L’intervention française en Côte d’Ivoire depuis 2002 : Le renouveau de la diplomatie française ?

17 mars 2016 par Jérémy | Opération Licrone | Histoire

Fortement critiquée par les Ivoiriens comme par les Français, prenant place entre l’intervention en Afghanistan et la deuxième guerre du Golfe, l’intervention française en Côte d’Ivoire qui commence le 22 septembre 2002 n’est pas la plus connue des interventions françaises en Afrique. Néanmoins, elle marque la volonté de la France de changer de stratégie pour sa politique africaine, à une époque où le « pays des droits de l’Homme » n’a plus les moyens de ses prétentions, et où l’ogre américain occupe toute la place au sein des relations internationales.

La France, dans son discours officiel, se fonde sur 5 fondements : protection des ressortissants français, défense de l’intégrité territoriale de la Côte d’Ivoire, soutien aux autorités légitimes, appui aux organisations régionales africaines et défense des droits de l’homme.

Deux autres principes seront définis par opposition, comme une double rupture avec le passé : le non-interventionnisme militaire et la « normalité » de la nouvelle politique africaine, censée être aux antipodes de l’ancienne « Françafrique ».

Le fait d’intervenir 3 jours après le début de la crise en envoyant des soldats français n’étant sous l’égide d’aucune organisation intergouvernementale et d’instaurer ces principes semble dès lors légèrement hypocrite.

Lorsque le 19 septembre 2002, des troupes « rebelles » prennent le contrôle de deux villes dans la partie Nord du pays (Bouaké et Korhogo), le président ivoirien de l’époque, Laurent Gbagbo, estime que ces rebelles sont aidés par le Burkina Faso, pays souvent au centre des agitations qui secoue les pays d’Afrique de l’Ouest. On va demander à la France, en vertu des accords de défense signés entre les deux pays, d’intervenir contre ces rebelles aidés par une puissance étrangère (ce qui ferait de la capture de ces villes une guerre d’agression).

La France, dirigée à l’époque par Jacques Chirac, réagit rapidement et 3 jours plus tard, le 22 septembre, l’opération Licorne est lancée, regroupant plusieurs centaines de soldats français en vue de protéger les ressortissants étrangers – le pays compte une majorité de ressortissants français – présents dans ces deux villes capturées.

Pour ce faire, les soldats français vont créer une ligne de cessez-le-feu coupant le pays en deux : les « rebelles » au Nord, les forces du gouvernement au Sud. De fait, la France ne prend pas en compte la vision de Laurent Gbagbo et décide de considérer la prise des deux villes comme le début d’une guerre civile ivoiro-ivoirienne, donc de n’intervenir qu’en « calmant » les deux parties, espérant trouver un terrain d’entente en vue d’un accord. Cette vision ne contente pas du tout le président ivoirien qui va dès lors commencer une propagande massive contre les rebelles, mais aussi contre les Français, accusés de favoriser les rebelles au détriment du pouvoir « légitime »1.

L’Afrique comme solution

Carte de la Côte d'Ivoire

Sentant bien qu’une intervention française sans l’appui de la communauté internationale ne pourrait que nuire à ses intérêts et à son image, la France tente de trouver une façon « multilatéraliste » de sortir du conflit. Ainsi est tout d’abord privilégiée la solution africaine, par l’intermédiaire de la CEDEAO (Communauté Economique des États d’Afrique de l’Ouest), organisation au départ économique qui s’est dotée alors il y a peu d’un volet militaire.

La CEDEAO réagit rapidement, les pays membres se mettant d’accord sur la composition de la force d’intervention sans heurt (malgré l’envoi précipité de forces nigérianes qui font l’objet d’une condamnation unanime), cette force étant reconnue par la communauté internationale comme légitime à intervenir. L’espoir nait donc d’un règlement africain d’un conflit africain, chose qui dans les faits ne s’est jamais déroulée.

