Reichshoffen : la dernière charge des cuirassiers français

L'Amiral
Thématique
Guerre franco-prussienne
5 janvier
2018
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Période historique Époque contemporaine
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Le 6 août 1870, lors de la bataille de Reichshoffen* (ou Froeschwiller-Woerth) a lieu un événement qui va rentrer dans les annales héroïques de l’Armée française. Les cuirassiers français chargent pour l’honneur les troupes prussiennes, quasiment quatre fois supérieures en nombre.

Lors de cette dernière charge perdue d’avance mais menée avec panache, c’est toute la cavalerie lourde française qui meurt - et sa doctrine d’emploi.

Aux prémices de la guerre de 1870

Impossible de traiter de la guerre de 1870, si terrible pour la France, sans parler de son déclenchement. À l’époque, la France est gouvernée par Napoléon III, et s’est inscrite dans un développement industriel européen (chemin de fer, industrialisation, etc…). Mais un voisin s’agite : la Prusse et les États Allemands sont en négociation pour une union.

Un redoutable politicien est aux commandes de la Prusse : Otto von Bismarck. Cet homme voit d’un mauvais oeil le développement de la France, et depuis que la Prusse a battu l’Autriche à Sadowa (1866), Bismarck regarde vers l’ouest.

La vacance du trône espagnol depuis la révolution de septembre 1868 offre l’occasion rêvée à Bismarck : la France redoute que l’Espagne ne soit gouvernée par le cousin du roi Guillaume Ier de Prusse, Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen. Ce dernier est en effet poussé par Bismarck le 21 juin 1870 à porter sa candidature : Napoléon III réagit comme prévu, en s’opposant à la candidature pour que le pays ne soit pas pris en étau.

Le maréchal Patrice de Mac-Mahon.Le maréchal Patrice de Mac-Mahon.

La seconde partie du plan de Bismarck se déclenche ensuite : alors que le roi de Prusse, dans un souci d’apaisement, valide le retrait de la candidature de son cousin, Napoléon III, via son ambassadeur Vincent Benedetti, demande à Guillaume Ier de s’engager à ce que plus aucun prussien ne candidate pour le trône d’Espagne.

Le roi de Prusse congédie aimablement l’ambassadeur français, et l’incident pourrait être clos. Bismarck adresse alors aux chancelleries européennes un récit tronqué de l’entrevue, qui entrera dans l’Histoire sous le nom de « dépêche d’Ems ».

Dans cette « fuite » organisée, il est dit que l’ambassadeur français a été renvoyé d’une manière peu courtoise. Bismarck savait ce que l’effet de cette nouvelle allait faire : « ce texte fera sur le taureau gaulois l'effet d'un chiffon rouge », écrivit-il quelques années plus tard. La suite des événements lui donna raison : publiée dans la presse entre le 13 et le 14 juillet, cette déclaration mobilise aussitôt la population française qui crie à la guerre pour réparer l’affront.

L’empereur Napoléon III n’est pas dupe : son armée n’est pas prête, et elle est encore ébranlée par l’échec de l’opération au Mexique de 1861 à 1867. Mais la pression populaire est telle que le 19 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse.

La bataille de Reichshoffen, une tentative de bloquer les Prussiens

Le 4 août 1870 a lieu le premier combat de la guerre, autour de Wissembourg, dans le nord de l’Alsace. Le maréchal de Mac-Mahon est contraint de se replier plus au sud, car il s’est fait accrocher par des forces prussiennes plus nombreuses.

Plan de la bataille de Frœschwiller-WœrthPlan de la bataille de Frœschwiller-Wœrth.

Il réunit sous sa houlette les 1er, 5ème et 7ème corps de l’armée du Rhin, environ 50 000 hommes. Après une brève vérification du terrain, il décide de poster ses troupes autour de Woerth et Froeschwiller, au sud-ouest de Wissembourg. Les troupes françaises sont néanmoins dispersées, et tentent de se rassembler à partir du 5 août.

Le village de Froeschwiller est situé sur une hauteur, et le tenir permet de protéger le chemin de fer reliant Strasbourg à Bitche (Moselle), essentiel pour le maréchal de Mac-Mahon. Cette position lui permet aussi de verrouiller la plaine de Haguenau (Alsace) et d’empêcher le franchissement des cols des Vosges... tout en attendant l’unification de ses troupes.

Commence une guerre d’information : ni le Prince héritier Frédéric de Prusse ni le maréchal de Mac-Mahon ne savent précisément où sont situés leurs adversaires respectifs. Des uhlans (cavaliers légers) du Vème Corps prussien écument le pays tôt le matin du 6 août 1870.

Près de Woerth, ils tombent face à des tirailleurs français qui leur infligent quelques pertes ; de même près de Froeschwiller. L’état-major prussien en conclut que les Français sont retranchés sur cette hauteur. Plus les Prussiens s’approchent de ces deux localités, plus les tirs se multiplient. S’orientant au son du canon, le IIème corps bavarois (au nord) et le XIème corps prussien (au sud) font marche vers les lieux de ces affrontements.

