivité. Au niveau des troupes, des formations statiques devront protéger la population et être le bras armé de l'action politique, tandis que des troupes mobiles combattront les insurgés de manière conventionnelle. Il s'agit surtout d'infanterie légère et mobile, appuyées par des avions lents, bien armés et à long rayon d'action. La marine se cantonnera à un blocus et des embarcations légères pourront remonter les cours d'eau comme en Indochine.5 Les soldats doivent aussi agir auprès de la population et oublier la manière conventionnelle de faire la guerre, excepté dans les unités mobiles. Une certaine fiabilité politique est recherchée. Au plan stratégique, la reconquête du territoire peut se faire des zones les plus difficiles aux plus faciles, ou bien l'inverse. La quantité des efforts requis changeant en fonction. Une analyse est nécessaire, comment se présente le territoire, son climat, sa topographie, la mentalité de sa population ? Quels moyens engager ? A partir de ce raisonnement, il est possible de repérer une région test d'où commencera la contre-insurrection. Le loyaliste doit, avant de se lancer, trouver une contre-cause ou trouver le moyen de faire ressentir à la population ce qu'elle aurait à perdre si jamais l'insurrection l'emportait (rationnement de la nourriture, importance des infrastructures présentes…).


Le dernier chapitre, opérations, décrit les étapes de la contre insurrection et ses limites. Pour chasser les forces insurgées d'un secteur, les troupes mobiles doivent s'y cantonner jusqu'à ce que les troupes statiques s'établissent suffisamment. Une propagande à l'intention des troupes, de la population et des insurgés est déployée sans cesse : les bavures doivent être évitées, toute aide envers les insurgés entraînera plus de destructions, les insurgés doivent être poussés à l'affrontement… Il faut dès lors encadrer, surveiller et protéger les populations pour acquérir leur soutien et des renseignements sur les insurgés. Pour cela, l'autorité du loyaliste doit être ré-établie, notamment en aidant la population, en la déplaçant dans des villages sécurisés et s'en servir pour démanteler l'organisation politique adverse sur la base de ses renseignements. Un mouvement politique pro-loyaliste peut alors être crée. Il devra être mis à l'épreuve en lui fournissant des missions précises dont l'issue décidera de la fiabilité des dirigeants élus. Les différents dirigeants pourront alors être réunis en un parti politique. Cette tache est longue. Les derniers insurgés seront alors acculés et certains rejoindront sûrement les loyalistes.



Toutes les guerres ne visent pas à l'éradication des forces ennemies, la contre-insurrection en est la preuve criante. C'est pour cela que je recommande cet ouvrage, véritable petit manuel pratique, d'un auteur précis, s'appuyant sur bon nombre d'exemples souvent vécus. Néanmoins, Galula indique que les principes relatés dans son ouvrage ne sont valables que face à un mouvement révolutionnaire « communiste ». Or, bien qu'il soit une inspiration majeure pour l'armée américaine, les résultats mitigés retirés du Surge en Afghanistan montre bien les limites ou la mauvaise utilisation de ses préceptes.6 Depuis la fin de la guerre froide, la cause des insurgés a beaucoup évolué. Des motifs religieux ou anti-capitalistes (voir anti-occidentaux/anti-américains) sont désormais les principales causes de ces nouvelles insurrections. Les pratiques évoquées précédemment sont donc plus difficiles à appliquer. En effet, Comment avoir un impact sur la conception que certaines personnes ont de telle ou telle religion ? Par quels moyens agir contre le rejet d'un modèle économique ou d'une façon de pensée ? Voilà donc quelques questions qui entravent la doctrine de contre-insurrection actuellement. Néanmoins, le livre n'est pas totalement dépassé et certains de ses préceptes restent de vigueur, notamment au sujet de la population qui reste l'objectif majoritaire dans ce type de conflits, plus politique et social que militaire, qu'un découpage du territoire est crucial et que les troupes doivent être réparties entre forces statiques et forces mobiles. 48 ans après sa mort, Galula reste donc toujours d'actualité.