L’organisation se révèle en effet beaucoup plus problématique et les troupes ne sont pas assemblées dans les temps. L’intervention coûte cher et la CEDEAO se retrouve confrontée à des problèmes de financement (ce sont les pays occidentaux qui vont en fait financer l’intervention par des prêts). Ajouté à cela des moyens logistiques quasi nuls, l’ECOFORCE ne fut déployée qu’en avril 2003, soit 8 mois après le début de la crise.

Sur le volet diplomatique, la CEDEAO se retrouve là aussi bloquée. Elle organise des rencontres (par exemple le sommet d’Accra le 29 septembre 2002), mais rien de tout cela n’aboutira à du concret. L’une des raisons avancées est que le Président ivoirien lui-même n’était pas du tout favorable à cette initiative. Il faut rappeler en effet que pour lui, cette rébellion est une guerre d’agression. La paix par la négociation, et surtout par un compromis entre « rebelles » et gouvernement n’est donc pas une option.

Les blocages de la communauté internationale

Outre l’organisation africaine, la France souhaite également faire de cette intervention un moyen de rapprocher les États d’Europe sur la question de la défense (notamment de la PESC, la Politique Etrangère et de Sécurité Commune), mais également un moyen de diviser les coûts de l’opération, donnée très importante pour un pays qui n’a plus les moyens financiers de sa prétention. Cependant, la Grande-Bretagne et l’Allemagne n’ont aucun intérêt à soutenir l’initiative de la France, qui passe à leurs yeux pour du double jeu, destiné surtout à servir les intérêts français. La France se retrouve donc seule en Europe, et se tourne vers les Nations-Unies.

Mais là encore, on lui oppose un refus, en effet, les États-Unis sont en pleine crise irakienne et ne veulent en aucun cas entendre parler d’une intervention militaire. Du coup, la France n’obtient qu’un mandat de l’ONU le 13 mai 2003, la résolution 1479 créant la mission des Nations Unies en Côte d'Ivoire (MINUCI) et le 27 février 2004 par la résolution 1528 décidant de la création de l'opération des Nations Unies en Côte d'Ivoire (ONUCI). Ces forces seront « soutenues » par l’armée française qui servira de fait de force d’intervention rapide. Aux Nations-Unies aussi, on décide de laisser la France seule, mais de légitimer son intervention. Autrement dit : ça coûte toujours aussi cher à la France, mais au moins c’est légal. Sa seule option (mais était-ce vraiment la seule ?) reste alors de revenir à une politique unilatérale tout droit sortie des livres d’histoires datant du « temps béni des colonies ».

Le retour de la Françafrique ?

Laurent Gbagbo, le 19 février, devant la Cour pénale internationale, à La Haye.
Laurent Gbagbo, le 19 février, devant la Cour pénale internationale, à La Haye.

Sous l’impulsion de Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères, on décide donc de réunir tous les acteurs de la crise (forces du gouvernement, forces des rebelles ainsi que diplomates français) dans le château de Linas – Marcoussis en région parisienne, pour discuter d’un traité de paix. Les négociations sont tenues sous l’égide d’un haut fonctionnaire français et doivent durer 9 jours. On se rend compte alors que la France, malgré les bons sentiments qui l’habitent, n’a pas perdu ses bonnes vieilles habitudes.

Et l’accord qui en résultera reflète bien ce sentiment : même si le corps du texte est très encourageant (il prévoit un gouvernement de compromis entre rebelles et gouvernement en place) et prend bien en compte les difficultés de la crise actuelle, les Français vont faire 2 erreurs qui se révèleront fatales.

Premièrement, le portefeuille de la défense est donné aux rebelles, ce qui va déclencher un tôlé général dans le pays, et notamment chez les pro-Gbagbo.

Deuxièmement et non des moindres : qui aurait pu croire qu’un accord signé dans un château parisien sous la surveillance d’un haut fonctionnaire français et « imposé » aux différentes parties gagnerait le cœur des ivoiriens ?

