Bataille de Pont Saint-Louis

L'Amiral
Thématique
Seconde Guerre mondiale
6 mars
2017
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Conflit Deuxième guerre mondiale
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Quand 9 soldats français résistèrent à 4000 soldats italiens...

L’année 1940 est une année funeste pour la France. Le déclenchement de l’offensive allemande le 10 mai et la signature de l’armistice le 22 juin sont deux dates entre lesquelles l’Armée française a certes perdu des batailles, mais n’a pas démérité.

La bravoure du soldat français de 1940 a souvent été décriée mais aujourd’hui tous les historiens s’accordent sur le retard stratégique des généraux plutôt que la soit-disant couardise des soldats français comme cause principale de la perte de la bataille de France.

En témoigne l’âpre résistance du soldat français, dont le coup d’éclat de 9 soldats du 96ème Bataillon alpin de forteresse (BAF) du 20 au 27 juin 1940 dans la Ligne Maginot des Alpes développé ci-dessous.

La Ligne Maginot des Alpes, une fortification oubliée

La Ligne Maginot, bouc émissaire parfait pour les politiques d’après-guerre, a pourtant tenu son rôle. C'est aussi trop simple de dire que la Ligne Maginot s'arrête à la frontière suisse

La barrière antichar sortie, vue de la casemate. L'Italie est en face.La barrière antichar sortie, vue de la casemate. L'Italie est en face. (Crédit photo : Laurent Icardo)

En réalité, la Ligne Maginot s’étalait de Dunkerque à la Corse, avec des secteurs plus ou moins armés. La frontière avec la Belgique était la partie de la Ligne Maginot la moins armée (à cause de la neutralité du royaume) et les frontières de la Moselle et de l’Alsace avec l’Allemagne possédaient la plus forte concentration d’ouvrages et de canons de la Ligne Maginot.

Mais Hitler n’était pas la seule crainte de la France après la Première Guerre mondiale : Mussolini, qui accède au pouvoir dès les années 1920, est tout aussi menaçant. C’est pourquoi la Ligne Maginot s'est donc étendue le long de la frontière italienne et en Corse.

Comme la frontière avec l’Italie est presque totalement montagneuse avec les Alpes, le terrain joue en faveur des défenseurs et ne permet pas une déferlante de blindés comme les Allemands ont pu le faire en mai 1940 à travers les Ardennes. Les rares points de passage consistent en des cols ou des routes de montagne sinueuses, et la topographie du terrain aide grandement à dissimuler les fortifications à l’ennemi. Un de ces points de passage est le pont Saint-Louis (Menton).

Le Pont Saint-Louis. La France est à gauche.Le Pont Saint-Louis. La France est à gauche. (Crédit photo : Laurent Icardo)

Une route de montagne sinueuse part du côté français vers le côté italien et passe par ce pont, qui est un territoire italien depuis la signature de la convention de Turin le 7 mars 1861 entre la France et la Sardaigne. En cas d’invasion, les troupes italiennes auraient vite fait d’utiliser ce pont pour y faire passer troupes et blindés. Dès les années 1930, la fortification de ce pont est donc une nécessité pour les Français.

Le 1er octobre 1930, un projet de « barrage rapide » est accepté par le Ministère de la Guerre. En août 1932, l’avant-poste de pont Saint-Louis est terminé et en 1934, son armement est finalisé. L’avant-poste est alors équipé de façon assez polyvalente :

  • Un canon antichar de 37mm.
  • Un jumelage (2 mitrailleuses couplée) de mitrailleuses Reibel MAC31F.
  • Un FM (fusil-mitrailleur) 24/29 sous béton.
  • Un FM 24/29 sur porte.
  • Une goulotte à grenades.
  • A gauche du créneau de FM, une deuxième goulotte à grenades.

Cet armement peut paraître dérisoire mais pour défendre un pont avec 9 hommes, il est amplement suffisant. Les goulottes lance-grenades sont des dispositifs permettant de faire tomber une grenade dégoupillée dans le fossé Diamant (le fossé qui se situe devant l’ouvrage et qui interdit à l’ennemi de s’approcher des créneaux de tir).

De plus, la Ligne Maginot est prévue pour retenir l’ennemi le temps d’amener des troupes pour la contre-attaque, et non pour tenir un siège de plusieurs mois (sauf pour les gros ouvrages).

