Guynemer, l'as des as

L'Amiral
6 octobre
2017

Le 27 septembre 1917, un journal de propagande allemand, la Gazette des Ardennes, distribué notamment dans les camps de prisonniers, explique la disparition d’un aviateur français :

« Le 11 septembre 1917, à 10 heures du matin, un aviateur français s'abattit à environ 700 mètres au Nord-Ouest du cimetière situé au Sud de Poel-Cappelle. Le sous-officier allemand B... se rendit avec 2 hommes à l'endroit où s'était produite la chute. L'avion était un monoplace ; l'une de ses ailes était rompue. Le sous-officier B... détacha l'aviateur mort de son siège. Le cadavre avait reçu une balle dans la tête ; une jambe et une épaule était brisées mais sa figure était reconnaissable et ressemblait à la photographie qui se trouvait sur sa carte d'identité portant le nom Georges Guynemer. »

Guynemer, par Lucien.Georges Guynemer.
Portrait par Lucien, musée de la Légion d'honneur, Paris.

Le 11 septembre 1917, le fameux aviateur français, véritable chéri de l’opinion publique, décolle d’un aéroport militaire du Nord de la France, non loin de la ligne de front.

Accompagné de Jean Bozon-Verduraz, un autre pilote français avec 11 victoires homologuées, il survole la ligne de front, puis plonge vers un avion de reconnaissance allemand isolé. Bozon-Verduraz, lui, est aux prises avec des Fokkers allemands. Après les avoir dispersés, il cherche Guynemer, en vain.

Début novembre, les autorités allemandes confirment que le capitaine Guynemer est bien celui qui est tombé près de Poelcapelle, en Belgique. Ainsi se termine la carrière militaire d’un des as français les plus connus.

Guynemer, un homme fragile au parcours militaire laborieux

Guynemer, par Lucien.

Georges Marie Ludovic Jules Guynemer naît le 24 décembre 1894 à Paris, dans le 16ème arrondissement. Sa famille est aisée et a même une lointaine filiation avec les rois Louis XIII et Louis XIV, de par sa mère.

Mais sa constitution est fragile : le jeune Guynemer tombe souvent malade et son père, ancien officier de Saint-Cyr, mène un combat quotidien pour voir son seul fils atteindre l’âge adulte.

Après des études au collège Stanislas à Paris, il se rend à Bayonne pour s’engager à la déclaration de guerre. Sa frêle constitution lui vaut un refus des médecins militaires. De désespoir, il demande à son père d’utiliser ses relations, mais rien n’y fait, le jeune Guynemer est déclaré inapte au service.

Dégoûté de ne pas pouvoir servir dans l’armée, il passe ses journées à ruminer son échec et à regarder les avions atterrir à la plage d’Anglet. Il prend son courage à deux mains et va demander à un pilote où s’inscrire pour avoir des cours de pilotage.

Le 22 novembre 1914, il s’engage à l’école d’aviation militaire de Pau, dirigée par le capitaine Bernard-Thierry, dans le service auxiliaire comme élève mécanicien. Il demande très vite à voler sur un appareil, mais seuls les pilotes sont aptes à le faire.

Mais Guynemer ne désarme pas : après des mois d’intenses tractations, il est versé dans le groupe des apprentis pilotes le 21 janvier 1915 par le capitaine Bernard-Thierry. Le pilote Paul Tarascon (qui sera crédité de 12 victoires pendant la Première Guerre mondiale) est chargé de lui apprendre à voler.

Après deux mois d’entraînement, Georges Guynemer obtient son diplôme de pilote le 11 mars 1915. Il est ensuite affecté à l’escadrille MS.3, qui va adopter une cigogne comme emblème.

Des membres des Cigognes : Guynemer est le deuxième en partant de la gauche.Des membres des Cigognes : Guynemer est le deuxième en partant de la gauche.

Chez les Cigognes, des débuts difficiles

Ses premiers vols avec l’escadrille des Cigognes ne sont pas parfaits. Le capitaine Brocard, chef d’escadrille, s’agace du nombre de train d'atterrissage cassés par Guynemer. Il obtient alors un nouvel appareil, le Morane-Saulnier type L du pilote Bonnard, parti en Serbie.

