Les Yuan, des Mongols dans l'Empire du Milieu

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11 décembre
2017

Les invasions mongoles sont de ces événements extraordinaires dans le sens où elles mettent brutalement en contact deux mondes qui, la plupart du temps à cette époque, ne se croisent que rarement.

Partis d'une tribu de taille modeste des steppes mongoles, Gengis Khan et ses descendants vont réussir à s'imposer sur une grande partie de l'Eurasie et à poser leur marque sur les territoires qu'ils vont dominer.

Résumer rapidement l'aventure et le bouleversement que fut le règne de Gengis Khan, le « Souverain Universel », est une tâche impossible. J'inviterais donc nos lecteurs curieux à consulter la chronique de mon collègue Hammer (écouter la chronique).

Ce que nous allons explorer à présent, c'est son héritage et plus précisément, comment cet héritage a marqué l'Empire du Milieu de manière décisive, à travers la geste des Yuan, à l'occasion de la récente sortie de Jade Dragon, la dernière extension de Crusader Kings II.

Ogodei ou l'héritage de Gengis Khan

Gengis Khan a à peine eu le temps de pousser son dernier souffle que les querelles de succession et le partage de son empire entre ses fils ont commencées. Parmi eux, bien décidé a être un Khagan (grand Khan) à la hauteur de son père, surgit Ogodei Khan.

Ogodei, portrait du XIVe siècleOgodei, portrait du XIVe siècle

Ogodei est le troisième fils du Souverain Universel. Il a fait parti de tous les combats et de toutes les victoires de son père, depuis l'unification des tribus mongoles jusqu'à la conquête de la Perse.

Ogodei était reconnu par les siens comme un homme généreux et charismatique, ce qui emmena Gengis Khan à le designer comme son successeur à sa mort, un choix confirmé par son élection par ses pairs en 1229.

Fin politicien et extrêmement pragmatique, Ogodei a su s'appuyer sur les fondations posées par son père et sur des généraux compétents pour maintenir et étendre son Empire. Maître de la Mongolie et du territoire Jin, au Nord de la Chine, il passa la majeure partie de son règne à lutter contre le royaume Song et contre ses frères, maîtres des parties occidentales de l'Empire. Élevé comme un guerrier, il se distingua surtout par ses talents d'administrateur qui assurèrent non seulement la pérennité de l’œuvre de son père, mais surtout son extension.

À sa mort en 1241, Ogodei avait fait en sorte que ses descendants aient les outils nécessaires pour poursuivre son œuvre. Ironiquement, sa dynastie, les Ogodeiides, ne lui survivront pas longtemps.

Kubilai Khan, un Khagan entre deux mondes

En effet, si les bases de la Chine Mongole sont posées avec Ogodei puis son fils, l'apogée de cette dernière viendra véritablement avec ses neveux, d'abord Mongke, puis surtout Kubilai.

Kubilai KhanKubilai Khan

Kubilai, comme la plupart des membres de sa famille, est un habitué de la guerre et du gouvernement. Proche de son frère, le Khagan Mongke, il contribue très jeune à la conquête de la Chine.

Les Song reculent peu à peu, tandis que les autres royaumes chinois, comme celui de Dali, sont soumis. Kubilai participe même à des expéditions de pillages vers le Viet Nam actuel, ravageant notamment Hanoï.

À la mort de Mongke, deux prétendants se font face, deux de ses frères : d'un coté, le favori Ariq Boga, régent du Khaganat au moment du décès de Mongke. Il semble avoir tout pour lui, dont le soutient unanime de sa famille : la plupart des proches de l'ancien Khan le soutiennent, ainsi que ses cousins des autres empires mongols, les khanats de Transoxiane, de Djagathai et de la Horde Blanche.

Kubilai, lui, ne s'appuie que sur la cavalerie Mongole et sur les auxiliaires issus de peuples soumis qui le préfèrent à Ariq Borga : les contingents alains, chinois, coréens et turcs. Plus fin tacticien et habile négociateur, il réussit cependant à prendre le dessus contre son frère, retournant ses alliés et l'acculant à la reddition en 1264.

L'accession de Kubilai a des conséquences immédiates pour les descendants de Gengis Khan. Tout d'abord, l'idée de réunir un jour toutes les composantes de l'empire sous un même Khagan est abandonnée. Kubilai, sinophile, cherche avant tout a asseoir son Khanat sur la Chine, dont la culture n'est pas celle des steppes. Il s'inscrit donc dans l'opposition des garants traditionnels de la culture mongole : souhaitant être autre chose qu'un Khan, il va devenir le premier des siens à être couronné Empereur de Chine.

Cette sinisation est d'abord pragmatique et symbolique. À l'image des Francs se christianisant et se latinisant pour se faire d'avantage accepter des gallo-romains, Kubilai a compris que s'il voulait bénéficier de l'amour et du soutien de ses sujets, il ne devait plus en être perçu comme un étranger. Aussi son premier acte sera de déménager sa capitale à Dadu, la future Beijing, et de se faire appeler Empereur Shizu. C'est sous ces deux noms, Kubilai et Shizu, qu'il sera nommé par ses sujets, symbole s'il en est de la double identité de sa nouvelle dynastie, à la fois mongole et chinoise.

