Le fort de Queuleu, un camp d'internement SS en France

28 mars 2016 par Witz | Deuxième guerre mondiale | Dossiers de l'Histoire

Pour arriver au Fort de Queuleu, il faut s'éloigner du centre-ville de Metz (Moselle), et se diriger au sud-est. Longer la maison d'arrêt de Metz-Queuleu et ses hauts murs, avec une forêt qui se déploie en arrière-plan. La direction du fort est sobrement indiquée : un panneau indicateur, un peu défraîchi, oriente le curieux vers un petit chemin de forêt. L'ambiance en hiver est pesante : le chemin goudronné monte légèrement au travers des arbres sans feuilles, encore humides de la fine pluie qui vient de tomber.

Majoritairement inconnu du grand public en dehors de l'Alsace-Moselle, le fort de Queuleu est à lui seul un des nombreux symboles de l'Histoire tourmentée de la Moselle, que ce département partage avec la région Alsace.

En 1871 et avec le Traité de Francfort, la France perd, après de très longues négociations, deux territoires : l'Alsace et la Moselle. Ces terres frontalières sont fortement inclues dans l'espace culturel germanique, et ont, pendant de longs siècles, été parties prenantes du Saint-Empire Romain Germanique.

La ville de Metz est, quant à elle, la première ville importante de France en venant de l'Allemagne, et a toujours été fortifiée (ce qui en fait une des villes les plus fortifiées du monde) par tous les propriétaires. Avec la proximité dangereuse des États allemands, et devant un Bismarck fin tacticien politique, l'empereur Napoléon III (sacré en 1852) prend la décision de se prémunir d'une attaque prussienne qu'il juge inévitable dans le futur.

Grande ville de garnison et « Marche de la France », Metz est pressentie pour être la place forte de l'Est du pays afin de fixer un éventuel envahisseur prussien en attendant l'arrivée des troupes.

Un ouvrage pensé pour la défense de Metz

L'entrée de la casemate où étaient détenus les prisonniers, avec le panneau remis au début des années 1970. Photo de l'auteur.
L'entrée de la casemate où étaient détenus les prisonniers, avec le panneau remis au début des années 1970. Photo de l'auteur.

Une figure de l'Armée Française s'impose à partir des années 1860 dans le domaine de la fortification : le futur général Raymond Adolphe Séré de Rivières, ingénieur militaire. Il gravit les échelons dans les troupes du Génie où il se fait remarquer par ses initiatives et son « don » pour l'élaboration des fortifications.

Surnommé après sa mort le « Vauban du XIXème siècle », le général Séré de Rivières a marqué considérablement le paysage de la fortification militaire française : il est responsable des travaux de Nice, de Toulon, de Lyon, mais aussi bien sûr de Metz.

Sa doctrine relève des « forts détachés » : une place doit être protégée par des ouvrages fortifiés discontinus et ces forts devaient se trouver à portée de canon l'un de l'autre afin de ne laisser aucun vide où les troupes adverses pourraient s'engouffrer impunément (ce principe sera repris pour l'élaboration de la Ligne Maginot à partir de 1928, chaque ouvrage pouvant alors se couvrir mutuellement avec son artillerie).

La technique de fortification du général Séré de Rivières doit se lire à l'échelle régionale, voire nationale. Son but est d'attirer l'ennemi dans un « trou » dans la ligne de fortifications linéaires où l'attendraient les armées nationales, qui auraient eu le temps de se mobiliser, de s'équiper, et d'arriver sur place.

Toutefois, le fort de Queuleu ne relève pas du fameux « système Séré de Rivières » derrière lequel la France s'abritera en 1914 ; en effet, il a été construit de 1868 à 1870 sous la direction de Séré de Rivières mais la construction du système éponyme ne débute qu'en 1874 - alors que Metz et l'Alsace-Moselle sont allemandes depuis 3 ans.

Metz devant être protégée des risques d'invasion, l'empereur Napoléon III signe un décret impérial le 9 novembre 1867 rendant d'utilité publique l'acquisition des terrains autour de Metz afin d'y construire des fortifications.

