Les arts'necdotes de la guerre : l'atelier des masques et les gueules cassées

Thématique
Première Guerre mondiale
10 avril
2020

La période actuelle de confinement est des plus propices pour nous replonger dans nos livres d'Histoire (ce n'est pas comme si nous manquions de temps...) à la recherche de ces petites anecdotes qui rendent la grande Histoire si vivante.

Ainsi, dans la suite de notre chronique consacrée aux Arts'necdotes de la guerre et après un premier article sur le dazzle camoufle, portant sur le IIIe art, la peinture, et un sur le monde d'Hollywood dans la machine de guerre américaine, portant sur le VIIe art, le cinéma, nous vous proposons cette fois de consacrer cet article au IIe art, c'est-à-dire à la sculpture.

Nous avons tous déjà croisé, au gré de nos pérégrinations partout en France et dans le monde, de magnifiques sculptures imposantes à la gloire de tel homme célèbre, de telle bataille marquante ou de tel évènement fondateur. Les exemples de sculptures glorifiant le passé, et les multiples manifestations de la guerre sont légion.

Souvent à la gloire du vainqueur ou orientées dans le sens que les vainqueurs souhaitent que soit lue l'Histoire, l'art de la sculpture ne se limite certes pas à représenter la guerre au sens large (et heureusement) mais depuis toujours la sculpture est l'un des moyens privilégiés d'exalter les peuples par les succès militaires.

Les arts'necdotes de la guerre : l'atelier des masques et les gueules cassées

Des arcs de triomphe de la Rome antique à l'arc de triomphe commandé par Napoléon Ier et encore visible place de l'Étoile à Paris, la sculpture a une place de choix dans la glorification des actes guerriers de chaque nation au fil de l'histoire.

Pour une étude des plus approfondies sur ce large sujet de la sculpture et la guerre, je ne peux que vous conseiller de vous procurer le numéro 2 de la revue Sculptures richement documenté et consacré au thème « La sculpture et la guerre ».

Néanmoins, n'ayant toujours pas la prétention de rendre une étude complète sur ce vaste thème et dans l'esprit des « arts'necdotes de la guerre », nous allons nous arrêter sur un fait largement oublié où la sculpture prend une place inattendue au détour de l'Histoire et de la guerre.

Le numéro de la revue Sculpture précédemment citée y fait d'ailleurs référence au détour de son article consacré à « L'atelier des masques . Quand la sculpture se fait soin ».

Les arts'necdotes de la guerre : l'atelier des masques et les gueules cassées

Car c'est bien de cela que nous allons parler ici, de l'histoire méconnue de l'atelier des masques de la rue Notre-Dame-des-Champs à Paris.

Fondé à la fin 1917 sur l'exemple du département des masques – le Tin Noses Shop - créé dans un hôpital londonien par le sculpteur anglais Francis Derwent Wood, la sculptrice américaine de renom Anna Coleman Ladd (1878-1939) va créer avec son mari chirurgien un atelier similaire à Paris.

Cet atelier de reconstruction faciale est alors connu sous le nom de « Portrait Studio » et va produire diverses prothèses faciales destinées à ceux que l'on nomme « les gueules cassées », ces soldats revenus du front avec d'affreuses mutilations dues aux combats de la Première Guerre mondiale.

Après la guerre, les soldats touchés aux visages sont très nombreux et sont lourdement handicapés, ce sont les gueules cassées. Souvent exclus de la société de la France d'après-guerre qui veut oublier la tragédie passée, cet atelier parisien, puis ceux de provinces qui ouvriront sur le même modèle, seront d'une grande aide pour ces grands blessés dans leur reconstruction.

Les archives renferment nombre de témoignages de remerciements à l'égard de ces femmes et de ces hommes leur ayant permis de reprendre une vie.

Les arts'necdotes de la guerre : l'atelier des masques et les gueules casséesAnna Coleman Ladd et un soldat portant le masque de Madame Ladd.

Les premiers soldats à bénéficier des services de ces sculptrices seront des patients du Val-de-Grâce, du professeur Morestin qui, dès 1914, a créé au sein de l'hôpital une « division des blessés de la face ».

Ainsi, Anna Coleman Ladd et d'autres sculptrices telles que Jane Poupelet, sont autorisées à travailler avec les patients du Val-de-Grâce, ce qui va leur permettre de perfectionner leur technique.