L’avion est surnommé le « Vieux Charles », car c’est le prénom du mécanicien de Bonnard. Ce surnom va de suite plaire à Guynemer qui va le conserver pour ses avions.

Le Morane-Saulnier type L, appelé Parasol.Le Morane-Saulnier type L, appelé Parasol.

Les premières missions qu’il effectue sont des missions de reconnaissance et de réglage des tirs d’artillerie. Il s’illustre par son sang-froid et la maîtrise de son appareil ; sous les tirs allemands qui criblent son avion d’éclats, il maintient le cap afin de permettre à l’observateur de prendre des clichés stables et donc nets. Guynemer reçoit en juin 1915 la croix de guerre pour sa bravoure. Il profite de chaque sortie pour aller survoler la maison de ses parents à Compiègne, non loin de son aérodrome.

La première victoire aérienne de Guynemer se déroule le 19 juillet 1915. Aux commandes de son Morane-Saulnier Parasol, il prend en chasse et descend un avion de reconnaissance allemand Aviatik C.I au dessus du village de Septmonts. Son audace et sa ténacité lui valent d’être décoré de la médaille militaire deux jours plus tard. La citation de sa remise de médaille le 21 juillet est éloquente envers le pilote :

« Pilote plein d'entrain et d'audace, volontaire pour les missions les plus périlleuses. Après une poursuite acharnée, a livré à un avion allemand un combat qui s'est terminé par l'incendie et l'écrasement de ce dernier. »

Guynemer se porte volontaire pour plusieurs missions jugées périlleuses. Il cherche à tout prix à faire ses marques ; il a toujours considéré qu’ayant été pris comme pilote alors qu’il était auxiliaire, il devait en faire plus que les autres pour montrer que cette nomination était justifiée.

Le Nieuport 10.Le Nieuport 10.

L’escadrille MS3 (devenue N3) touche alors des nouveaux appareils, les Nieuport 10, le 5 décembre 1915. Les appareils doivent permettre de remplacer la dotation hétéroclite et surtout de moderniser l’aviation de chasse française.

La manoeuvrabilité élevée du Nieuport 10 va permettre à Guynemer d’exploiter tout son potentiel de pilote : il remporte sa troisième victoire aérienne le 8 décembre et impressionne ses camarades par son aisance à piloter.

Le 24 décembre 1915, jour de son anniversaire, le président Poincaré en personne le décore de la croix de chevalier de la Légion d’Honneur. Cette haute distinction lui est accordée à cause de son appétit pour les « missions spéciales », c’est-à-dire se poser derrière les lignes ennemies pour récupérer des agents, observateurs, etc. Sa citation à l’ordre de la VIe armée (à l’époque, l’Armée de l’air n’existe pas encore en tant que corps indépendant ; les avions sont rattachés à des corps terrestres) consacre sa qualité de pilote hors pair à Guynemer :

« Pilote de grande valeur, modèle de dévouement et de courage. A rempli depuis six mois deux missions spéciales exigeant le plus bel esprit de sacrifice, et livré treize combats aériens dont deux se sont terminés par l'incendie et la chute des avions ennemis. »

Son intrépidité frôle l’inconscience quand il demande à son observateur, situé derrière lui, de « photographier les obus de DCA allemande » qui encadrent son avion quand ils survolent les lignes ennemies ! Guynemer n’hésite pas à se lancer au combat face à des cibles toujours plus grosses, comme lorsqu’il abat un bombardier Gotha en décembre 1915. Il confie peu après à un de ses camarades :

« Il n'avait aucun angle mort, mais il avait par contre trois mitrailleuses. Il pouvait tirer 1000 cartouches et moi, je ne disposais que de mon rouleau de 47 cartouches... Finalement j'ai tiré sur le moteur gauche qui a pris feu. Le Gotha déséquilibré s'est mis en vrille. »

Le 3 février 1916, Guynemer abat son cinquième avion allemand, le propulsant au rang d’« as ». Le 12 avril 1916, il est nommé sous-lieutenant. L’escadrille des Cigognes est alors sur le front de Verdun, sous la houlette du commandant de Rose (à qui Pétain avait demandé de « nettoyer le ciel » au dessus de Verdun).