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1 Henrotin, J. (2015) Vers le citoyen-soldat 2.0, entretien avec Bernard Wicht, Défense, Sécurité Internationale, n 120,
pp 38-42.
2 http://usacac.army.mil/cac2/Repository/ ... FM3-24.pdf, consulté le 28 décembre 2015.
3 GALULA David, Contre-Insurrection :Théorie et Pratique, Economica, 2006, 215 pages, page 34.
4 GALULA David, Contre-Insurrection :Théorie et Pratique, Economica, 2006, 215 pages, page 49.
5 Major Jackson P. (2005), French Ground Force Organizational development for Counterrevolutionnary Warfare
between 1945 and 1962
, Master Thesis : Military History, Faculty of the US Army Command and General Staff
College.
6 DORRONSORO, G. ; OLSSON C. ; POUYÉ R. (2012), Insurrections et contre-insurrections : éléments d'analyse
sociologique à partir des terrains irakiens et afghan
, Etudes de l'IRSEM, n 20.
Modifié en dernier par Lyrik le 14 mars 2018, 19:41, modifié 1 fois.
: « I'm ashamed of you, dodging that way. They couldn't hit an elephant at this distance. » Major général John Sedgwick lors de la bataille de Spotsylvania, quelques secondes avant d'être mortellement frappé par une balle sudiste...

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Message par Zog » 24 févr. 2018, 20:33

Très intéressant tout ça.

La question qui fâche...tu avais eu quelle note? :p

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Message par Lyrik » 25 févr. 2018, 14:15

Merci !


16 si mes souvenirs sont bons !
: « I'm ashamed of you, dodging that way. They couldn't hit an elephant at this distance. » Major général John Sedgwick lors de la bataille de Spotsylvania, quelques secondes avant d'être mortellement frappé par une balle sudiste...

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Message par Zog » 26 févr. 2018, 12:11

Tu n'as pas réalisé un mémoire complet sur un sujet similaire si ma ...mémoire...ne me trahi pas? Ce serait intéressant de le lire.
Enfin, si jamais le travaille est terminé et que cela ne te gêne pas de me le faire lire, je serais ravi que tu me le transmette par mail ! :)

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Message par Lyrik » 04 mars 2018, 12:09

Zog a écrit :
26 févr. 2018, 12:11
Tu n'as pas réalisé un mémoire complet sur un sujet similaire si ma ...mémoire...ne me trahi pas? Ce serait intéressant de le lire.
Enfin, si jamais le travaille est terminé et que cela ne te gêne pas de me le faire lire, je serais ravi que tu me le transmette par mail ! :)
Exactement ! Sur la guerre du Rif pour être exact ! Envois moi ton adresse mail par MP et je te le transmettrais !
: « I'm ashamed of you, dodging that way. They couldn't hit an elephant at this distance. » Major général John Sedgwick lors de la bataille de Spotsylvania, quelques secondes avant d'être mortellement frappé par une balle sudiste...

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Message par Lyrik » 04 mars 2018, 12:31

Deuxième article cette semaine, sur Techniques du Terrorisme de Jean Luc Marret ! Un classique on ne peut plus essentiel pour décrypter les événements de ces dernières années d'un point de vue technique !
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Message par Lyrik » 04 mars 2018, 13:43

Techniques du terrorisme : Méthodes et pratiques du « métier terroriste »

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L’ouvrage de Jean Luc Marret, intitulé Techniques du Terrorisme, méthodes et pratiques du « métier terroriste » analyse le phénomène du terrorisme aux travers de ses moyens d’action. Loin d’en établir une définition fixe, rappelons à cet effet que 109 définitions furent énumérées par Schmid et Langman dans leur étude Political terrorism: A new guide to actors, authors, concepts, data bases, theories and literature, Jean-Luc Marret qualifie le terrorisme de « métier » et articule son ouvrage autour de ce concept. Pour lui, une organisation terroriste ressemble par sa hiérarchie et les motivations de ses membres à une entreprise politique tandis que leurs coups d’éclats peuvent les rapprocher des groupes d’intérêts et autres lobbys, la violence démesurée en plus. Publié dans une première version en mai 2000, l’ouvrage bénéficia d’une seconde publication complétée en mars 2002 suite aux attentats du 11 septembre 2001.