C'est ainsi que l'histoire des fortifications de Metz redémarre : les travaux de neuf forts seront commencés à partir de 1867, mais la plupart ne seront pas totalement terminés ni efficaces lors de la guerre de 1870, scellant le sort de la région de Metz, et donc du Second Empire (les historiens s'accordent sur le fait que si les forts avaient été terminés, Bazaine aurait pu mener des contre-attaques depuis la ville au lieu de s'y enfermer). Le Fort de Queuleu voit sa construction commencer en 1867 : c'est le plus gros ouvrage de la série qui va être débutée.

Entrée protégée par des casemates ; le semi-chenillé américain se tenait sur ce pont en 1944 lors de l'assaut du fort. Photo de l'auteur.
Entrée protégée par des casemates ; le semi-chenillé américain se tenait sur ce pont en 1944 lors de l'assaut du fort. Photo de l'auteur.

Le front du fort (c'est-à-dire sa circonférence) s'étend sur 800 mètres, et réunit certains éléments des fortifications de Vauban. Ce dernier n'est pas la seule source d'inspiration pour Séré de Rivières et ses contemporains français : l'ingénieur Louis de Cormontaigne s'est aussi érigé en spécialiste de la fortification au XVIIIème siècle, notamment avec la place forte de Thionville (Moselle), au nord de Metz.

Le fort est divisé en quatre faces (donc quatre fronts) qui mesurent chacun près de 350 mètres de long, dont chaque côté est garni d'une batterie. Le fort est prévu pour accueillir 122 pièces d'artillerie de tous calibres, dont les plus lourdes seront placées sur le cavalier, qui est la surélévation de terre au milieu de l'ouvrage permettant d'avoir une vue sur la région adjacente. Un décret du 23 août 1869 porte à 2000 hommes la garnison théorique de l'ouvrage.

Le fort est fait pour impressionner mais aussi pour être imprenable : l'enceinte bastionnée, avec cinq points de résistance (bastions), est entourée d'un fossé d'une largeur de 15 mètres pour une profondeur de 6 mètres défendu par un parapet d'infanterie et un parapet d'artillerie.

En 1870, les travaux ne sont pas terminés, et le fort n'est pas opérationnel. À la capitulation de Bazaine, puis de la France, en 1871, Metz est occupée par les Allemands. Le fort de Queuleu est renommé « Feste Goeben » du nom d'un général prussien ayant remporté la bataille de Forbach-Spicheren le 6 août 1870.

L'Allemagne reprend les travaux de fortification de Metz qui conserve son statut d'avant-poste tourné vers la France, mais en les modernisant pour les adapter aux nouveaux progrès de l'artillerie, dont la puissance a été augmentée de manière significative depuis la moitié du XIXème siècle.

Ces modifications ont notamment concerné l'installation d'abris cuirassés d'observation sur le cavalier central ainsi que le renforcement d'abris et des casemates, sans oublier la liaison téléphonique avec Metz. Les travaux sont terminés en 1890 et transforment Metz en la première place forte allemande de l'époque.

La construction, de 1900 à 1914, d'une seconde ceinture fortifiée autour de Metz rend le fort de Queuleu inutile du point de vue défensif, mais ce dernier conserve toutefois tous ses atouts pour servir de lieu de casernement aux soldats.

En 1940, le fort sert de QG pour le commandement de la Ligne Maginot. Mais la défaite amène les troupes allemandes à occuper le fort en juin 1940. C'est à cet instant que l'histoire la plus sombre du fort débute. Sa superficie et son éloignement des habitations en font un endroit adéquat pour y détenir des prisonniers. Qui plus est, un fort est fait pour tenir un secteur avec un minimum d'hommes ; c'est cette « vocation » qui donnera au fort de Queuleu sa triste histoire.

Le fort repensé en camp d'internement SS

Le « SS Sonderlager » (camp d'internement encadré par les SS) du fort de Queuleu est créé le 12 octobre 1943. Auparavant, le fort a servi de camp de prisonniers pour des soviétiques destinés à décharger les trains de marchandises en gare de Metz.

A partir de 1943, le débarquement en Afrique lié à l'opération Torch amène une recrudescence des actes de résistance dans toute la France. La Moselle n'est pas en reste, et un groupe, d'obédience communiste, se démarque par l'ampleur de ses actions et le nombre de ses membres.

