Guerre franco-thaïlandaise et bataille de Koh Chang

L'Amiral
7 juin
2017
Thématique
Conflit
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Indochine françaiseIndochine française

Le 22 juin 1940, en France, est signé l’armistice qui laisse l’Allemagne nazie vainqueur. Le Maréchal Pétain, qui est alors aux commandes du pays rompt avec la politique traditionnelle de la IIIème République.

Mais dans les colonies, et notamment en Indochine, la défaite de 1940 est lointaine. Les Japonais n’ont pas encore attaqué les Etats-Unis, et bien qu’ils sont aux prises avec les Chinois, la région est calme.

L’Indochine est une colonie vitale pour la France, avec ses productions de caoutchouc et de matières premières. Mais un de ses voisins, la Thaïlande, aimerait exploiter la défaite française afin de réclamer sa part du gâteau.

L’Indochine, colonie essentielle à la France, convoitée par la Thaïlande

Officiellement créée en 1887, l’Indochine française est un conglomérat de territoires pris aux royaumes voisins. Au fur et à mesure du développement de la colonie, la Thaïlande demande officiellement avant 1939 au gouvernement français la récupération de quelques villes et régions annexées lors de la formation de l’Indochine. Le gouvernement français n’y est, lui, pas opposé. Ces provinces (Melou Prei, Siem Reap, etc) n’ont pas de réelle importance économique et stratégique.

Mais en Thaïlande, malgré le pacte de non-agression signé entre le gouvernement du premier ministre Phibun et la France le 12 juin 1940, des officiels pensent secrètement à récupérer ces territoires par la force.

La situation française n’est alors pas des meilleures : la France a subi de lourdes pertes militaires durant les mois de mai-juin et ne peut donc pas se focaliser entièrement sur la défense de l’Indochine.

Qui plus est, avec l’invasion de Lang Son du 22 au 25 septembre 1940 où les Japonais ne rencontrent qu’une faible résistance, le gouvernement thaïlandais se sent prêt à accepter une guerre contre une force de défense affaiblie, désemparée, sans renforts et sans réel commandement centralisé.

Les relations avec le Japon étant plutôt bonnes, la Thaïlande pense ne prendre aucun risque en déclarant la guerre à l’Indochine française. L’administration coloniale est, à ce stade, désorganisée par la défaite et par les directives du régime de Vichy (pour qui la gestion des colonies d’extrême orient n’est pas essentielle, surtout avec la présence japonaise de plus en plus forte).

Cette guerre part donc sous de bons auspices pour la Thaïlande, qui s’attend à récupérer les territoires sans trop de soucis. En octobre 1940, des manifestations nationalistes et anti-françaises éclatent à Bangkok et des escarmouches entre troupes françaises et thaïlandaises apparaissent sur les rives du Mékong. La guerre franco-thaïlandaise débute alors.

Des Français qui ne lâchent pas prise si facilement

Renault FT17, à la Clairière de l'Armistice près de Compiègne.Renault FT17, à la Clairière de l'Armistice près de Compiègne.

En janvier 1941, le Laos et le Cambodge subissent des assauts très forts de la part des Thaïlandais, mais la résistance française est ténue.

Les Thaïlandais alignent 60.000 hommes, 134 chars (la plupart des FT17), 140 avions (la quasi-totalité provenant du Japon, avec certains avions américains) et 18 navires.

La colonie française, elle, a 50.000 défenseurs à sa disposition, 20 chars (FT17), environ 100 avions et une douzaine de navires. Le peu de forces disponible s’explique par le statut de la colonie et des voisins : le terrain est peu adapté aux mouvements des blindés, et la relative pauvreté militaire des royaumes adjacents laissait penser qu’amener des chars plus développés de la métropole n’était pas nécessaire.

Potez 452 : Un Potez 452, hydravion de reconnaissance français.Un Potez 452, hydravion de reconnaissance français.

Mais le 16 janvier 1941, après ces coups de boutoirs thaïlandais, les Français ripostent. Le 5ème Régiment Etranger d’Infanterie mène alors une offensive sur les villages thaïlandais de Yang Dang Khum et de Phum Préav.