Techniques du Terrorisme est un ouvrage très complet. Définissant d’abord les groupes terroristes dans leur forme (organisation, hiérarchie, composition…) il présente de manière précise les différents moyens d’action à leur disposition, de l’usage de la bombe à la destruction d’avions. L’auteur ne s’y méprend pas lorsqu’il indique que ce sont les méthodes qui ont porté leurs fruits qui sont les plus réutilisées1 : les attentats à la bombe sont ainsi les plus fréquents. Mais il n’oublie pas aussi l’importance de l’innovation dans ce domaine, innovation permettant des actes encore plus efficaces et spectaculaires et contournant aussi les mesures sécuritaires menées par les États2 .


Néanmoins, le livre étant paru en 2000, l’histoire récente, bien qu’elle confirme certains propos de l’auteur, en remet aussi en question un certain nombre. On peut citer le cas des Black Tigers, unité d’élite du groupe Liberation Tiger of Tamil Eelam, qui, depuis son apparition le 5 mai 1976, a combattu l’État Sri Lankais et les puissances environnantes afin d’établir un État tamoul indépendant3 . Selon l’auteur, les Black Tigers étaient une unité en charge des « actions suicides à l’explosif contre des personnalités anti-LTTE4 ». Cependant, de 2000 jusqu’à la défaite du groupe en 2009 (marquant la fin de la guerre civile sri-lankaise), de nouvelles informations viennent remettre en question ces propos. Les Black Tigers étaient bien une unité d’élite dont les missions visaient des personnalités anti-LTTE, mais elles menaient aussi des opérations commando derrière les lignes ennemies, comme lors de la bataille de Elephant Pass5 . Le suicide de ses membres n’était d’ailleurs pas un but en soi. Lorsque la mission était une réussite et qu’il y avait une issue de secours, le ou les Black Tiger(s) engagé(s) pouvaient revenir dans leurs unités respectives. Le suicide était surtout un moyen de mener la mission à son terme (mort du combattant et de sa cible) ou d’échapper à la capture.


L’auteur précise aussi que les méthodes qu’il définit sont susceptibles d’évoluer. Il est possible de confirmer ses propos en se renseignant sur les tactiques employées aujourd’hui par des organisations, comme l’État Islamique (EI). Une unité spéciale, les Inghimasiyyi6 , est chargée de missions spécifiques : actions derrière les lignes ennemies, percée du front, attaques d’objectifs civils7... Dotés d’un armement léger et ceinturés d’explosifs, ces hommes forment un groupe similaire aux Black Tigers du LTTE. L’usage de bombes téléguidées ou cachées dans des véhicules dit piégés, et l’emploi de l’attentat suicide ont fusionné avec l’adjonction de protections sur le véhicule, donnant naissance au concept de Suicide Vehicle Borne Improvised Explosive Device (SVBIED). Un véhicule est doté d’un blindage de fortune permettant au conducteur de se précipiter sur son objectif (militaire surtout) tout en bénéficiant d’une protection à l’épreuve des balles. La bataille de Mossoul qui faisait rage il y a quelques temps a vu un grand nombre de ces engins utilisé contre les forces de la Coalition. Ainsi, le jeudi 20 octobre 2016 a été le théâtre d’affrontements de retardements impliquant pas moins de 18 SVBIED par l’EI8 . Inghimasiyyi et SVBIED peuvent être utilisés conjointement pour causer de lourds dégâts aux forces adversaires et faciliter la rupture du front pour les troupes qui suivent. L’organisation s’est aussi dotée de drones pour tenter de faire fi du « brouillard de guerre » en effectuant des reconnaissances9 , mais aussi bénéficier d’un appui aérien en armant ces gadgets10. Certains ont d’ailleurs été piégés, occasionnant des pertes parmi les forces de la Coalition cherchant à les abattre pour les récupérer et les analyser11. Le fanatisme des combattants est aussi un facteur de modification de méthodes jugées éprouvées. Les tueries de masse comme celle du 13 novembre 2015 à Paris, cherchent à instaurer la terreur et l’insécurité tout en faisant connaître les motivations de leurs perpétrateurs. Jean-Luc Marret indique par ailleurs que lorsque que les instigateurs d’un acte terroriste sont acculés par les forces de l’ordre, la prise d’otage est pour eux un moyen de retarder l’assaut final, en faisant valoir aussi leurs revendications. L’attaque du Bataclan approuve en partie ce scénario, bien que Marret indique que la « conclusion idéale d’une prise d’otage pour des terroristes est leur fuite orchestrée12 ». Il est possible dans le cas du 13 novembre 2015 d’interroger cet argument. Le fait que ces hommes étaient ceinturés d’explosifs et qu’ils n’aient pas réfléchi à leur reddition, par fanatisme mais aussi parce que celle-ci ne serait pas acceptée par les forces de l’ordre, permet de comprendre que dès le départ, ces individus avaient décidé qu’ils n’en réchapperaient pas. Leur idéologie eschatologique confirme d’ailleurs ce cas, la mort étant pour eux une fin en soi, une bénédiction recherchée pour les récompenses qui leur seraient accordées dans l’au-delà.