Après une légère blessure, Guynemer revient aux commandes le 26 avril. Le front de Verdun étant à peu près dégagé, l’escadrille N3, qui imposait la terreur aux Allemands, est envoyée dans la Somme.

De juin 1916 à février 1917, il enchaîne les victoires et les missions de reconnaissance, et se fait encore remarquer pour sa témérité.

Les Allemands, de leur côté, cherchent à développer les bombardiers lourds. Le Gotha G.III est un monstre volant : blindé, équipé de trois mitrailleuses et pouvant lancer 500kg de bombes, cet avion semble pouvoir résister aux chasseurs français. Mais Guynemer prend l’apparition de ces avions comme un défi, et le 8 février 1917, à bord de son Spad VII, il prend en chasse et parvient à abattre un Gotha G.III, faisant de lui le premier pilote allié à en abattre un.

Le Gotha G.IIILe Gotha G.III

La figure du pilote romantique et Guynemer

Guynemer en 1917.Guynemer en 1917.

Si Guynemer est si consacré encore de nos jours, c’est parce qu’il incarne la figure typique de l’aviateur : originaire d’une famille noble, patriote et fougueux, il ne rechigne devant aucune mission. Qui plus est, il se lie d’amitié avec le roi d’Espagne, et son placard de médailles ne cesse de s’agrandir. Il en rit avec ses camarades en l’appelant sa « batterie de cuisine ». Il est la coqueluche de la presse, à qui il déclare, à propos de ses médailles, qu’« après toutes ces croix, il ne me manque plus que la croix de bois ».

En mai 1917, il abat sept avions allemands, dont quatre le 25 mai (à 8h30, 8h31, 12h15 et 18h30).

Le développement des escadrilles alliées laisse le temps à Guynemer de se consacrer à l’élaboration d’un Spad-canon sur le terrain de la Bonnemaison. Il est décrit par le capitaine Brocard comme « la cigogne la plus brillante » de l’escadrille.

Le 11 juin 1917, suite au quadruplé de mai, il est nommé officier de la Légion d’honneur. La décoration lui est remise devant son avion par le général Franchet d’Espèrey le 15 juillet. La citation qui accompagne cette décoration est elle aussi élogieuse :

« Officier d'élite, pilote de combat aussi habile qu'audacieux. A rendu au pays d'éclatants services tant par le nombre de ses victoires que par l'exemple quotidien de son ardeur toujours égale et de son ardeur toujours plus grande; Insouciant du danger, il est devenu pour l'ennemi par la sureté de ses méthodes et la précision de ses manœuvres, l'adversaire redoutable entre tous. A accompli le 25 mai 1917, in des plus brillant exploits, en abattant, en une seule minute deux avions ennemis et en remportant dans la même journée, deux nouvelles victoires. Par tous ses exploits, contribue à exalter le courage et l'enthousiasme de ceux qui, dans les tranchées, sont les témoins de ses triomphes : quarante cinq avions abattus, vingt citations, deux blessures. »

Guynemer décoré par le général Franchet d'Espèrey.Guynemer décoré par le général Franchet d'Espèrey.

Souhaitant augmenter la puissance de feu de son avion, Guynemer fait des essais en montant un canon de 37mm tirant à travers le moyeu de l’hélice de son Spad XII. Son avion est aussi armée d’une mitrailleuse Vickers, mais l’ajout d’un canon relève du bricolage : le rechargement doit se faire manuellement… qui plus est, la structure de l’avion est revue pour supporter le poids et le recul du canon. Guynemer surnomme son avion spécial le « pétadou ».

Le 27 juillet, il abat un Albatros en Belgique et un DFW le lendemain. Il atteint alors les 50 victoires aériennes.

Guynemer s’implique alors davantage dans la conception des avions de chasse français : il demande à Louis Béchereau, l’ingénieur en chef de Spad, de monter un moteur plus puissant. Ce dernier accepte et installe alors un moteur de 180 chevaux, qui redonne la supériorité aux avions français. Le Spad XII et le Spad XIII seront alors supervisés par Guynemer, qui recommandera à chaque fois une augmentation de la motorisation.