Son fondateur est Jean Burger, né à Metz en 1907, institueur et adhérent au Parti Communiste après le retour de la Moselle à la France. Prisonnier de guerre en 1940, il s'évade à la Pentecôte 1941 et est chargé par la direction du Parti Communiste d'organiser la résistance en Moselle. Jean Burger choisit « Mario » comme nom de guerre, et s'appuie sur les cheminots et les ouvriers de la sidérurgie - alors nombreux et dont une part non négligeable étaient des immigrés européens - pour résister à l'Occupant.

L'Histoire dit qu'environ 3000 personnes ont été impliquées dans les actions du groupe « Mario », mais ce chiffre a tendance a être remis en question et considéré comme très exagéré depuis les années 1970 suite aux réutilisations politiques par le Parti Communiste.

Les membres du groupe « Mario » seront les principales victimes du système carcéral SS du fort de Queuleu suite à l'intensification de la politique répressive. Le fort devient à partir de la fin de l'année 1943 un centre d'interrogatoire où les membres supposés de la résistance mosellane sont incarcérés. Le chef du groupe « Mario », Jean Burger, est arrêté le 21 septembre 1943 à Metz, et des surveillances mises en place permettent à l'Occupant d'arrêter de nombreux autres membres de ce réseau.

Première enceinte, avec des postes de tir. Photo de l'auteur.
Première enceinte, avec des postes de tir. Photo de l'auteur.

La barbarie nazie à l'oeuvre

Incarcérés et interrogés d'abord dans le centre-ville de Metz par la Gestapo, ils sont vite déplacés vers le fort de Queuleu pour une raison spéciale : certains riverains influents du centre d'interrogatoire se plaignaient des cris des prisonniers interrogés.

Commence alors un processus dans lequel se déploie toute la barbarie nazie : le prisonnier est placé pieds et poings liés dans un camion, yeux bandés, et part du centre de Metz pour une destination inconnue.

Alors que le trajet pour rejoindre le fort de Queuleu n'est long que d'environ vingt minutes, le camion prend volontairement un itinéraire différent, plus long, afin que le prisonnier ne sache pas où il est transféré (c'est ainsi que des prisonniers ont été incarcérés à moins de 5 kilomètres de leur lieu d'habitation sans le savoir).

À l'arrivée au fort de Queuleu, le sadisme s'exprime par le truchement du commandant du fort : le SS Hauptscharführer Georg Hempen. Cet homme, connu pour son sadisme, relevé de ses fonctions pour agressions dans la police allemande avant la guerre, dirige le fort d'une main de fer. Il a sous son commandement de jeunes soldats SS, très fanatisés, qui sont certains d'accomplir une mission juste.

Le calvaire des prisonniers est accentué à la descente du camion ; toujours les yeux bandés, pieds et poings liés, certains blessés lors de leur interrogatoire, ils doivent descendre la dizaine de marches qui mènent aux cellules, sous les coups des gardes et sous la menace des chiens.

Les prisonniers font leurs premiers pas dans ce qu'ils vont appeler « l'enfer du Queuleu », les chutes et blessures s'accentuent dans les escaliers. Ils sont ensuite tenus debout contre le mur pendant une durée indéterminée, et passent un à un devant le commandant Hempen qui n'hésite pas à les frapper avec son nerf de boeuf lors de leur interrogatoire.

Les anciens prisonniers se souviennent des interrogatoires interminables, mais aussi de la cruauté des gardiens, des « gamins » selon leur terme. Le traitement était des plus inhumains : du lever au coucher, les prisonniers devaient se mettre assis sur un banc devant leur lit, yeux bandés et pieds et poings liés, sans bouger. Des gardiens effectuaient leurs rondes et leur infligeaient divers sévices. La nourriture était servie dans une grande lessiveuse qui tenait lieu de bac à aisances et qui n'était lavée que vulgairement. Ces supplices étaient faits pour briser la volonté des prisonniers et leur extorquer des aveux plus facilement.