Peu d’éléments du livre parlent cependant du contrôle territorial qu’un groupe terroriste peut obtenir, comme c’est le cas actuellement avec l’auto-proclamé État Islamique. La date de publication du livre pourrait en être la raison, bien que l’auteur cite les Tigres Tamouls13, qui bénéficièrent aussi d’une main-mise territoriale. De même parler plus en détails des groupes indépendantistes ayant eu recours au terrorisme aurait été possible. Après tout, Jean Luc Marret lui même parle d’organisations ayant une façade « légale » 14tout en étant dotées d’une branche armée comme ces mouvements prônant l’indépendance. Ces derniers n’étaient-ils pas d’ailleurs considérés comme terroristes par le camp des loyalistes ?


La différenciation entre un terroriste et un insurgé est floue et l’ouvrage de Jean-Luc Marret n’apporte pas vraiment de clarification à ce sujet. Mais à défaut d’avoir une définition précise pour le terrorisme, c’est en analysant les méthodes employées par ces protagonistes qu’il est possible de nuancer ces termes. Le FLN est par exemple présenté au niveau de son organisation clandestine et de ses méthodes15, mais d’une telle manière qu’il est difficile de comprendre comment il a pu s’attirer la sympathie ou l’engagement d’une partie de la population algérienne. Son caractère de groupe qui employait des actions violentes ressort plus que les motivations qui l’entouraient. Les groupes s’articulent autour d’une cause et de la motivation de leurs membres. Ils font pression sur un état, mais un problème de légitimé se pose : comment considérer le terroriste d’hier comme un probable interlocuteur politique de demain ?


Dans une insurrection, les leaders des mouvements finissent, en cas de victoire, par devenir des politiciens. Il serait alors possible de figer les figures du terroriste et de l’insurgé. En effet, « terroriste » est un terme qui renvoie à une notion négative, diabolisée, alors qu’«insurgé » semble plus convenu. Le droit à la résistance à l’oppression (et de ce fait, notamment par l’insurrection) fait ainsi partie de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 et donc du Bloc de Constitutionnalité en France. Une réflexion s’impose donc sur les concepts d’insurgé et de terroriste.


