La Nueve, ou comment la crème de l'Espagne républicaine libère Paris

Roi d'Albanie
Thématique
Seconde Guerre mondiale
25 août
2017

24 août 1944. Les combats font rage dans Paris. Après plus de quatre années d’occupation, la capitale française est sur le point d’être libérée de l’occupant nazi. À l’approche des troupes Alliées, Paris avait commencé à se soulever quelques jours auparavant et les résistants avaient lancé des escarmouches de toutes parts.

Ce n’est qu’à l’issue d’intenses tractations et d’habiles négociations au sein du haut commandement des Alliés que Leclerc et sa 2ème DB sont autorisés à foncer sur la capitale pour y entrer les premiers. Très attaché à la diplomatie du symbole, le général De Gaulle avait lourdement insisté et fait pression pour que Paris soit délivrée par une unité française.

Ce que l’Histoire a en revanche moins retenu ou moins mis en avant, c’est que les premiers éléments des forces Alliées rentrant dans Paris n’étaient pas français. Cet article, au-delà de leur rendre un hommage juste et mérité, a vocation à présenter leur histoire, leur trajectoire, et leur destin. Retour sur le périple de la Nueve.

Aux origines, la guerre civile espagnole

Pour remonter au début du périple de La Nueve, il faut sans doute partir de 1931, lorsqu’est proclamée la Seconde République Espagnole. Progressiste, ce régime met en retrait le clergé et les militaires, ainsi que toutes les forces sociétales traditionnalistes qui dominaient jusqu’alors l’Espagne. Mais la jeune république fait face à bien des défis et elle est par ailleurs loin d’être irréprochable.

Entre corruption et inefficacité latente, l’Espagne effectue un apprentissage douloureux de la démocratie. En 1936, alors que surviennent les élections, c’est une Espagne à l’opinion publique plus divisée que jamais qui se présente aux urnes. Une opposition structurée et puissante s’érige contre les partis républicains, mais une alliance hétéroclite d’éléments allant du centre gauche au parti communiste, embrigadant même de nombreux anarchistes, se constitue sous la forme d’un « Frente Popular » (Front Populaire) et parvient de justesse à l’emporter.

Carte résumant les opérations durant la guerre civile espagnoleCarte résumant les opérations durant la guerre civile espagnole

Dans un climat délétère, ce Front Populaire s’installe au pouvoir, mais il se rend bien vite compte que son assise est on ne peut plus fragile.

Une atmosphère de coup d’Etat militaire et de putsch règne alors à l’époque. Le gouvernement ne prend pour décisions que de timides mesures visant à écarter les officiers suspects de la capitale. La chose est loin d’être suffisante.

À peine quelque mois plus tard, une partie non-négligeable de l’armée se range derrière certains généraux, dont Francisco Franco. C’est le début de la guerre civile espagnole.

D’un côté, les nationalistes espagnols, avec notamment les phalangistes, ne tardent pas à recevoir de l’aide de volontaires venus d’Italie et d’Allemagne. La guerre civile espagnole fut d’ailleurs un test grandeur nature et un véritable laboratoire pour l’armée allemande, où cette dernière pu notamment parfaire ses tactiques de guerre éclair. Les nationalistes ont le soutien du Maroc espagnol, ainsi que de l’essentiel des régions dans le nord-ouest de l’Espagne.

De l’autre, les républicains, loyaux au gouvernement légitime, ont leur berceau idéologique situé en Catalogne. Ils ne reçoivent malheureusement pas autant de soutien. Les démocraties, telles la France et la Grande-Bretagne, rechignent à envoyer des troupes dans une guerre qui ne les concernent pas à première vue. En outre, Londres se refuse catégoriquement à appuyer l’Espagne Républicaine pour des raisons idéologiques.

En France, Léon Blum craint pour sa part la pression des Ligues et le fait que la guerre civile se propage sur son territoire si jamais il ose envoyer de l’aide aux Républicains. Malgré le fait que le Front Populaire soit également au pouvoir en France, il se refuse donc à envoyer une aide significative à son homologue espagnol. Lâcheté ou pragmatisme ?

