1870, duel au large de la Havane : la guerre franco-prussienne dans les Caraïbes

L'Amiral
Thématique
Guerre franco-prussienne
2 septembre
2019

Alors que le chancelier Bismarck piège l'empereur Napoléon III avec la publication de la dépêche d'Ems le 13 juillet 1870, en France, personne ne se doute que le seul combat naval entre les deux pays se déroulera à des milliers de kilomètres de là, près de Cuba… et dans des conditions totalement chevaleresques !

La Marine française, pièce de choix dans le dispositif militaire

Depuis 1789, la France dispose de la seconde marine la plus puissante du monde, derrière le Royaume-Uni. Malgré les pertes sous le Premier Empire, son prestige n'est pas écorné et la flotte française bénéficie de l'expertise de nombreux ingénieurs et armateurs : ainsi, en 1859, la Gloire est la première frégate cuirassée au monde - son lancement fera prendre peur au gouvernement britannique, qui lancera alors un programme d'imitation.

Entre 1852 et 1870, la Marine française se montre capable de soutenir un grand nombre d'opérations d'envergure, dont l'expédition du Mexique et celle en Corée en 1866. Face à elle, aucun pays européen ne peut lutter sur les mers, et les militaires de Napoléon III comptent sur leur marine pour l'emporter lors d'un futur conflit.

En 1870, les États allemands n'ont pas la possibilité de s'opposer aux Français sur le plan maritime. Les rares navires de guerre allemands restent dans leurs ports ou à portée des défenses côtières, tandis que les navires battant pavillon tricolore forment dès le début du mois d'août un blocus serré sur les ports allemands, notamment ceux de la Confédération d'Allemagne du Nord. Mais de nombreux navires ont réussi à s'échapper ou sont encore en train de voguer sur les mers… tel est le cas du SMS Meteor.

1870, duel au large de la Havane : la guerre franco-prussienne dans les CaraïbesLa peinture ne représente pas le Meteor mais un navire équivalent, le SMS Augusta, qui s'en prend à un marchand français. Peinture de Kircher.

La relâche à Cuba

Le SMS Meteor, commandé par le Kapitänleutnant von Knorr, est une canonnière de format moyen, armée d'un canon de 150 mm1 et de deux canons de 120 mm, et qui se déplace grâce à la vapeur mais qui dispose d'un mât.

Le navire est présent dans les Caraïbes depuis quelques semaines, et se trouve à la Havane le 8 novembre 1870, l'équipage faisant relâche. C'est à la fin de cette journée qu'un aviso battant pavillon tricolore, le Bouvet, fait son apparition au large du port (alors colonie espagnole), se rangeant non loin du navire allemand.

Ce navire est sensiblement égal à son homologue puisqu'il dispose d'un canon de 160 mm et de deux canons de 120 mm - faisant partie de la classe Guichen. Arrivé au port et averti de la présence du navire allemand, le capitaine de frégate Franquet, à la tête du Bouvet, fait porter une missive de duel à von Knorr, qui relève le défi pour le lendemain.

Le 9 novembre au petit matin, le Bouvet quitte la Havane et les eaux territoriales espagnoles : Madrid étant neutre dans le conflit, les autorités locales ne peuvent tolérer un duel entre les deux belligérants dans leurs eaux. Elles sont toutefois averties par le Français, comme le veut la coutume, et dépêche deux navires (le Hernan Cortès et le Centinela) pour assurer le bon respect des règles du duel… et que le combat ne se déporte pas dans les eaux espagnoles.

1870, duel au large de la Havane : la guerre franco-prussienne dans les CaraïbesLe duel peint par Stöwer ; le Meteor est à gauche, son mât endommagé.

Une après-midi chargée

Sur le papier, le Bouvet l'emporte largement sur son adversaire, mais les machines et les caractéristiques techniques ne font pas tout - surtout dans un combat naval. En effet, le canon principal du navire français est installé sur un affût peu efficace, empêchant un pointage rapide lors d'un affrontement ; pis, le surchauffeur à vapeur de sa chaudière est placé sur son pont, sans aucune protection (Franquet a simplement fait installer un parapet de fortune). Un seul coup au but et le navire est immobilisé ! De son côté, le Meteor est moins bien armé et moins rapide, mais plus facilement manoeuvrable.

Les deux navires se retrouvent à 14h, à la limite des eaux espagnoles. Le Meteor est escorté depuis le port par les deux navires ibériques, qui se tiennent alors à une distance respectable. Ce n'est qu'à 14h30 que le combat commence par une salve tirée du Bouvet sur son adversaire alors situé à un peu plus de 4 kilomètres. La distance et la relative faiblesse des munitions fait que ni le Bouvet ni le Meteor ne s'infligent des dégâts.

Jusqu'à 16h30, les deux navires vont progresser parallèlement, échangeant des tirs, mais aucun ne parvient à endommager sérieusement son adversaire. C'est alors que, lassé par l'incapacité de ses pièces à toucher l'Allemand, le capitaine de frégate Franquet ordonne à son équipage de virer de bord et de foncer sur le navire battant pavillon de la Confédération d'Allemagne du nord.