Les dernières décennies ont été marquées par un accroissement d'affrontements entre forces étatiques et acteurs non-étatiques, dans des guerres qualifiées d'irrégulières ou d'asymétriques. Ces dernières sont en opposition avec les conflits inter-étatiques dits conflits réguliers ou conventionnels (reposant sur le « jus ad/in bello »). Les affrontements irréguliers impliquent des petits groupes d'insurgés qui mènent des actions ciblées et rapides, dites de guérilla, contre des forces régulières loyalistes souvent mieux équipées et plus nombreuses, pour mobiliser, encadrer la population et tenter de renverser le pouvoir établi16. Après l’affrontement idéologique de la Guerre Froide, la cause des insurgés a beaucoup évolué. Des motifs religieux ou anti-occidentaux sont désormais les principales causes de ces nouvelles insurrections. Ce genre de mouvement « low-cost, low-tech » 17 peut d'ailleurs se révéler redoutable. De nouvelles problématiques se posent donc. En effet, comment avoir un impact sur la conception que certaines personnes ont de telle ou telle religion ? Par quels moyens agir contre le rejet d'un modèle économique ou d'une façon de pensée ? Voilà donc quelques questions qui entravent la doctrine de contre-insurrection actuellement mais aussi la lutte contre le terrorisme. Néanmoins, les méthodes semblent rester les mêmes. La doctrine de contre-insurrection française et même américaine s’articule autour de procédés qui ont historiquement fait leurs preuves, tous comme les moyens d’action des terroristes. L’ouvrage de David Galula, Contre-Insurrection : Théorie et Pratique, est ainsi une référence en la matière. David Galula, officier de l'armée française, fait parti de ces hommes qui connurent une carrière militaire pour le moins étonnante. Né à Sfax en Tunisie en 1919, il rentre à Saint-Cyr en 193918 . Juif, il est radié de l'armée mais n’hésite pas à rejoindre l'Afrique du Nord pour continuer la lutte. Réintégré par le général Giraud avec le grade de lieutenant, il participe à la campagne de France puis d'Allemagne. Après la guerre, en tant qu'attaché, il assiste à plusieurs insurrections, en Chine ou en Grèce, lui permettant d'approfondir encore plus sa pensée et de percevoir cette nouvelle forme de guerre qui allait bientôt s'imposer majoritairement : la guerre insurrectionnelle19. Lors de la guerre d'Algérie, il mit en œuvre ses principes et parvint à pacifier parfaitement son secteur. Ce sont ces principes de contre-insurrections qu'il couche sur papier dans Contre-Insurrection : Théorie et Pratique. Publié d'abord en 1964 aux États-Unis par la Rand Corporation, il faut attendre 2008 pour voir une parution en France. Véritable icône de la contre-insurrection outre-atlantique, il est alors un quasi-inconnu dans sa propre patrie. Son ouvrage théorise la guerre de contre-insurrection révolutionnaire et propose des exemples de mise en application. Action à la fois militaire et civile, elle est étalée dans le temps, et vise à séparer les insurgés de la population et acquérir le soutien de cette dernière. L’action militaire est donc subordonnée à l’action civile. Néanmoins, penser à une utilisation d’une telle stratégie de nos jours s’avère compliqué. Le contexte de la guerre froide n’a plus grand chose à voir avec celui d’aujourd’hui. Galula indique d’ailleurs que les principes relatés dans son ouvrage ne sont valables que face à un mouvement « révolutionnaire »20. Les causes d’insurrection ont changé. Ce fait est stipulé dans le Field Manual 3-24 de l'armée américaine, « chaque insurrection est unique, bien qu'il y ait des similitudes parmi celles-ci […] peu d'insurrections s'inscrivent parfaitement dans une classification rigide21 ».Les résultats mitigés retirés du Surge en Afghanistan montrent bien les limites ou la mauvaise utilisation de ces préceptes22 .