Un avant-poste aux premières loges

Le plan de l'ouvrage et de la partie française du pont.Le plan de l'ouvrage et de la partie française du pont. (Crédit photo : Laurent Icardo)

L’avant-poste du Pont Saint-Louis était prévu pour accueillir 9 hommes du 96ème Bataillon alpin de forteresse. En plus de défendre le pont, l’ouvrage défend la barrière antichar : cette dernière se range dans une anfractuosité de la montagne et barre la route à tout engin blindé quand elle est mise en place. Elle n’est pas pleine pour éviter que des fantassins se cachent derrière.

De plus, un dispositif de mine permanent est positionné en arrière de la casemate, sur la route (même en temps de paix) : si l’adversaire passe la barrière, alors les troupes font sauter le dispositif qui rend la route vers Menton inutilisable.

Toutefois ce dispositif est unique dans la défense française : jamais il n’est prévu de faire sauter la route en arrière des positions de défense… mais la configuration du Pont Saint-Louis est si spéciale qu’il n’est pas possible de le faire sauter en amont.

Pour pallier à ce problème, des mines antichars « artisanales » sont posées. Entre la barrière et l’avant-poste, l’équipage a creusé deux rangées de six trous qui accueillent des « piquets Ollivier » : des obus de 105mm enterrés avec un allumeur à pression ou à torsion qui se déclenchent après une stimulation de plus de 52kg.

Preuve que cette position n’a pas vocation à tenir longtemps, il n’y a pas de toilettes dans la casemate. En temps de paix, les WC sont à l’extérieurs. Mais si l’ouvrage est coupé de la France, les besoins des hommes se font alors dans une boîte métallique qu’il faut vider dans le fossé par le créneau de tir. 100 litres d’eau potable sont stockés dans des cuves et des vivres de guerre permettent à la garnison d’être autonome pour 30 jours.

Suite aux menaces venant d’Italie, la population de la ville de Menton est évacuée du 3 au 8 juin 1940.

Le 10, l’Italie de Mussolini déclare la guerre à la France.

À 18h40, l’Armée des Alpes est mise en alerte générale : les hommes rejoignent tous leurs postes de combat. Enfin, à 23h, ordre est donné de verrouiller le pont en déployant la barrière antichar. L’avant-poste du Pont Saint-Louis va connaître son baptême du feu.

La préparation et les premiers contacts le 17 juin 1940

Un homme de la casemate devant les piquets Ollivier.Un homme de la casemate devant les piquets Ollivier. (Crédit photo : Laurent Icardo)

Dans la stratégie militaire française, les destructions dites « préventives » ont une place prépondérante concernant la défense. Dès la déclaration de guerre de l’Italie, des ordres de destruction ont été donnés. Et le premier à être exécuté est celui du dispositif de mine permanent de l’avant-poste du Pont Saint-Louis.

À 23h45, le 10 juin, l’observatoire n°12 de l’ouvrage Maginot de Sainte-Agnès situé plus en hauteur note plusieurs explosions, dont une qui dégage un épais nuage de fumée. Cette destruction de la route vers Menton a été effectuée par ordre téléphonique.

Mais sa puissance endommage des parties de l’avant-poste : des fumées nocives envahissent la casemate (les ouvrages de la Ligne Maginot sont normalement en surpression afin que les gaz extérieurs n’y entrent pas ; toutefois cet avant-poste est trop petit et l’utilité y serait limitée), l’élimination de ces fumées nécessitant plus d’une demie-heure de ventilation énergique (via un ventilateur manuel).

De plus, le câble de liaison téléphonique est aussi coupé. Le lendemain, les sapeurs le répareront en plein jour sans que les Italiens ne se rendent compte de cette sortie.

Le 17 juin 1940, les Italiens tentent une première approche. Cette dernière est singulière car à midi, le maréchal Pétain a fait savoir aux Français qu’il avait demandé un armistice à l’Allemagne nazie.

À 16h, un drapeau blanc apparaît du côté italien, avec une vingtaine d’officiers et environ quinze soldats. L’adjudant-chef en charge de la casemate du Pont Saint-Louis sort et va parlementer. Un colonel italien interpelle alors le Français et lui dit que comme le maréchal Pétain a signé l’armistice, la délégation italienne doit se rendre à Nice. Et de le menacer d’attaquer avec des auto-mitrailleuses si la barrière antichar n’est pas ouverte.

En fin de compte, l’adjudant-chef laisse passer un colonel et un capitaine italien et les amène vers le poste de commandement le plus proche. Mais les officiers sont alors interceptés par une patrouille envoyée à cet effet et sont reconduits à la frontière, le cessez-le-feu ou l’armistice n’ayant pas été signé avec l’Italie fasciste.

