René Dorme, l’as inconnu

L'Amiral
28 mars
2017

« Il en descend un par jour ! » confie un jour à la presse le capitaine Georges Guynemer, un des plus grands as français, à propos de René Dorme.

La Première Guerre Mondiale a vu les débuts de l’aviation militaire. Sur des avions en toile et sans verrière, les premiers pilotes se sont affrontés dès 1914, au pistolet puis à la mitrailleuse.

Alors que l’aviation militaire se cherche encore une place dans les opérations, des hommes sortent du lot en affrontant leurs homologues dans des duels presque chevaleresques. Éclipsé par Guynemer ou encore Fonck, deux as majeurs de l’Armée de l’Air française, René Dorme a pourtant écrit une des plus belles pages de cette arme nouvelle.

René Dorme, l’engagement dans le sang jusqu’en 1914

René Dorme devant son appareil, arborant l'insigne de l'escadrille des « Cigognes ».René Dorme devant son appareil, arborant l'insigne de l'escadrille des « Cigognes ».

René Pierre Marie Dorme est né le 30 janvier 1894 à Eix-Abaucourt, petit village de la Meuse. Adolphe Dorme, son père, est chef de gare. Le futur aviateur grandit dans un milieu catholique et très patriote, dans la Lorraine qui s’est vue amputer une partie de son territoire en 1871 par la Prusse. C’est un élève brillant : il obtient vite son certificat d’études (environ deux élèves sur dix l’obtiennent à l’époque) et souhaite faire des études de droit. Mais avant 1914, le service militaire a été ramené à une durée de trois ans, et le jeune René Dorme le devance pour ne pas couper ses études.

En 1912, à 18 ans, il est affecté à Bizerte (Tunisie) au 7e groupe d’artillerie. Le jeune lorrain se languit ; il rêve de se battre. Il écrit ainsi dans ses carnets qu’il a envie de venger ses compatriotes « prisonniers des Allemands, tout là-bas dans la région la plus ardemment convoitée par l’ennemi » (les Mosellans et les Alsaciens).

À la déclaration de guerre, René Dorme fait une demande pour intégrer l’aviation militaire. Quand sa demande est acceptée, il rejoint le 2ème groupe d’aviation à Lyon-Bron, et suit un stage d’observateur pour enfin arriver à l’école de pilotage de Pau. Il reçoit son brevet de pilote le 5 juin 1915 avec le grade d’adjudant et est affecté à l’escadrille C94, alors positionnée au camp retranché de Paris. Son rire franc, ses airs simples et chaleureux font que ses camarades le surnomment « le Père Dorme ».

Le sous-lieutenant Raty et l’adjudant Guiget, deux de ses compagnons d’escadrille, forment avec lui un trio d’amis solides. Sur leurs avions Nieuport, ils commencent à écrire les premières pages de l’aviation militaire française.

Mais René Dorme souhaite se spécialiser dans la chasse. Il confie alors à la presse qu’il « a à venger ses compatriotes qui sont tombés, ses vieux parents qui, en pays envahi, sont restés six mois sous la botte, souffrant moralement et physiquement, et à assouvir la haine héréditaire qu’ils lui ont léguée contre les Prussiens ».

Photo de pilotes des « Cigognes ». Dorme est à droite, Guynemer le deuxième en partant de gauche.Photo de pilotes des « Cigognes ». Dorme est à droite, Guynemer le deuxième en partant de gauche.

1916, le début de son palmarès

Le 3 avril 1916, René Dorme n’a pas encore affiché de victoire à son tableau de chasse. Mais il est de sortie avec son Caudron bi-place ce jour-là : il aperçoit alors six appareils allemands au nord de la forêt de Compiègne. Seul, il fonce sur eux et en disperse cinq. Le sixième a moins de chance : René Dorme l’abat prestement.

Il racontera son combat dans une lettre à ses parents : « Je l’ai pris par surprise et canardé à 100 mètres. Il est tombé tout de suite, verticalement et en vrille, dans les lignes allemandes. J’ai besoin de recueillir les témoignages des fantassins et des artilleurs de première ligne pour que mon coup me profite, ce à quoi je m’occupe ».