Dans Techniques du terrorisme, Jean-Luc Marret écrit à propos du terrorisme et de ses acteurs « Substitut de la guérilla, moyen d’expression des faibles, usage alternatif de la diplomatie d’un état, il désigne encore ceux qui sont vus par d’autres comme des résistants 23». Pourtant, à la lecture de son ouvrage, le terme d’organisation terroriste en vient à englober énormément de causes, sur le simple postulat des méthodes employées. Des termes comme guérilla, terrorisme, attentat, indépendance sont employés à maintes reprises, pour qualifier les méthodes et les motivations d’un ensemble. Difficile alors de comprendre quelle différence il existe entre insurgé et terroriste. Il y a sans doute une raison à cela. La publication du livre date de 2000. Bien avant ce que les américains ont appelé War on Terror avec de multiples interventions en Irak et Afghanistan. C’est en effet à partir de la deuxième moitié de la décennie 2000 que le concept de guerre contre-insurrectionnelle est revenu sur le devant de la scène internationale. Le livre de Jean-Luc Marret trouve alors son intérêt en décrivant les moyens d’actions de ces insurgés. Néanmoins, il doit être couplé avec d’autres sur la guerre contre-subversive : on peut en effet parler aujourd’hui d’une guerre révolutionnaire à propos du terrorisme24. Les idées d’un groupe comme Al-Qaïda ont pour base une idéologie religieuse, teintée de Marxisme. Ainsi, Oussama Ben Laden porte un regard très critique sur l’Arabie Saoudite dominée selon lui par un « roi menteur » 25, un régime qui « viole la loi de dieu et corrompt ainsi tous les domaines économiques et sociaux de l’état » 26 et les États-Unis. Aux côtés de la référence religieuse trône des conceptions sur la propriété des ressources par une poignée d’individus corrompus ou par une puissance étrangère qu’il faut combattre notamment pour retrouver la liberté. Al-Qaïda n’est d’ailleurs pas le seul groupe terroriste à mêler revendications religieuses et révolutionnaires.


Au sens large, les groupes terroristes n’agissent pas que localement mais aussi au niveau international voir même transnational comme précisé par Jean-Luc Marret. Leur cause est globale et la recherche de conquête territoriale n’étant pas forcément une priorité. Les frontières n’ont que peu, voire aucune, importance à leurs yeux27, ce qui n’est pas le cas des groupes d’insurgés qui eux cherchent une base territoriale pour renverser le statu quo. Les méthodes développées lors des conflits irréguliers du début de la seconde moitié du XXe siècle peuvent être utiles mais ne sont pas suffisantes. Actuellement, des forces occidentales combattent dans les conflits de contre-insurrection à l’étranger en soutien des loyalistes. Ils sont alors considérés comme les « révolutionnaires » qui veulent transformer la société et paraissent donc comme illégitimes. De plus, la lutte contre de tels groupes nécessite énormément d’effectifs, pour surveiller le théâtre d’opération, mais aussi la métropole d’origine, qui peut être touchée par des attaques28. Pour mener des opérations, les insurgés peuvent en effet compter sur des effectifs conséquents, tandis que les terroristes, par soucis de sûreté et/ou discrétion, frappent en plus petit nombre29. Dans les deux cas, la vigilance des loyalistes doit être à son maximum puisque les organisations non-étatiques ont la faculté de frapper partout, par surprise, notamment en se fondant parmi la population. Mais sur la zone de conflit, la création de postes pour saturer et sécuriser les territoires éparpilleraient des garnisons sur son ensemble et constitueraient autant de cibles loyalistes isolées. Que ce soit sur les grands itinéraires ou dans les centres urbains, le « langage de la bombe 30» s’exprime alors grandement. En Afghanistan et en Irak, de nombreuses pertes des différentes Coalitions ont été infligées par le recours massif aux Engins Explosifs Improvisés (EEI) par les insurgés31. En effet, les attaques menées par les combattants le sont souvent contre des symboles des pouvoirs régaliens ou des zones de fortes affluences pour propager la terreur et entraîner une réponse répressive plus intense du gouvernement. La population peut donc être plus ou moins touchée et c’est ce point-là qui peut aussi servir de différence entre un insurgé et un terroriste. En effet, de telles actions ont pour but de mobiliser la population contre l’état qui semble dès lors soit impuissant, soit illégitime. L’insurgé va donc faire en sorte d’épargner la population en s’attaquant à des cibles militaires par des tactiques de guérilla (ce qui n’empêche pas les victimes civiles collatérales et les purges) alors que le terroriste aura plutôt tendance à viser celle-ci en particulier pour intensifier le sentiment d’insécurité. L’armement des deux types d’acteurs varient, les terroristes peuvent improviser des armes32(camions béliers, cutters, bombes, outils…), tandis que les insurgés ont plus généralement un armement militaire, plus adapté à la guérilla33 .