Le Spad XIII, dernier avion de Guynemer, avec l'emblème de l'escadrille.Le Spad XIII, dernier avion de Guynemer, avec l'emblème de l'escadrille.

La disparition de Guynemer

En septembre 1917, le capitaine Guynemer part de plus en plus en mission au dessus de la Belgique. Mais entre le 9 et le 10 septembre, son moteur « ratatouille » (a des ratés) et doit se poser en Belgique.

Il s’immobilise devant le hangar du plus grand as belge de la Première Guerre mondiale, Willy Coppens (qui dira, après avoir été félicité pour être revenu avec un avion criblé de balles, « Bien sûr que je l'ai ramené, j'en avais besoin pour rentrer ! ») et les mécaniciens tentent de trouver l’origine de la panne. Vers 16h, Guynemer, fatigué, reprend les airs et retourne au terrain des Moëres, près de Dunkerque.

Le 11 septembre, il décolle à 8h30 avec un autre as à bord de son Spad XIII. La suite est connue : Guynemer engage un avion de reconnaissance allemand en Belgique, mais son coéquipier le perd de vue.

Les pilotes des Cigognes attendent des nouvelles de Guynemer, en vain. Le Spad de Guynemer s’est abattu au nord d’Ypres, dans le no man’s land entre les lignes britanniques et allemandes. Cette zone sous le feu de l’artillerie britannique est dangereuse ; mais la chute d’un avion intrigue les belligérants.

La nuit, un sous-officier allemand sort de sa tranchée et se dirige vers l’épave. Le pilote avait été tué d’une balle dans la tête. Sous les tirs, le soldat allemand récupère la carte d’identité du pilote et rentre dans ses tranchées. L’avion et le corps seront pulvérisés par les tirs d’artillerie britannique.

Le 25 septembre 1917, Guynemer est déclaré porté disparu par le Ministère de la Guerre. Le lieutenant Kurt Wisseman revendique avoir abattu Guynemer, et il écrit dans une lettre à ses parents cette phrase éloquente :

« Ne craignez plus pour moi, j'ai descendu Guynemer et ne pourrai rencontrer adversaire aussi dangereux ! »

Mais le 30 septembre, Henri Dupré, autre as français, abat Kurt Wisseman. Le combat est épique et met en relation plusieurs as. Au dessus de Dunkerque, Wisseman grimpe plus haut que Dupré. Ce dernier a reconnu l’avion et sait qu’il a face à lui le vainqueur de Guynemer.

Dupré n’arrive pas à grimper aussi haut que Wisseman, et à ce moment, un autre appareil bimoteur arrive : celui de René Fonck, de l’escadrille des Cigognes. Fonck se jette sur l’appareil allemand, mais sa mitrailleuse s'enraye, et de rage il retourne à la base.

Dupré touche alors l’avion allemand, qui tombe dans un bois près des lignes britanniques. Ces derniers lui enverront la patte d’épaule de Wisseman, et Fonck récupéra la mitrailleuse de l’Allemand comme trophée.

Conclusion

Le monument pour Guynemer à Poelkapelle.Le monument pour Guynemer à Poelkapelle.

La disparition du capitaine Guynemer laisse un grand vide dans l’Aviation française. De nombreux as allemands témoignent de son esprit chevaleresque, comme Ernst Udet (deuxième as allemand de la Première Guerre mondiale) qui confie qu’en combat aérien, Guynemer l’a épargné après s’être rendu compte que la mitrailleuse de l’Allemand s’était enrayée. Après la guerre, une plaque est placée au Panthéon pour lui rendre hommage.

La mort de Guynemer est un rude coup pour la France, mais l’escadrille des Cigognes gagne ses lettres de noblesse avec lui et ses camarades. Fonck et d’autres lui rendront hommage dans les années d’après-guerre, et aujourd’hui encore, de nombreux lieux et promotions portent son nom.

Sources

  • Deux archanges de l’air, Jacques Mortane, 1943.
  • Revue Icare n°122, Guynemer et les Cigognes, 1987.
  • Service historique de l'Armée de l'air, Les "As" Français de la Grande Guerre tome 1,Porret, 1983.
  • Witz Chroniqueur, Historien
  • « L'important n'est pas ce que l'on supporte, mais la manière de le supporter » Sénèque