À 11h la veille, le maréchal de Mac-Mahon est prévenu que de plus en plus de Prussiens arrivent. « Tant mieux », dit-il, « il n’y aura plus qu’à les envelopper dans la nasse ». Il compte sur les troupes stationnées à Bitche, au nord de sa position, pour fermer la nasse.

C’est ici que la situation commence à tourner pour les Français : le maréchal de Mac-Mahon ne communique quasiment plus avec le quartier général impérial de Metz, et ce dernier ne sera averti du début de la bataille que de longues heures après ! L’empereur Napoléon III place toutefois sous le commandant de Mac-Mahon les troupes du général de Failly, stationnées à Bitche, auxquelles le maréchal demande de le rejoindre le plus vite possible.

Le début de la bataille et les attaques confuses

Le 6 août au matin, vers 8h30, les Bavarois avancent et rencontrent les troupes du général Ducrot. C’est à ce moment que l’artillerie française de Froeschwiller entre en action pour soutenir l’aile gauche du dispositif de Mac-Mahon.

Le général von Kirchbach, commandant du Vème corps prussien, lance ses troupes sur le village de Froeschwiller pour permettre aux Bavarois de se dégager.

L’artillerie française redirige alors ses tirs, mais les 108 pièces d’artillerie du Vème corps prussien inflige de gros dégâts à la 3ème division du général Raoult, près de Froeschwiller.

Les Prussiens en profitent pour franchir la rivière Sauer ; ils sont accueillis par des tirs du 2ème régiment de zouaves provoquant de grosses pertes.

Le général Raoult ordonne alors une contre-attaque. Les grenadiers du roi, formation d’élite prussienne, sont bousculés à la baïonnettes par les Zouaves, et perdent le terrain conquis. Ils ne parviennent qu’avec grand peine à arrêter les Français. Jusqu’à midi, les Turcos (ancien nom des tirailleurs algériens) et Zouaves de l’armée d’Afrique repoussent vigoureusement les troupes prussiennes ayant passé la rivière Sauer.

Les Français considèrent alors que la victoire est proche, mais le Kronprinz, tout juste arrivé, a maintenant une meilleure perception du déploiement français. Ce dernier décide d’engager toutes ses forces, environ 90 000 hommes, face aux 45 000 de Mac-Mahon dès 13h.

Le Kronprinz arrive avec un avantage non négligeable : ses forces sont reposées, alors que celles de Mac-Mahon se battent depuis le matin. Les troupes du Kronprinz avancent et s’emparent du village de Morsbronn, dans le dispositif français.

La charge des cuirassiers

La 4ème division (général Lartigue) est alors en grande difficulté. Mac-Mahon demande au général Michel, commandant les 8ème, 9ème régiment de cuirassiers et deux escadrons du 6ème régiment de lanciers, d’attaquer les Prussiens autour de Morsbronn afin de donner de l’air à la 4ème division.

Reichshoffen de Aimé Morot.La charge des cuirassiers de Reichshoffen immortalisée dans Reichshoffen de Aimé Morot (château de Versailles).

Les quelques Prussiens embusqués dans les vignes et les houblonnières près du village sont vite bousculés par les cavaliers lourds français, qui entrent dans le village par le Nord.

L’ennemi occupe les maisons et tire depuis les fenêtres. Les cavaliers français arrivent alors à une bifurcation ; certains partent à gauche vers la route de Woerth, et la plupart s’engagent à droite, dans la rue principale de Morsbronn. Ils se rendent compte trop tard que la rue, menant à l’église, se rétrécit. Les cuirassiers sont alors des cibles faciles pour les soldats prussiens qui les abattent à bout portant. Derrière, les lanciers arrivent à leur tour et font la même erreur.

Devant le bruit de la fusillade, le général Michel, encore en dehors de Morsbronn, récupère les derniers cavaliers valide et leur déclare :

« Camarades, on a besoin de nous, nous allons charger l’ennemi ; montrons qui nous sommes et ce que nous savons faire, vive la France ! »

Les cavaliers du général Michel chargèrent pour aider leurs camarades pris dans Morsbronn. Mais arrivés devant le village, ils se heurtèrent à des bataillons prussiens. Après avoir subi de lourdes pertes, ils réussirent à encercler le village. Une autre charge du 9ème cuirassier parvint à dégager Morsbronn, sous la forte pression des troupes prussiennes.

Ils durent évacuer le village, et seule une cinquantaine de cavaliers réussit à rejoindre les troupes françaises à Saverne. Le 8ème cuirassiers, lui, eut moins de chance : seuls 17 cavaliers en réchappèrent.

Les cuirassiers pris au piège dans Morsbronn, par Edouard Detaille.Les cuirassiers pris au piège dans Morsbronn, par Edouard Detaille.