Une seule chose est sûre, cette inaction des démocraties, là où les régimes totalitaires et autoritaires n’hésitaient pas à intervenir, allait perdurer jusqu’à Dantzig, en passant par l’Anschluss et Munich.

Mais revenons à nos moutons. L’Espagne Républicaine reçoit le soutien des Brigades Internationales, unités de volontaires venus du monde entier pour soutenir le régime, ainsi que celui de l’URSS. Insuffisant, car le 1er avril 1939, les nationalistes remportent la guerre civile, et le général Franco s’installe au pouvoir. Face à des troupes aguerries, le bricolage plurinational des brigades républicaines n’avait que peu de chances de l’emporter.

La Nueve, quesaco ?

Cette histoire-là est connue par quasiment tout le monde. Elle reste néanmoins nécessaire pour comprendre la trajectoire et le long parcours suivi par les membres de la Nueve. Après la victoire des nationalistes espagnols, nombreux furent les sympathisants républicains à fuir pour trouver exil en France. En effet, la France symbolisait à cette époque le pays libre et démocratique par excellence en Europe, et elle accueillait de nombreux réfugiés en provenance des pays où sévissaient des régimes autoritaires ou totalitaires.

Néanmoins, quelques mois après leur arrivée en France, les vétérans républicains de la guerre civile espagnole voient avec stupéfaction leur terre d’accueil s’effondrer en quelques semaines face à l’Allemagne nazie. Après l’armistice, l’essentiel de ces individus se situe dans la zone sud, dite « zone libre », placée sous l’autorité du gouvernement de Vichy. Le gouvernement fantoche se méfiant de ces individus, le choix leur est laissé entre différentes options :

  • Rejoindre la Légion Etrangère Française
  • Participer au travail obligatoire en France, puis en Allemagne
  • Etre rapatriés en Espagne, où un sort funeste les attend, en tant qu’opposants au régime.

Pour des raisons évidentes, l’immense majorité de ces ex-réfugiés va choisir de rejoindre les rangs de l’armée française d’armistice. Vétérans de la guerre civile, ils ont prouvé leur valeur au combat par le passé, et forment donc une unité compétente, redoutable et redoutée sur le terrain.

Pourtant, ils feront preuve (volontairement) de peu de zèle sous la bannière vichyste, mais se rattraperont largement avec la Croix de Lorraine. En effet, stationnés en Afrique au moment de l’opération Torch, ils se rallient rapidement à la France Libre dès que celle-ci arrive, accompagnée par les forces américaines et britanniques.

Des éléments de la colonne DronneDes éléments de la colonne Dronne

Un corps franc d’Afrique est alors créé pour les combattants étrangers servant dans l’armée française. Il participe fin 1942 activement à la libération de la Tunisie contre l’Afrika Korps. En mai 1943, alors que les combats sont sur le points de s’achever par une victoire alliée en Afrique du Nord, le choix est laissé aux espagnols et ceux-ci votent à une majorité écrasante pour rejoindre la nouvellement constituée 2ème division blindée, sous le commandement du général Leclerc.

Au total, on estime à quelques 2000 hommes sur 16000 le nombre d’Espagnols au sein de la 2ème DB en 1943. Parmi eux, 146 républicains sont alors concentrés au sein de la 9ème compagnie du régiment de marche du Tchad. « Nueve » signifiant « neuf » en espagnol, leur surnom est tout trouvé. La Nueve est née.

Une participation active aux combats en France, puis à la victoire finale

Le drapeau RépublicainLe drapeau Républicain

Ces hommes sont essentiellement des socialistes, des communistes, des anarchistes ou des opposants au général Franco. Ils sont placés sous commandement français, et considérés comme des soldats français, bien que de nombreux sous-officiers soient espagnols, de sorte que, les ordres sont en général donnés dans cette langue.