La fin de la conquête de la Chine peut donc se comprendre également comme une lutte entre deux dynasties chinoises, les Song et les Yuan. D'ailleurs, l'armée Yuan, en dehors de sa cavalerie, se repose quasi exclusivement sur des troupes chinoises. Ce sont elles qui, à Yamen, le 19 mars 1279, écraseront la flotte Song pourtant dix fois plus nombreuse, mettant ainsi fin à un royaume vieux de trois cents ans. L'ère des Yuan commence alors en Chine unifiée.

La fusion entre les cultures est cependant incomplète. Kubilai Khan, comme ses successeurs, s'appuie sur une administration centralisée entre les mains de personnes de confiance, en prenant soin d'écarter les Han, la principale ethnie chinoise, des mécanismes du pouvoir, craignant un soulèvement. Cette dichotomie de traitement aura, bien entendu, des conséquences fâcheuses...

Un âge d'Or

Kubilai et ses successeurs vont s'avérer des souverains à la fois innovants et dans la poursuite de leurs prédécesseurs, les Song. Il continue par exemple la diffusion de la monnaie de papier et de l'imprimerie. Il va également emmener une véritable révolution à la culture mongole en introduisant l'écriture et en créant l'alphabet Ouighour dans une culture des steppes jusque là orale.

La Paix Mongole favorisée par la domination des Yuan entraîne un développement important du commerce et des relations entre l'Europe et l'Asie, incluant la réouverture de la route de la Soie. Ces échanges entre l'Europe Chrétienne, l'Orient Islamique et l'Asie Bouddhiste profitèrent pleinement aux Yuan, où toutes ses cultures se retrouvaient, favorisé par une politique novatrice en terme de tolérance religieuse.

Ainsi, l'Empire du Milieu bénéficia grandement des innovations en terme de siège et de fortification venues d'Europe, tandis que les savants islamiques apportèrent leurs connaissances et leur talent en théâtre, en poésie et en astronomie en Chine. En tant que grands Khan, les Yuan, qui règnent en théorie sur tout l'empire Gengiskhanide, vont profiter de cette situation pour faire voyager ressources et idées sur un territoire qui couvre une immense partie de l'Europe et de l'Asie.

Kubilai Khan restera dans les mémoires en Europe grâce à trois marchands vénitiens devenus ambassadeurs au service de l'Empereur : Matteo Polo, Niccolo Polo et surtout le fis de ce dernier, Marco Polo, qui deviendra un proche du Khagan sous le nom de Po-Lo.

Bien que les Polo ne furent ni les premiers, ni les derniers Européens à la cour des Yuan, leur service est entré dans l'histoire grâce à l'extraordinaire témoignage qu'en a tiré Marco Polo, Le Devisement du monde. Écrit en langue vulgaire et non en latin, l'ouvrage connaît un immense succès et fait connaître à l'Europe du XIIIème siècle le nom d'une dynastie qui règne sur un empire à l'autre bout du monde connu de l'époque.

Carte representant la division de l'Empire Mongol peu de temps après la Mort de Kubilan Khan.Carte representant la division de l'Empire Mongol peu de temps après la Mort de Kubilan Khan.
On perçoit clairement la domination des Yuan sur leurs rivaux.

La fin d'une dynastie

Aucun des onze successeurs de Kubilai Khan ne pourra l'égaler, au moins du point de vue politique et militaire. En revanche, les Yuan s’avéreront des esthètes et des mécènes éclairés.

La littérature, la peinture, la poésie, le théâtre, la poterie, l'architecture se réinvente à la fois avec eux, comme avec l'invention d'un nouveau style de porcelaine et à la fois contre eux, avec le renouveau d'une littérature Han.

Ce sont ces mêmes Han qui, majoritaires et victimes de la ségrégation mongole, vont préparer patiemment leur revanche. Dans un contexte difficile de famine, les Turbans rouges, une société secrète Han, se soulevèrent. Dans toute la Chine, du seigneur de guerre au paysan en passant par les moines, des milliers d'individus accrochèrent un ruban rouge à leur tenue et attaquèrent les Yuan et leurs hommes. En une vingtaine d'années, les Yuan furent contraints de fuir vers le Nord, où ils furent les maîtres, à peu de choses près, de la seule Mongolie, jusqu'au XVIIème siècle.

En Chine, un moine charismatique devenu général rebelle, Zhu Yuangzhang, entra à Dadu et se fit couronner empereur sous le nom de Ming Hongwu, inaugurant une nouvelle dynastie, qui allait elle aussi mener la Chine vers la gloire.

En attendant, de retour aux steppes qu'ils avait quittées quelques siècles plus tôt, les descendants de Gengis Khan laissèrent derrière eux un héritage incontestable, et le nom de certains des leurs dans les mémoires...

Bibliographie selective

  • GERNET Jacques, Le Monde chinois. Tome 2, L'époque moderne Xe-XIXe siècle, Paris, Armand Colin, Pocket, Agora, 2006, 378 pages
  • ROSSABI Morris, Kubilaï Khan : empereur de Chine, Paris, Perrin, 1991
  • ENDICOTT-WEST Elizabeth, « The Yuan government and society », in Denis C. Twitchett et Herbert Franke (dir.), The Cambridge History of China: Volume 6, Alien Regimes and Border States, 710–1368, Cambridge University Press, 1994 
  • HEERS Jacques, Marco Polo, Fayard, 1990, 371 p.
  • Wodderick Chroniqueur, Historien
  • "Que le monde tremble lorsqu'il sentira tout ce que vous êtes sur le point d'accomplir" Luis de Camoes, Les Luisiades, chant 1:15