L’occasion est trop belle pour Laurent Gbagbo et dès le retour de la délégation, feignant la mise en place des mesures, la propagande repart de plus belle sur l’ingérence française et la traitrise des rebelles.

Ce qui va aboutir à de dramatiques manifestations anti-françaises dans le Sud du pays, et même au bombardement d’une base militaire française en novembre 2004, tuant 9 militaires français. La réponse française à ce bombardement va également mettre à jour une autre difficulté de la France dans cette crise : la très mauvaise entente entre les différents diplomates et militaires français, résultant en une cacophonie désorganisée des positions du pays.

Laurent Gbagbo, le 19 février, devant la Cour pénale internationale, à La Haye.
Bombardement d'une base militaire française par deux avions Soukhoï en novembre 2004.

Ainsi après ces bombardements, la France réplique immédiatement par la destruction totale de toute la force aérienne et navale de la Côte d’Ivoire. Cependant, l’ordre est donné par le chef de l’opération Licorne en place alors qu’un diplomate français est en réunion dans le bureau de Laurent Gbagbo, apprenant de sa bouche la réplique française et passant logiquement un très mauvais quart d’heure en sa compagnie.

Outre cet incident, deux camps s’affrontaient au sein du Quai d’Orsay entre ceux considérant (dont Dominique de Villepin faisait partie) que seul Gbagbo pouvait garder l’ordre dans le pays et qu’il fallait à tout prix le conserver, et ceux considérant que n’étant pas un dirigeant élu démocratiquement, il fallait le destituer pour mettre en place un autre dirigeant. La première solution a longtemps prévalu, mais après ces bombardements, le Quai d’Orsay se range au second avis et Gbagbo est déclaré persona non grata.

Cependant, les positions françaises contradictoires avaient mené à une situation chaotique : on rapporte des situations où des diplomates auraient fait des propositions aux rebelles quand d’autres en faisaient au gouvernement en place, s’attirant les foudres des deux camps et ruinant la crédibilité française.

Alassane Ouattara, Président de la Côte d'Ivoire, participant à la cérémonie de remise du prix Félix-Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix, à l'UNESCO le 14 septembre 2011.
Alassane Ouattara, Président de la Côte d'Ivoire, participant à la cérémonie de remise du prix Félix-Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix, à l'UNESCO le 14 septembre 2011.

La guerre civile s’améliore ensuite progressivement jusqu’en 2011, où des élections sont organisées et voient la victoire d’Alassane Ouattara, grand ami de la France2. Cependant Laurent Gbagbo conteste les élections et refuse d’abandonner le pouvoir, menant à une offensive des forces onusiennes et françaises pour le capturer et le faire comparaitre en justice devant la Cour Pénale Internationale pour « crime contre l’humanité »3. Le procès n’a d’ailleurs toujours pas connu son dénouement.

La France d’hier avec les moyens d’aujourd’hui

Mais finalement, que nous apprend cette intervention ? Que la France, bien loin de renoncer à sa politique unilatérale en Afrique, n’a cependant plus les moyens de la mener à bien. Trop peu de moyens, des puissances internationales réticentes quand elles ne sont pas concurrentes (les États-Unis prospectent en Afrique pour trouver du pétrole), mais aussi et surtout une histoire vielle de 200 ans d’engagement et d’hypocrisie française affaiblissent sa position à l’international. Un très fort sentiment anti-français s’est développé dans les pays faisant partie du “pré-carré” français, sentiment qui limite logiquement toute tentative d’influence française.

La Côte d'Ivoire, premier producteur mondial de cacao.
La Côte d'Ivoire, premier producteur mondial de cacao.

On constate également que les intérêts de la France sont toujours le moteur principal de son intervention et de ses décisions. Ainsi, en janvier 2003, alors que la France n’a jamais bougé de sa ligne de cessez-le-feu pour aider un camp ou un autre, les rebelles s’emparent de Duékoué, une ville qui marque le début de la route du cacao (le cacao étant la principale ressource du pays). On voit alors les forces françaises reprendre la ville et repousser les rebelles. Pourquoi ? Parce que le plus gros transporteur et transitaire de cacao ivoirien, qui assure le transport de près de 55 % du marché, est SAGA-CI, qui fait partie du groupe français Bolloré4.