Ce malentendu coûtera son poste à l’adjudant-chef : c’est sur son initiative, sans en référer au commandant à l’ouvrage Maginot de Cap Martin, que les deux officiers italiens sont entrés sur le territoire français. Le commandant du XVème Corps français fait alors relever de ses fonctions l’adjudant-chef qui sera traduit devant la Justice Militaire.

Le sous-lieutenant Gros est alors envoyé pour diriger l’avant-poste du Pont Saint-Louis.

Les Italiens arrivent

À 8h03 le 20 juin, les premiers soldats italiens arrivent. Deux sentinelles françaises à l’extérieur comptent sept soldats italiens qui se cachent dans la caserne des Carabiniers, sur le côté italien du pont.

Après avoir effectué des sommations, les deux sentinelles observent les Italiens s’enfuir. Quelques minutes ensuite, environ 200 soldats italiens débouchent par colonnes de trois.

À 8h14, l’observatoire du bloc n°2 de l’ouvrage Sainte-Agnès signale des tirs d’armes automatiques au niveau du Pont Saint-Louis. Le commandement est alors mis au courant que les Italiens tentent de traverser.

Au vu de la présence de soldats italiens, le chef de la casemate du Pont Saint-Louis demande à l’ouvrage du Cap Martin d’effectuer un tir d’artillerie. Pour confirmer cette requête, une fusée éclairante verte est tirée vers le ciel. Les artilleurs de l’ouvrage du Cap Martin ouvrent le feu une minute plus tard : à 8h15, un « tir d’arrêt n°1 » (tirs sur des positions prédéfinies de 12 obus) est effectué par les 75mm de l’ouvrage. L’ouvrage tire à nouveau une salve à 8h17.

Pendant ce temps, les soldats italiens ont traversé le pont et arrivent à la barrière antichar, alors fermée. Le fusil-mitrailleur servi par le soldat Petrillo dans la casemate s’enraye. Les Italiens s’approchent alors mais sont repoussés par des jets de grenade à travers la porte ou à travers la goulotte lance-grenades. Ils tentent de contourner la casemate mais toute l’artillerie du secteur se met à pilonner les positions italiennes.

À 8h27 et 8h30, des canons de 155mm français se mettent à pilonner les Italiens, et enfin à 8h46 des canons de 105mm tirent devant la casemate du Pont Saint-Louis. L’artillerie italienne tente tant bien que mal à 9h de museler l’artillerie française mais n’y parvient pas (l’ouvrage de Cap Martin aura tiré plus de 150 obus depuis 8h).

À 10h, des Italiens avec un drapeau blanc se présentent devant la casemate. Sans répondre, les Français les laissent récupérer leurs blessés.

Jusqu’à 11h45, l’endroit est calme mais tout à coup, un soldat italien parvient derrière la barrière... et tente de tirer. Le caporal Robert raconte cette irruption :

« Un soldat italien, parvenu jusqu’à la barrière, met un genou à terre. Il épaule et s’apprête à tirer. Dans la casemate, les guetteurs ne l’ont pas vu venir et lorsque le sergent Bourgoin l’aperçoit par la lunette du canon de 37mm, surpris il n’a que le réflexe de faire feu tout en criant : “Mais il est fou celui-là !”. L’Italien est tué sur le coup par l’obus qui troue la barrière au passage. »

Les Italiens se replient alors totalement et ne donnent plus de signes de vie pour le 20 juin. La journée du 21 juin sera beaucoup plus tranquille : les Italiens ne tenteront aucune avancée majeure et essuieront seulement quelques pertes dues aux tirs de fusils-mitrailleurs.

La barrière antichar, vue du côté italien.La barrière antichar, vue du côté italien. (Crédit photo : Laurent Icardo)

Du 22 au 25 juin, la casemate est toujours invaincue

Le 22 juin, l’infanterie italienne s’élance sur toute la frontière qu’elle tient jusqu’à la mer. Les Italiens s’infiltrent en fait dans Menton par les chemins muletiers et les petits sentiers. Seuls les bruits des tirs d’artillerie parviennent à la casemate, mais à midi, toujours pas de trace des Italiens face à eux.

À 18h45 le 22 juin, les Italiens occupent Menton. L’équipage de la casemate le sait... et sa radio tombe définitivement en panne.