Cette action se révèle inefficace, et les Français doivent bientôt se replier. La contre-attaque thaïlandaise est brisée net par la résistance d’un canon antichar français qui met hors de combat de nombreux blindés. Cet échec français terrestre laisse alors place à la création d’une opération maritime visant à reprendre l’initiative.

Une attaque maritime pour tenter de retourner la vapeur

Le Tahure est un vieil aviso qui prend part à la bataille de Koh Chang.Le Tahure est un vieil aviso qui prend part à la bataille de Koh Chang.

Devant l’échec de la contre-attaque terrestre, l’amiral Jean Decoux, gouverneur de l’Indochine, donne l’ordre à l’amiral Jules Terraux d’attaquer la Marine thaïlandaise.

La flotte française en Indochine est faite de bric et de broc, car ce théâtre d’opérations ne nécessitait pas l’apport de nouvelles unités navales. Le groupe d’attaque est placé sous le commandement du croiseur La Motte-Picquet et s’organise ainsi :

  • Deux avisos coloniaux (navire légers pour la sauvegarde de l’ordre public dans les colonies) de classe Bougainville : le Dumont d’Urville et l’Amiral Charner.
  • Deux vieux avisos : le Marne et le Tahure.
La Motte-Picquet : Ce croiseur de la classe Duguay-Trouin est très moderne et est le navire amiral de la flotte française à Koh Chang.La Motte-Picquet : Ce croiseur de la classe Duguay-Trouin est très moderne et est le navire amiral de la flotte française à Koh Chang.
L'Amiral Charner est un aviso de classe Bougainville, très moderne pour l'époque.L'Amiral Charner est un aviso de classe Bougainville, très moderne pour l'époque.

Le capitaine de vaisseau Régis Bérenger commande le croiseur La Motte-Picquet et est nommé responsable de l’opération.

Le Dumont d'Urville est un aviso colonial de la classe Bougainville.Le Dumont d'Urville est un aviso colonial de la classe Bougainville.

Cette flotte hétéroclite possède aussi de bons moyens de reconnaissance : des hydravions (deux Loire 130, trois Potez 452, trois Gourdou 832). Tous ces avions sont d’un autre âge et ont été laissés en Indochine pour finir leurs jours, mais leur potentiel de reconnaissance est toujours d’actualité. Certains de ces avions sont embarqués sur les navires et vont être lancés dès le 16 janvier pour localiser la flotte thaïlandaise.

Les Thaïlandais alignent eux plusieurs navires au mouillage : deux garde-côtes cuirassés, dix torpilleurs (certains de fabrication italienne), un aviso et un mouilleur de mines ainsi que deux sous-marins. Mais ces navires ne sont pas en alerte : les opérations se déroulent au sol, et l'État-Major thaïlandais n’imagine pas que la flotte française va alors faire une sortie.

Le Loire 130 est un hydravion de reconnaissance français qui a repéré la flotte thaïlandaise à Koh Chang.Le Loire 130 est un hydravion de reconnaissance français qui a repéré la flotte thaïlandaise à Koh Chang.

Cette flotte est repérée à Koh Chang par un Loire 130 le 16 janvier... mais l’avion français arrive à échapper à un chasseur thaïlandais. L’alerte n’est toutefois pas donnée côté thaïlandais, et le 17 janvier au matin, les vigies détectent des colonnes de fumée. L’escadre française a levé l’ancre le 15 janvier et se trouve devant la flotte thaïlandaise au mouillage.

La flotte thaïlandaise prise au piège et taillée en pièces

Le HTMS Tonburi, quelques jours avant la bataille de Koh Chang.Le HTMS Tonburi, quelques jours avant la bataille de Koh Chang.

Le littoral du golfe de Thaïlande est composé d’une multitude de petites îles. La base navale thaïlandaise de Koh Chang est construite pour tirer partie d’une défense intégrée à ces îlots. Mais arrivés à l’aube, les Français se sont positionnés aux différents accès et bloquent les défenseurs. Littéralement pris au piège, ceux-ci ne peuvent que courber le dos devant l’attaque française.