Très vite, ce sont l'ensemble des hôpitaux militaires qui mettent des lits à disposition pour ces patients et qui les autorisent à aller à Paris afin de bénéficier des soins de l'atelier des masques.

Les arts'necdotes de la guerre : l'atelier des masques et les gueules casséesJane Poupelet à l'atelier des masques.

Cet atelier des masques fonctionne sur le mode collectif et tous ceux qui y travaillent le font bénévolement. Ces bénévoles y passent souvent de longues heures afin de permettre la prise en charge du plus grand nombre de blessés.

En 1918, ce ne sont pas moins de cinq sculpteurs et une chercheuse qui officient quotidiennement dans l'atelier, en plus des bénévoles qui s'occupent de la partie administrative.

Chaque masque était unique et fait entièrement sur-mesure pour son futur détenteur. Pour cela, la création de chaque prothèse pouvait prendre des semaines.

Les arts'necdotes de la guerre : l'atelier des masques et les gueules casséesL'équipe de l'atelier des masques.

Tout d'abord, la sculptrice venait prendre l'empreinte du visage défiguré, une fois qu'il est guéri, avec du plâtre. Le masque est alors confectionné par la méthode du « moulage sur nature » qui représente un travail minutieux.

Ensuite, elle modelait les parties manquantes du visage. Ce travail, lui aussi très long, s'appuie sur les photographies prises avant-guerre du blessé afin que soient respectés les volumes et proportions du visage.

Jane Poupelet déclarera plus tard : « Mon objectif n'était pas seulement de fournir à un homme un masque pour cacher son affreuse mutilation, mais de mettre dans le masque une part de cet homme, c'est-à-dire l'homme qu'il était avant la tragédie ».

Il s'agit sans doute de la partie la plus humaine du processus où l'artiste sculpteur, par son travail, va rendre son humanité et sa personnalité au blessé. Les retouches pouvaient être nombreuses et prenaient souvent plusieurs semaines.

Par la suite, en se fondant sur le modèle en plâtre, va être fabriquée la prothèse en cuivre proprement dite. Celle-ci est réalisée par la maison Christofle, une entreprise d'orfèvrerie et des arts de la table française, fondée à Paris en 1830, toujours en activité de nos jours.

La prothèse est ensuite peinte de la couleur de la peau du blessé pour qu'elle soit la plus discrète et la plus réaliste possible. Les taches de rousseur et poils de barbes seront même reproduits !

Enfin, il était procédé à l'ajustement du masque sur le visage meurtri. Il fallait alors que les bords du masque coïncident le plus parfaitement possible avec les cicatrices du blessé.

Les arts'necdotes de la guerre : l'atelier des masques et les gueules casséesAvant / Après. Expo 1917 Pompidou Metz.

Ne bénéficiant que du bouche-à-oreille pour convaincre de son utilité pour les gueules cassées et de par le temps nécessaire à leur confection, ce sont près de 300 masques qui sont ainsi créés, ce qui est peu face au nombre de blessés concernés, plus de 12 000... Néanmoins, ces expérimentations françaises et anglaises vont permettre, dans les années d'après-guerre, de justifier la création d'un secteur chirurgical destiné à l'apparence physique, ce sont les débuts de la chirurgie esthétique.

Le dévouement d'Anna Coleman Ladd, la créatrice de l'atelier des masques, auprès des gueules cassées lui valut la reconnaissance de la nation française qui lui attribua la Légion d'honneur avec Croix du Chevalier. Elle fut aussi décorée de l'Ordre serbe de Saint Sava, décoration pour les sciences et les arts.

Vous pouvez consulter un petit film d'époque présentant le travail d'Anna Coleman Ladd sur l'U.S. National Library of Medecine.

Sources

  • « La sculpture et la guerre », Sculpture n°2, sept. 2015, Presses universitaires de Rouen et du Havre, ISBN : 979-10-240-0527-0
  • Jane Poupelet (1874-1932), une artiste au service des « Gueules Cassées », Actes. Société française d'histoire de l'art dentaire, 2014, 19, p.11
  • Eric Alary, La Grande Guerre des civils, Perrin, 2013, (ISBN 978 2 262 03250 0), p. 416
  • HalionHalion Rédacteur, Chroniqueur
  • « L'imagination gouverne le monde » Napoléon Bonaparte