La sphère médiatique est aussi un théâtre d’opération à ne plus négliger dans les deux camps. Les nouvelles technologies sont aussi un outil dans le métier de terroriste ou d’insurgé. Par exemple, l’internet tel que nous le connaissons aujourd’hui n’avait rien à voir avec celui de la fin des années 90. Jean-Luc Marret n’a donc pu parler de son rôle de plus en plus grandissant dans le recrutement et la diffusion des idées de ces groupes voire l’avancement de leur lutte. Toucher le plus grand monde, c’est mettre sur le devant de la scène internationale les actes effectués et marquer les consciences. S’attaquer aux civils est aujourd’hui un moyen efficace mais qui est à double tranchant : si la société visée fait preuve de cohésion et de résilience, l’organisation terroriste responsable de l’attaque n’en tirera aucun gain et la réponse régalienne pourrait être au contraire très violente. La différenciation entre terroristes et insurgés est donc surtout visible par les méthodes employées. Celle-ci n’en reste pas moins très limitée, les mêmes modes d’action pouvant être observés chez ces deux types d’acteurs. Il ne faut aussi pas oublier que les notions de « terroriste », « insurgé » et même « résistant » restent subjectives et varient selon le point de vue, le terroriste ou l’insurgé de l’un pouvant être le résistant de l’autre.


Malgré des éléments dépassés, ce livre reste tout de même un excellent exposé des méthodes d’actions terroristes, tout en proposant un large éventail de groupes ayant essaimés au XXe siècle. Le terrorisme ne se limite pas à une affaire de fanatisme religieux, il y a autant de groupes que de causes à défendre. Il est ainsi possible de trouver un terrorisme d’État, des groupes terroristes politisés, allant de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, ou combattant même pour des causes qui ne leur sont pas directes, comme les écoterroristes. Les terroristes et leurs adversaires se retrouvent généralement dans une surenchère de moyens pour toujours réussir à s’adapter aux actes de l’autre. Cet ouvrage permet de comprendre l’organisation et l’utilité de certains modes d’action des groupes terroristes, clés de compréhension essentielles pour les parer et les neutraliser. Il est donc recommandé pour tout individu s’intéressant de près comme de loin au domaine de la défense ou des relations internationales de le lire.