Pendant un peu moins de deux heures, les Français pilonnent les Thaïlandais avec tous leurs canons. Le bilan est très lourd : les torpilleurs Chonburi, Songhkla et Trad de fabrication italienne sont coulés, le garde-côte cuirassé Dhomburi est très gravement endommagé et chavirera. Le croiseur La Motte-Picquet a lâché trois torpilles, dont une a atteint le garde-côte cuirassé Sri Ayuthia le forçant à s’échouer pour ne pas couler. C’est un tiers de la flotte thaïlandaise qui a été détruite : officiellement, 36 morts sont à déplorer, mais de récentes études tendent vers le nombre de 300 marins thaïlandais décédés.

En face, les Français n’ont essuyé aucune perte, seulement quelques blessés légers et des dégâts matériels très faibles. L’aviation thaïlandaise, en les bombardant avec des Hawk III et Vought O2U Corsair, ne leur inflige aucune perte.

La flotte française rentre alors à Saïgon, victorieuse, ayant infligé un très lourd revers aux Thaïlandais en neutralisant un tiers de leur flotte militaire. C’est une des seules victoires navales françaises de la guerre en Indochine, suscitant l’admiration dans la colonie et en métropole.

L'Amiral Charner est un aviso de classe Bougainville, très moderne pour l'époque.La bataille de Koh Chang (17 janvier 1941)
Carte réalisée par historicair, le 11 November 2006.

Une victoire qui ne change pas le cours de cette guerre

Malgré l’éclatante réussite de l’opération, la guerre franco-thaïlandaise est mal engagée pour les Français. Une bataille aérienne au dessus de l’aéroport de Siem Reap (près d’Angkor) tourne au désavantage de ces derniers, qui perdent de nombreux avions dans les bombardements.

Finalement, la grande puissance régionale, le Japon, se pose en médiateur et fait un ultimatum aux deux belligérants : un armistice est signé le 28 janvier 1941. Les Japonais obligent ensuite le gouvernement français de Vichy à signer un traité de paix le 9 mai 1941 où ces derniers abandonnent les provinces de Battambang et Siem Reap (prises au Cambodge), de Champassak et Sayaburi (prises au Laos qui cède ainsi les territoires sur la rive droite du Mékong), soit un territoire de plus de 97 600 km² habité par presque un demi-millions de personnes.

Cette résolution contrarie au plus haut points les Etats-Unis, qui vont décider, quelques mois plus tard, de faire un embargo sur le pétrole destiné aux Japonais (amenant à Pearl Harbor). Les territoires annexés ne seront rendus à la France qu’en 1947.

Durant ce court conflit, l’armée française perdit 321 hommes et 178 disparus furent considérés comme décédés en 1955. Les Thaïlandais perdirent eux officiellement 54 tués et eurent 307 blessés.

Néanmoins, le gouvernement thaïlandais avait tout intérêt à camoufler son nombre de morts pour impressionner le Japon afin de s’allier avec. Les chiffres officieux s’élèvent à plus de 400 morts probables, mais la lumière ne sera jamais faite totalement sur ce montant.

La bataille de Koh Chang et la guerre franco-thaïlandaise restent un épisode largement oublié de l’Histoire de France, sûrement car menée par le régime de Vichy. Cela n’empêchera pas le général de Gaulle, dans ses Mémoires de guerre, d’écrire que la bataille de Koh Chang est « une brillante victoire navale du 17 janvier 1941 au cours de laquelle le croiseur La Motte-Picquet et quelques avisos français ont envoyé par le fond la flotte du Siam ».

Sources

  • Revue Batailles Hors Série n.3.
  • Pierre GOSA, Le conflit franco-thaïlandais de 1940-41 : la victoire de Koh-Chang, Paris: Nouvelles éditions latines, 2008.
  • Witz Chroniqueur, Historien
  • « L'important n'est pas ce que l'on supporte, mais la manière de le supporter » Sénèque