Un acte héroïque ne changeant pas le cours de la bataille

Les charges des cavaliers n’ont pas d’effet puisque le général Lartigue doit se replier devant la pression prussienne.

Au nord, dans le bois de Froeschwiller, le 2ème régiment de Zouaves tient en respect toute l’après-midi le IIème corps bavarois et lui inflige de lourdes pertes. Encerclés, les zouaves ne briseront le siège qu’au prix de la perte de près de 80% du régiment.

Au centre, les Français culbutent les Prussiens, mais le manque de troupes fraîches rend inefficace cette contre-attaque.

Vers 15h, le général Bonnesmains, à la tête des 1er, 2ème et 4ème régiments de cuirassiers, reçut l’ordre de Mac-Mahon de charger. Le maréchal vint le voir : « Vos cuirassiers peuvent-ils encore charger ? » ce à quoi répondit Bonnesmains : « Certainement oui ! C’est un nouveau sacrifice que je vais leur demander ! ».

Les cuirassiers s’élancent alors vers Elsasshausen. Les officiers, dont les colonels, chargèrent en tête. L’artillerie prussienne fit des ravages dans les rangs des cuirassiers, mais le temps gagné par leur sacrifice permit de planifier le repli.

À 16h, les Français sont obligés de se replier dans Froeschwiller, et perdent leur artillerie. Néanmoins, la 2ème division, en réserve jusque là, contre-attaque. Elle repousse les Prussiens et récupère l’artillerie perdue... mais est aussitôt attaquée sur son flanc.

Le maréchal de Mac-Mahon, voyant que le front craque de partout, ordonne le repli, et charge le 1er régiment de zouaves de protéger la retraite. La bataille de Reichshoffen est perdue.

La bataille de Reichshoffen, 6 août 1870, par Aimé Morot.Charge du 3e régiment de cuirassiers français à Wœrth. En tête le colonel Lafunsen de Lacarre qui vient de se faire tuer et dont le cheval continue de galoper (en réalité il n'a plus de tête puisqu'il a été décapité par un boulet prussien).

Conclusion

Cette défaite est en partie dûe à la mauvaise préparation du maréchal de Mac-Mahon. Ce dernier ne s’est pas assez concentré sur les reconnaissances, et attendait d’avoir toutes ses troupes bien en place. C’est le Kronprinz qui a pris l’avantage en engageant, dès le début de l’après-midi, toutes ses troupes. Les renforts n’arrivant pas, les Français se sont battus vaillamment, mais leur épuisement et leur infériorité numérique n’a pu faire pencher la balance en leur faveur.

Les charges des cuirassiers ont été un réel massacre. Leur action a certes permis le retrait des troupes françaises, mais cela a été permis après un énorme sacrifice. De nombreux officiers supérieurs sont tombés devant leurs hommes en chargeant, et c’est là le chant du cygne de la cavalerie lourde française.

Cette bataille va marquer profondément la doctrine d’emploi de la cavalerie lourde en France : la cadence de tir de l’artillerie et des fusils ne permet plus l’utilisation efficace de cette troupe d’élite.

Cette charge fut utilisée pour exalter le patriotisme des soldats français, notamment après la défaite de 1871. Même chez les Prussiens, cette charge força le respect. Un colonel de cuirassiers fut fait prisonnier par les Prussiens, et soigné à une ambulance de campagne.

Aux alentours de 17h, près de Woerth, le Kronprinz, apercevant ce colonel de cuirassiers au milieu d’un groupe de prisonniers, s’avança vers lui et lui dit : « J’ai remarqué vos charges, colonel. Dans un combat entre Français et Prussiens, il n’y a pas de honte à être battu. Du reste, je ne suis pas orateur, mais je dois vous dire simplement : Votre honneur est sauf, et comme preuve, donnez-moi la main. »

Sur les 50 000 hommes que comptaient l’armée de Mac-Mahon, 11 000 furent tués ou blessés, et 9 000 prisonniers. Les Prussiens, eux, perdirent 10 000 hommes sur les 88 000 de leur armée. Cette défaite de Reichshoffen allait marquer le déroulé de la guerre de 1870, sur les terres même qui seront volées par les Allemands en 1871, plantant les graines de la Grande Guerre.

*Dans cet article, par souci de simplification, le nom Reichshoffen sera utilisé, bien qu’il ne corresponde pas réellement au lieu du déroulement de la bataille.

Des survivants français de la bataille, en 1917.Des survivants français de la bataille, en 1917.

Sources

  • Eugène de Monzie (Auteur),‎ V. Palmé (Adapté par), La Journée de Reichshoffen, avec carte et pièces officielles, Hachette Livre BNF, 2015, 408 pages.
  • Musée de Woerth

  • Witz Rédacteur, Testeur, Chroniqueur, Historien
  • « L'important n'est pas ce que l'on supporte, mais la manière de le supporter » Sénèque