Les prisonniers étaient pour la plupart des résistants ou soupçonnés d'actes de résistance : les membres du groupe « Mario » ont été pour la plupart emprisonnés dans ce fort, mais aussi des passeurs, ainsi que des réfractaires au RAD (Reichsarbeitdienst, travail forcé en Allemagne) ou à l'incorporation dans les forces allemandes (la Moselle étant considéré comme une province du Reich, ses habitants devaient remplir les même « devoirs civiques » que les Allemands, c'est-à-dire le service militaire) voire des otages (membres de la famille de résistants évadés, etc).

Ces traitements inhumains s'ajoutent au peu de nourriture donné, et aux durs travaux physiques effectués sur les dehors du fort. Les colis envoyés par la famille sont presque toujours détournés : le commandant Hempen les récupère et les jette par sa fenêtre à sa basse-cour installée dans le fossé plus bas.

Les mauvais traitements entraîneront la mort de 36 prisonniers sur 4336 durant les mois d'utilisation du fort.

Après leur interrogatoire, la plupart des détenus étaient transférés vers le camp de concentration du Struthof en Alsace, ou vers d'autres camps : le chef du groupe « Mario », Jean Burger, est transféré vers le camp de Dachau à la fin de l'été 1944, juste avant l'évacuation du fort. Il décédera des suites de ses blessures reçues lors d'un bombardement allié sur le camp de Dora le 3 avril 1945.

Nouveau panneau inauguré le 24 mars 2016. Crédits Alexis OUDARD
Nouveau panneau inauguré le 24 mars 2016. Crédits Alexis OUDARD

L'évasion et la libération

Les conditions de détention et la vigilance des gardiens ont empêché les évasions majeures, mais une seule a pu réussir.

Lors d'une corvée de bois, quatre prisonniers trouvent, sur les hauteurs du fort, une barre métallique robuste. Retournés au fort, ils cachent cette barre dans les toilettes à une extrêmité d'un couloir. Le 19 avril 1944, lors d'une corvée de nettoyage, ils récupèrent la barre et réussissent à s'enfuir d'une manière étonnante vu leur condition physique dégradée par la détention : des poutrelles de bois se superposaient dans un conduit d'aération afin de consolider l'ensemble. La barre métallique est utilisée pour s'accrocher et se hisser à l'extérieur. Ces quatre prisonniers seront les seuls à s'évader du fort de Queuleu, et parviendront à rejoindre la Résistance.

En août 1944, la débâcle allemande se ressent jusqu'en Moselle. Le 17 août, les prisonniers sont évacués du fort. L'armée américaine se rapproche de Metz, et le 2 septembre, la ville est élevée au rang de « Festung » par Hitler. Les ouvrages défensifs sont réutilisés, et réarmés afin de contrer les troupes américaines. Manquant de carburant, et butant sur des forts assez bien défendus, les troupes américaines s'arrêtent et commencent le siège de Metz.

Des bombardements faits de trop haute altitude ne donnent aucun résultat valable ; ce n'est que vers le 15 novembre que les troupes d'assaut américaines s'élancent à l'assaut de Metz.

Le 17 novembre 1944, un bataillon du 462e Volks-Grenadier Division allemand, qui défend la ville, occupe le fort de Queuleu. Les américains sont arrêtés quelques heures, mais arrivent à placer un semi-chenillé sur le pont d'accès qui tire des obus au phosphore sur la casemate principale. Le feu commence à y prendre, et les Allemands évacuent cette partie du fort.

Après des négociations, le 21 novembre 1944, la garnison du fort se rend aux troupes. Jusqu'en 1946, le fort servira de lieu de détention pour des Allemands jugés indésirables, puis sera désaffecté.

Depuis 1971, le fort est un lieu de mémoire pour se souvenir de toutes les victimes de la barbarie nazie. Les abords de l'ouvrage sont devenus un parcours de santé, mettant en valeur le périmètre fortifié où se côtoient visiteurs et sportifs. Et malgré les dégradations, le fort de Queuleu est toujours debout, et la mémoire des prisonniers avec lui.

  • Witz Rédacteur, Testeur, Chroniqueur, Historien
  • « L'important n'est pas ce que l'on supporte, mais la manière de le supporter » Sénèque