René Dorme au sol.René Dorme au sol.

Mais cette victoire ne sera jamais homologuée. Il faut trois témoins directs indépendants pour homologuer une victoire aérienne… ce qui n’est pas souvent le cas, surtout quand l’avion tombe derrière les lignes ennemies.

Le 27 mai 1916, il intègre l’escadrille N3 qui deviendra en octobre la fameuse escadrille « des Cigognes » qui accueillera notamment Guynemer et Nungesser. En 22 jours, on lui reconnaît deux victoires, dont une à plus de 15 kilomètres en arrière des lignes ennemies. En août, six victoires lui sont homologuées, et deux avions abattus ne le sont pas à cause du manque de témoignages.

En bon as, René Dorme a élaboré une technique qu’il couche scrupuleusement sur le papier. Il lui a donné le nom de « glissade » : il se place sous la queue de l’avion ennemi, analyse les tirs du mitrailleur et l’abat aussitôt.

Au mois de septembre, seules quatre de ses victoires sont homologuées sur neuf avions abattus. En octobre, Dorme a officiellement abattu 15 avions allemands, mais le réel décompte est plutôt de 26.

Il est reconnu et craint par les équipages allemands grâce à la croix de Lorraine verte qu’il a peinte sur le fuselage de son appareil. Sachant très bien manier son appareil, il évite les blessures et les dommages. Son avion n’a reçu, sur la campagne de chasse, que deux balles dans la carlingue. C’est ainsi qu’il gagne son surnom de « L’Increvable ».

Un Spad VII, avion apprécié de Dorme.Un Spad VII, avion apprécié de Dorme.

La fin d’un as

En avril 1917, la bataille du Chemin des Dames, dans l’Aisne, débute. René Dorme, sur son Spad VII, a adopté une cigogne comme emblème pour représenter l’escadrille. Fin avril, il remporte six victoires en trois jours. En mai, il abat deux avions, portant à 23 son nombre de victoires homologuées (il en a toutefois déclaré plus de 90 !).

Le fort de la Pompelle en 1917.Le fort de la Pompelle en 1917.

Le 25 mai 1917 au matin, il abat un Albatros près de Reims. A 18h40, il redécolle avec un camarade, le lieutenant Deullin, pour une ronde au dessus des lignes ennemies. À l’est de Reims, les deux Français engagent un groupe de quatre à six Allemands. Alors que Dorme incendie un appareil allemand, Deullin perd sa trace. Sur le chemin du retour, il apercevra un Spad écrasé dans les lignes allemandes, portant la fameuse croix de Lorraine verte au côté. Le doute n’est plus permis : c’est aux alentours du fort de la Pompelle que René Dorme s’est écrasé. Les pilotes allemands Kroll, von Breiten-Landenberg ainsi que von Schleich revendiqueront une victoire aérienne dans ce secteur à cette date, mais aucune certitude ne sera établie sur l’identité exacte du vainqueur de « L’Increvable ».

Avant sa mort, René Dorme est un des as les plus prestigieux de l’escadrille des Cigognes avec Guynemer. Il a été fait chevalier de la Légion d’Honneur, a reçu la médaille militaire et la Croix de guerre 1914 - 1918 à 17 palmes (citation à l’ordre de l’armée).

L’aviateur lorrain est décédé à 23 ans et a rejoint le panthéon des as de l’aviation militaire française. Pourtant, son nom est presque oublié : seuls les as comme Guynemer, Fonck ou Nungesser sont aujourd’hui encore très connus. Et pourtant, « L’Increvable » aura côtoyé les plus grands avec un nombre de victoires exceptionnel.

De nos jours, le fort de la Pompelle, à Reims, conserve des effets personnels du pilote et un monument a été érigé à l’endroit où son avion a été retrouvé. Le « Père Dorme » est passé à la postérité.

Source

  • David Méchin, « René Dorme (1894-1917) : La croisade du Lorrain » (Biographie), Le Fana de l'Aviation, Larivière, no 562,‎ septembre 2016, p. 54-64.
  • Witz Chroniqueur, Historien
  • « L'important n'est pas ce que l'on supporte, mais la manière de le supporter » Sénèque