Le 23 juin, à 10h50, les soldats italiens tentent de contourner la casemate et de l’attaquer par le dessus. Quelques grenades et rafales de FM sont tirées pour les disperser. Un soldat italien apparaît avec un drapeau blanc pour ramasser les blessés.

Le 24 juin, les Italiens n’ont eu que des gains minimes : leur offensive a échoué devant la détermination des soldats français occupant la Ligne Maginot. Mais l’artillerie tonne contre la casemate de Pont Saint-Louis : de 18h à 23h, des mortiers de 220mm ouvrent le feu. Le tir met à vif les nerfs des hommes de la garnison. Mais l’artillerie italienne s’arrête pour une bonne raison : l’armistice est signé... mais la casemate ne le sait pas.

Le 25 juin, à 6h05, un soldat italien s’approche sur le pont. Des tirs de FM le font reculer.

À 6h20, une autre rafale disperse un groupe, en tuant un homme.

Mais à 8h45, un énorme drapeau blanc apparaît ainsi que des sonneries de clairon. Environ cent cinquante soldats italiens descendent vers le pont, mais la casemate ne tire pas. Intrigué, le commandant de la casemate fait ouvrir la partie supérieure de la porte blindée. Un colonel italien discute alors avec le sous-lieutenant Gros et lui annonce l'armistice. Toutefois, le sous-lieutenant Gros dit qu’il n’a reçu aucun ordre de la part des Français. C’est alors qu’une délégation d’officiers français arrivent avec l’ordre de cessez-le-feu manuscrit. Les Italiens, devant la bravoure des défenseurs, les laissent sortir en armes de leur casemate

La casemate, avec les créneaux : sur celui de gauche, le canon de 37mm pouvait alterner avec les mitrailleuses.La casemate, avec les créneaux : sur celui de gauche, le canon de 37mm pouvait alterner avec les mitrailleuses. (Crédit photo : Laurent Icardo)

Des défenseurs qui n’ont pas démérité

L’équipage de la casemate du Pont Saint-Louis a rempli son objectif. Les soldats italiens n’ont traversé le pont qu’après l’armistice. Sur les 9 hommes, seuls deux ont été blessés légèrement chez les Français. Les Italiens ont eu des pertes beaucoup plus lourdes : environ 200 morts et 600 blessés.

Ces pertes ne sont pas seulement du fait de la défense de la casemate, mais aussi du fait de l’artillerie française qui a effectué des tirs d’artillerie en avant du pont.

L’équipage sera cité à l’ordre de l’Armée le 28 juin 1940 en ces termes :

« Garnison 1/1/7 (96e BAF)

Sous les ordres du sous-lieutenant Gros Charles, ayant pour mission d’interdire le passage du Pont Saint-Louis et de la route entrant en France et ayant été encerclée peu après le début des hostilités avec l'Italie, a continué à assurer sa mission jusqu'à la signature de l'armistice en infligeant des pertes à l'ennemi. Soumise à un violent bombardement d'artillerie puissante n'a pas failli, bien que pouvant se croire entièrement sacrifiée.

Après l'armistice a continué encore à imposer le respect de sa mission à l'ennemi qui ne pouvait ni ouvrir la barrière coupant la route ni relever le champ de mines antichars, si bien que l'adversaire a admis sa relève par une troupe en armes de même effectif.

Général René Olry
Général commandant l'Armée des Alpes
»

La résistance de ces Alpins n’est pas la seule durant cette campagne de France mais l’Armistice était inévitable. Les Italiens avaient face à eux des troupes endurcies à affronter, et le terrain était très favorable au défenseur français. La qualité des troupes italiennes n’est pas à discuter, mais l’offensive en milieu montagneux (qui plus est, protégé par la Ligne Maginot) s’est avérée désastreuse. La bataille du Pont Saint-Louis marque une des pages d’histoire les plus glorieuses de l’Armée des Alpes.

Aujourd’hui, la casemate a été refaite à neuf, et elle veille toujours sur le pont Saint-Louis. Mais cette fois-ci, les armes se sont tues.

Sources

  • Bernard et Raymond Cima, Michel Truttmann, Juin 1940 - La glorieuse défense du Pont Saint-Louis, éd. Cima, 1995.
  • Michel Truttman, « L’héroïque défense de Pont Saint-Louis », Histoire de guerre, no 51. 
  • Witz Chroniqueur, Historien
  • « L'important n'est pas ce que l'on supporte, mais la manière de le supporter » Sénèque