La très vieille tactique de l'éperonnage est toujours utilisée et peut neutraliser d'un coup un adversaire ; de plus, ainsi, le navire s'approchant ne présente qu'une petite partie de sa structure aux canons adverses… malgré le risque de tir traversant.

Poussant ses machines à pleine vitesse (aux alentours de 11 noeuds, ce qui est relativement rapide pour l'époque), Franquet se dirige tout droit sur le Meteor. Von Knorr, lui, n'a pas de quoi l'éviter : la manoeuvre du Français l'a pris de court. Quand le Bouvet percute le Meteor, le résultat n'est pas à la hauteur du fracas intense : l'angle d'approche était mauvais, et le navire français ne fait que frotter (violemment, certes) son adversaire.

Les deux équipages sont totalement remués, et le mât principal du Meteor casse sous le choc, précipitant les cordages et une partie de la mâture dans la mer… comble de malchance pour von Knorr, certaines cordes vont même jusqu'à s'emmêler dans l'hélice, l'empêchant d'avancer !

1870, duel au large de la Havane : la guerre franco-prussienne dans les CaraïbesVue du côté français, le duel est cette fois-ci peint par Leduc. Le Bouvet éperonne le Meteor, et les deux navires espagnols sont discernables en fond.

La fin du Meteor ?

La partie semble jouée pour l'Allemand. Mais le Bouvet a loupé son abordage, et les marins du Meteor n'ont pas pu se jeter sur son pont, tandis que les marins français font usage de leurs armes à feu pour tenter de décimer leurs adversaires. Franquet réagit au quart de tour et ordonne d'inverser la vapeur pour couper en deux le Meteor cette fois-ci... jusqu'au moment où un tir chanceux de l'Allemand pulvérise le surchauffeur du Bouvet !

La vapeur s'échappe directement dans l'air depuis la machine crevée, et la manoeuvre de l'aviso français est arrêté presque net. Devant leur incapacité mutuelle à manoeuvrer, les deux capitaines s'observent en chiens de faïence pendant quelques secondes, puis Franquet décide de faire hisser les voiles et de s'échapper. Par chance, le vent est avec lui, et le bâtiment français se dirige vers les eaux territoriales espagnoles... alors que les Allemands tentent toujours de libérer l'hélice de leur navire.

1870, duel au large de la Havane : la guerre franco-prussienne dans les CaraïbesLe Meteor peu après l'éperonnage ; sa mâture est gravement endommagée, et le navire est immobilisé.

Au bout de quelques dizaines de minutes, alors que le Bouvet dispose d'une certaine avance, le Meteor se remet en route... jusqu'à ce que le Hernan Cortès siffle la fin de la partie à l'aide d'un tir de semonce. Le duel d'un autre âge a assez duré, et de toute façon les deux navires ont l'air de vouloir continuer le combat dans les eaux espagnoles, ce qui serait intolérable pour Madrid.

Finalement, aucun combattant n'étant parvenu à couler son adversaire ou à le soumettre, ce duel se déroulant à des milliers de kilomètres de la métropole laisse un goût d'inachevé aux deux capitaines. Les pertes des deux côtés sont mal connues, mais il semblerait que les Allemands déplorent deux tués et un blessé pour dix blessés chez les Français.

Cependant, les deux opinions publiques se saisirent de ce duel et chaque camp se proclama vainqueur en distribuant les honneurs : Franquet devint capitaine de vaisseau le 17 décembre de la même année tandis que von Knorr devint Korvettenkapitän avec la croix de fer de 2nde classe en 1871. Pendant ce temps, en France, les troupes du futur Kaiser enfoncent le clou dans le flanc du Second Empire… et la Marine française, elle, n'aura jamais pris la part prévue dans ce conflit.

1870, duel au large de la Havane : la guerre franco-prussienne dans les CaraïbesLe Meteor en 1865, alors qu'il est flambant neuf.

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1 D'autres historiens avancent un calibre de 240 mm, mais les navires n'étant alors pas standardisés et les archives manquantes, il est impossible de donner le véritable calibre du canon du SMS Meteor.

Bibliographie

  • Colonel Rousset, Histoire générale de la Guerre franco-allemande, tome 2, Paris, éditions Tallandier, 1911.
  • Pierre Iltis, « De l'apparition de la vapeur à la première guerre mondiale : le choc comme méthode de combat », Champs de Bataille, no 21,‎ avril-mai 2008.
  • René Chartrand, « La Havane, le 9 novembre 1870 : le Bouvet français contre le Météor prussien », Tradition magazine, no 236,‎ mars-avril 2008.
  • Farret, « Étude sur les combats livrés sur mer de 1860 à 1880 », Revue Maritime et Coloniale, tome 70,‎ 1881, consultable en ligne : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k345587/f520.tableE.
  • Witz Rédacteur, Testeur, Chroniqueur, Historien
  • « L'important n'est pas ce que l'on supporte, mais la manière de le supporter » Sénèque