Equipés par du matériel américain fin 1943, les Espagnols de la Nueve reçoivent l’autorisation de porter le drapeau républicain sur leur uniforme et de le peindre sur leurs véhicules. Dans la tradition des unités françaises, on voit donc apparaitre des véhicules nommés.

Le Halftrack Guadalajara dans les rues de ParisLe Halftrack Guadalajara dans les rues de Paris

Les Espagnols sont dans ce domaine très inventifs car l’on voit rapidement apparaitre un véhicule de commandement « Don Quichotte », ou encore une jeep « Les Pingouins », en hommage au surnom donné par les Français aux Espagnols : les « Espingouins ». Outre ceci, des Halftracks sont renommés « Guernica », « Résistance » ou encore « Madrid ». D’autres noms faisant référence à la guerre civile sont ainsi glorifiés, tels « Teruel » ou « Guadalajara ».

Les supérieurs français refusent toutefois les noms jugés trop extrémistes ou anarchistes, afin de maintenir l’ordre. La Nueve est donc remontée et prête à en découdre avec les puissances fascistes.

La chose semble dans un premier temps peu aisé, car la 2ème DB reste quelque peu en retrait. Longtemps stationnée au Maroc, elle ne fait qu’un passage express en Grande Bretagne avant de rejoindre la Normandie, seulement en août 1944, au grand dam du général De Gaulle qui aurait voulu que les troupes françaises participent de manière plus active à l’opération Overlord. Elle assiste toutefois à la fin de la bataille de Normandie, en étant incorporée à la 3ème Armée Américaine du Général Patton. La Nueve se distingue alors avec brio au combat, faisant notamment 130 prisonniers allemands au niveau de la ville de Ecouché.

Amado Granell en 1936Amado Granell en 1936

Mais alors que les armées allemandes sont encerclées et prises au pièges dans la poche de Falaise, on apprend que Paris se soulève et que des embuscades menées par des résistants éclatent dans toute la ville. Après discussions en haut lieu, Leclerc est autorisé à foncer vers la capitale française, d’autant plus que la résistance allemande s’effondre et que le front est percé de toute part.

Après une percée éclair, le 24 août, à 20 heures, ce sont les hommes de la Nueve qui rentrent les premiers dans Paris, par la Porte d’Italie. Ils sont accompagnés par un peloton de chars Sherman du 501ème régiment de chars de combats (RCC). La section du lieutenant Amado Granell atteint la première l’Hôtel de Ville et engage des positions allemandes retranchées. Granell (voir photo ci-contre) est d’ailleurs le premier soldat de l’armée française reçu par les résistants sur place.

La Nueve ouvre le défilé de la victoire dans les rues de ParisLa Nueve ouvre le défilé de la victoire dans les rues de Paris

Le lendemain, ce sont des espagnols de la Nueve, accompagné par un civil espagnol qui vivait à Paris, qui font prisonnier le gouverneur militaire de Paris, le général von Choltitz, et le remettent aux Alliés.

Alors que la Libération est actée et que les troupes triomphales rentrent dans Paris pour y défiler, les hommes de la Nueve reçoivent l’honneur d’ouvrir la marche.

Ils poursuivront la guerre jusqu’à la capture du « nid d’aigle » d’Hitler, dans les Alpes bavaroises, à Berchtesgaden.

Le défilé vu par la BD "La Nueve"Le défilé vu par la BD "La Nueve"

Et depuis ?...

Et depuis, rien, ou plutôt, pas grand-chose et trop peu. Bien trop peu même. On a le droit à quelques cérémonies et à quelques plaques posées ci et là... Quelques noms de rues mineures qui leurs sont dédiées... Mais rien d’envergure dépassant le niveau local. L’histoire si particulière de ces hommes qui ont accepté de servir et libérer la France alors qu’elle n’était même pas leur pays est tombée majoritairement dans l’oubli.

Il faut dire que l'Espagne actuelle, bien que démocratique, est héritière du régime de Franco. Rendre un hommage à l'Espagne républicaine est donc peu aisé, dans la mesure où elle n'a jamais été remise en place.