Stratégie à double tranchant d’ailleurs, car l’argent du cacao sert au gouvernement en place pour acheter des armes. Mais protéger les intérêts français prime de toute façon sur la stratégie ou la diplomatie. Même chose pour la politique d’ailleurs. Laurent Gbagbo est lors de son investiture soutenue par la France, alors en cohabitation (Gbagbo appartient à un parti de gauche), mais en 2002, alors que Jacques Chirac est réélu à la présidence et que commence le conflit, Gbagbo est considéré d’un mauvais œil et on commence à mettre en doute sa légitimité (la France ne le soutient pas directement contre les rebelles). Ce retournement de situation constant, et n’ayant en général rien à voir avec la démocratie ou les droits de l’Homme, rend la tâche de la France en Afrique, et même pourrait-on dire des Africains dans leurs pays, extrêmement difficile.

Ainsi la France se tourne-t-elle vers des pays africains ne faisait pas partie de son pré-carré historique, comme le Nigeria (où la France est le premier investisseur) ou encore l’Afrique du Sud. Cependant, ces relations sont bien plus économiques que culturelles.

Enfin, pour faire le lien avec le monde du jeu vidéo, il est à noter qu’aucun jeu ne s’inspire ou ne traite de cette intervention, chose assez logique vu le peu de combats et l’attractivité somme toute relative (faire un FPS de contrôle d’une zone tampon n’est pas l’idée la plus fun du monde).

Biographie

  • Pascal Boniface, « Les opérations militaires extérieures », Pouvoirs 2008/2 (n° 125), p. 55-67.
  • Christian Bouquet, Côte d’Ivoire, Le désespoir de Kourouma, Armand Colin, 2011.
  • Gérard Claude, Chirac « l'Africain ». Dix ans de politique africaine de la France, 1996-2006, Politique étrangère 2007/4 (Hiver), p. 905-918.
  • Laurent d'Ersu, « La crise ivoirienne, une intrigue franco-française », Politique africaine 2007/1 (N° 105), p. 85-104.
  • Tobias Koepf, « Interventions françaises en Afrique : la fin de l’européanisation ? », Politique étrangère 2012/2 (Eté), p. 415-426.
  • Yacouba Konaté, « Côte d'Ivoire : le canari d'eau de Jacques Chirac », Politique africaine, 2005/1 (N° 97), p. 117-132.
  • Sada, « Le conflit ivoirien : enjeux régionaux et maintien de la paix en Afrique ». Politique étrangère, n°2 – 2003, pp. 321-334.
  • Stephen Smith, « La politique d'engagement de la France à l'épreuve de la Côte d'Ivoire », Politique africaine 2003/1 (N° 89), p. 112-126.

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1 Il faut noter ici que pour diverses raisons (notamment l’interdiction à se présenter pour plusieurs candidats adverses), l’élection de Laurent Gbagbo au poste de président fut énormément critiquée et jugée comme anti-démocratique par beaucoup.

2 Et surtout grand ami de Nicolas Sarkozy, qui l’avait marié lui et sa femme lorsqu’il était Maire de Neuilly.

3 Faisant référence aux fameux « escadrons de la mort », unité militaire destinée à l’assassinat d’opposants politiques et contrôlée par Gbagbo. Cependant, il ne sera jamais fait mention des crimes perpétrés par les rebelles, comme le massacre de 90 gendarmes lors de la prise de Bouaké et Korhogo en début de conflit.

4 Rapport de l’industrie (ACE), octobre 2005-septembre 2006

 

  • Jérémy Ancien membre d'HistoriaGames
  • "L'homme de l'avenir est celui qui aura la mémoire la plus longue" de Nietzsche