1 MARRET Jean-Luc, Techniques du Terrorisme : Méthodes et pratiques du « métier terroriste », PUF, 2002, 1ère édition en 2000,188 pages, p.22
2 id., p.13
3 FONTANELLAZ Adrien, Évolutions organisationnelles et tactiques terrestres du LTTE, un exemple d’hybridation, dans Défense & Sécurité Internationale, Areion Group, Novembre-Décembre 2016, numéro 126, pages 32-37,p.32.
4 MARRET Jean-Luc, Techniques du Terrorisme : Méthodes et pratiques du « métier terroriste », Op. Cit., p.35
5 FONTANELLAZ Adrien, Évolutions organisationnelles et tactiques terrestres du LTTE, un exemple d’hybridation, Op. Cit., p.37
6 Signifie « Infiltrés » en Arabe.
7 MANTOUX Stéphanie, Hayya Inghamis-Les inghimasiyyi de l'EI au combat, Historicoblog [en ligne], 2 décembre 2016 , consulté le 20 décembre 2016. http://historicoblog3.blogspot.fr/2016/ ... e-lei.html
8 MANTOUX Stéphane, Voitures et camions kamikazes: les véhicules suicides de daech dans la bataille de mossoul, dans France Soir [en ligne], vendredi 28 octobre 2016, mise à jour le 02 novembre, consulté le 03 décembre 2016. http://www.francesoir.fr/politique-mond ... -islamique
9 MANENTI Boris, Le drone piégé "fait maison", nouvelle arme de Daech, dans L’Obs [en ligne], 22 novembre 2016, consulté le 12 décembre 2016. http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20 ... daech.html
10 Ib.
11 LAGNEAU Laurent, Irak : Un drone piégé tue deux Peshmergas et blesse deux commandos des forces spéciales françaises, dans Opex360 [en ligne], 11 octobre 2016, consulté le 05 décembre 2016. http://www.opex360.com/2016/10/11/irak- ... rancaises/
12 MARRET Jean-Luc, Techniques du Terrorisme : Méthodes et pratiques du « métier terroriste », Op. Cit., p.117
13 Autre nom du LTTE.
14 Id. p.32
15 Id. p.58 et p.65
16 CHALIAND Gérard, interviewé par HOLEINDRE Jean-Vincent, TESTOT Laurent, La Guerre, des Origines à nos Jours, Éditions Sciences Humaines, 2014, 271 pages, p.217 à 223
17 Henrotin, J., Vers le citoyen-soldat 2.0, entretien avec Bernard Wicht, Défense, Sécurité Internationale, 2015, numéro 120, p.38-42.
18 MONTENON P. (de), 45 ans après, le couronnement de David Galula, p.XVII, dans GALULA David, Contre-Insurrection :Théorie et Pratique, Economica, 2006, 215 pages.
19 Id. p.XVIII-XIX
20 GALULA David, Contre-Insurrection :Théorie et Pratique, Op. Cit., p.210
21 US.Army, PETRAEUS David (Lt Général) , AMOS James (Lt Général), Counterinsurgency : FM 3-24, Headquarters Department of the Army, 2006, 284 pages, Chapitre 1 p.5
22 DORRONSORO, G. ; OLSSON C. ; POUYÉ R., Insurrections et contre-insurrections : éléments d'analyse sociologique à partir des terrains irakiens et afghan, Etudes de l'IRSEM, 2012, numéro 20.
23 MARRET Jean-Luc, Techniques du Terrorisme : Méthodes et pratiques du « métier terroriste », Op. Cit., p.05
24 MALIS Christian, Le terrorisme révolutionnaire : accélérateur de l’Histoire et de la transformation militaire français, Défense & Sécurité Internationale, Avril-Mai 2016, Hors-série 47, p.22-25
25 BEN LADEN Oussama, interviewé par ISMAIL Jamal, Al-jazira, décembre 1998 dans KEPEL Gilles, Al-Qaida dans le texte, Puf, 2008 (première édition 2005), 496 pages, p.75
26 BEN LADEN Oussama, interviewé par ARNETT Peter, BERGEN Peter, CNN, 12 mai 1997, dans KEPEL Gilles, Al-Qaida dans le texte, Op. Cit., p.59
27 BLIN Arnaud, CHALIAND Gérard, Histoire du terrorisme, de l’Antiquité à Daesh, Pluriel, 2016, 864 pages, p.34
28 MALIS Christian, Le terrorisme révolutionnaire : accélérateur de l’Histoire et de la transformation militaire français, Op. Cit.
29 BLIN Arnaud, CHALIAND Gérard, Histoire du terrorisme, de l’Antiquité à Daesh, Op. Cit., p.35
30 MARRET Jean-Luc, Techniques du Terrorisme : Méthodes et pratiques du « métier terroriste », Op. Cit., p.77
31 LAFAYE Christophe, Le génie et la transformation permanente (1992-2016), Défense & Sécurité Internationale, Septembre-Octobre 2016, numéro 152, p.58-65.
32 BLIN Arnaud, CHALIAND Gérard, Histoire du terrorisme, de l’Antiquité à Daesh, Op. Cit., p.36
33 Ib.
: « I'm ashamed of you, dodging that way. They couldn't hit an elephant at this distance. » Major général John Sedgwick lors de la bataille de Spotsylvania, quelques secondes avant d'être mortellement frappé par une balle sudiste...

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Matt
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Les traités de tactique et de stratégie

Message par Matt » 29 mars 2018, 00:05

Merci de ces "comptes rendu" si je puis dire camarade :)
J'apprécie aussi ce genre de lecture même si je les ai un peu perdu de vue ces derniers temps :)
D'ailleurs tout ça me fait penser à la "Guerre de guérilla" de Guevara ;) Tu l'a déjà lu ?

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