Une plaque commémorant l'arrivée de la Nueve à Paris  La BD "La Nueve" de Paco RocaUne plaque commémorant l'arrivée de la Nueve à Paris - La BD "La Nueve" de Paco Roca

Au niveau du jeu vidéo, le récent Steel Division : Normandy 1944 d’Eugen Systems consacre une unité de la 2ème DB à la Nueve. Vétérane et lourdement équipée, cette unité d’infanterie est redoutable dans le jeu.

Outre cet hommage, rien d’autre dans le domaine du jeu vidéo. Sachez toutefois que quelques BD et quelques documentaires ont été réalisés sur ce sujet, mais dans l’ensemble, le sacrifice de ces espagnols républicains, amoureux de la liberté, a largement été oublié.

La Nueve dans Steel DivisionLa Nueve dans Steel Division

Rappelons que nous avons là essentiellement affaire à des anarchistes. Le fait qu’il se battent pour un Etat, qui plus est différent du leur, avec discipline et en respectant les ordres issus d’une chaine de commandement étrangère est à saluer. Surtout lorsque l’on remet en perspective le fait qu’il y a de cela quelques années, la France en question a refusé de soutenir l’Espagne Républicaine. La chose est, vous en conviendrez, relativement singulière.

Ces personnes venues d’Espagne ne se sont pas posées la moindre question. Elles avaient fui leur pays à la suite d’un coup d’Etat militaire, puis connues la Défaite de 1940 alors qu’elles pensaient trouver en la France un refuge solide et durable. Elles ont vécu l’Occupation, Vichy, puis l’Afrique du Nord et enfin la lente marche vers la Libération.

Ces hommes, dont certains étaient des anarchistes et des communistes convaincus, ont donc accepté de mettre de côté leurs idéaux pour combattre un ennemi qu’il était nécessaire de combattre. Tout simplement parce qu’ils ont été capable de reconnaître qu’entre le fascisme et les démocraties libérales, il y avait un modèle qui valait la peine d’être défendu. Ils ont accepté de servir un régime qui n’était pas le leur et s’opposait au concept d’anarchie, ainsi qu’une alliance dont l’une des composantes n’était ni plus ni moins que le paradis du capitalisme. Ces hommes ont obéi aux ordres d’officiers représentant non pas leur puissance étatique, mais une puissance étatique étrangère. Tous les officiers français ayant eu la Nueve ou plus largement des troupes espagnoles sous leurs ordres, et au premier rang d'entre-eux le Capitaine Dronne, ont salué leur esprit de discipline, leur rigueur et leur compétence au combat. Vétérans de la guerre civile espagnole, d’Afrique du Nord et de la Libération de la France, les troupes de la Nueve étaient craintes, redoutées, et respectées sur le champ de bataille.

Ces hommes sont clairement exceptionnels. Leur histoire et leur destin sont tout bonnement exceptionnels. Et c’est parce qu’ils sont exceptionnels qu’ils méritent d’être racontés, relatés et de ne pas tomber dans l’oubli.

Pour finir, je me permettrais de rappeler que pendant que ces coriaces « Espingouins » anarchistes fêtaient la victoire finale au nid d’aigle en chantant leur amour de la Liberté et leur fierté d’avoir fait partie de l’armée française, de « vrais » Français se battaient encore dans les rues de Berlin pour défendre les derniers souffles de vie du Troisième Reich... ça fait plutôt réfléchir sur le rapport qu’entretient un individu avec sa nationalité. Pas vrai ?

Les oubliés de l'HistoireLes oubliés de l'Histoire

Si l’histoire de la Nueve vous a intéressé et que vous avez envie d’en apprendre davantage, l’excellent documentaire « La Nueve, ou les oubliés de la victoire » est disponible sur Youtube via ce lien :

  • Zog Chroniqueur, Historien, Testeur, Youtubeur
  • « Une Europe fédérée est indispensable à la sécurité et à la paix du monde libre. » par Jean Monnet en 1952