L'aventure de l'imprimerie - Première partie

Bat'Histor
P'tit Suisse n°1
Thématique
31 mai
2018

On attribue souvent à l’invention de l’imprimerie la date de 1453, et Johannes Gutenberg est désigné comme étant son inventeur. Il y a bien entendu une part de vérité dans cela, cependant, c’est une simplification qui ne retranscrit pas totalement la réalité de la chose.

En effet, dire que Gutenberg a inventé l’imprimerie à cette date, c’est oublier de nombreux éléments que nous allons essayer de rétablir dans cet article : une invention ne se fait pas à une date précise ; Gutenberg a perfectionné le fonctionnement de l’imprimerie et n’a pas tout inventé à partir de zéro ; imprimer est possible bien avant le XVe siècle...

Rappel

Commençons tout d’abord par un rappel des faits tels que présentés habituellement, pour ceux qui auraient passé leurs cours d’histoire à dormir (ou qui ont une mauvaise mémoire...).

L'aventure de l'imprimerie - Première partiePortrait de Johannes Gutenberg, (dessiné longtemps après sa mort)

Johannes Gutenberg (Gensfleish de son vrai nom, mais c’est moins classe) naît vers 1400 à Mayence, dans le Saint-Empire romain germanique. Il fait un apprentissage à Strasbourg pour devenir orfèvre, et se forme également à la ciselure et à la maîtrise des alliages.

Gutenberg rentre à Mayence en 1448 et poursuit les recherches qu’il a débutées à Strasbourg en empruntant de l’argent à Johann Fust. Les recherches qu’il mène sont motivées par la grande demande de livres du moment — notamment due au Concile de Bâle-Ferrare-Florence-Rome.

En 1453, Gutenberg parvient à son objectif et imprime sa fameuse Bible à quarante-deux lignes à près de 200 exemplaires. Cependant, ce succès est mitigé, car Gutenberg ne parvient pas écouler ses livres. Ne pouvant rembourser Fust, ce dernier porte l’affaire en justice et obtient gain de cause.

Il gagne ainsi la gestion de l’atelier et les livres produits ne le seront plus sous le nom de Gutenberg. Ce dernier décède en 1468, largement méconnu et ayant vécu une existence difficile malgré ses trouvailles.

L’avant Gutenberg

Avant d’évoquer plus précisément les fameuses trouvailles de l’ami Gutenberg, il nous faut déjà préciser quelque chose d’important : Gutenberg n’a pas inventé l’imprimerie ! Il l’a perfectionné et a apporté des innovations indispensables, certes, et nous reviendrons par la suite sur ce point, mais l’imprimerie en tant que telle lui est bien antérieure.

On a par exemple retrouvé dans la tombe de Mawangdui, datant du IIe siècle av. J.-C., en Chine, un tissu comportant des motifs répétés par impression.

L'aventure de l'imprimerie - Première partieJe vous laisse imaginer à quel point graver dans le bois peut être fastidieux et long...

On peut également, et surtout, noter la pratique de la xylographie, dès le VIIe siècle en Chine. La xylographie utilisait la gravure sur bois comme empreinte afin de reproduire une image à de multiples reprises sur différents supports : papier ou tissu principalement.

L’image que l’on reproduisait pouvait même être celle d’un texte. Ainsi, un Dharani Sutra (un texte assez court en lien avec le bouddhisme, pour faire court) a été imprimé en chinois à un million d’exemplaires !

En Europe cependant, cette technique ne semble s’être développée qu’à partir du XIVe siècle. De plus, cela avait ses limites et ne pouvait répondre à la demande de livres. En effet, si graver des petits textes sur des plaquettes de bois est réalisable, le faire pour le contenu d’un livre entier représente un travail colossal et inenvisageable.

Et en Europe me direz-vous, comment est-ce qu’ils faisaient pour produire des livres avant les découvertes de Gutenberg, étant donné qu’ils n’ont connu la xylogravure qu’à partir du XIVe siècle — et que cette technique n’aurait de toute façon pas été suffisante comme on l’a vu.

L'aventure de l'imprimerie - Première partieUn exemple de manuscrit au Moyen-âge, qui étaient alors de véritable chef-d’œuvre (ce qui explique également le temps de production très conséquent...

Hé bien... ils recopiaient... lentement... avec de la patience — et des fautes. Le recopiage des livres était le travail des moines, qui s’occupaient comme ils pouvaient dans leur monastère. Cependant, c’était un travail extrêmement long, fastidieux et coûteux (du fait du support utilisé notamment, des peaux d’animaux).

Ainsi, les livres étaient rares et précieux, et seules les plus riches pouvaient les acheter. Pour la petite histoire, ces ouvrages sont justement appelés manuscrit, étant donné qu’ils étaient copiés à la main — manus, la main en latin.

De plus, le travail de copie était non seulement long et coûteux, mais il était également relativement imprécis. En effet, il était facile de perdre la concentration quelques instants et de recopier ou ajouter des fautes — presque impossible à corriger, si ce n’est en recommençant.

À partir du XIIIe siècle environ, la demande en livres augmente de plus en plus, du fait de l’essor économique, de l’augmentation des étudiants, de l’essor urbain, etc. Des ateliers de copie sont créés pour répondre à cette demande, mais cela ne suffit pas et les livres restent globalement trop chers pour la plupart des lecteurs.

Au XVe siècle, cette tendance s’accroît encore, du fait que de plus en plus de monde soit capable de lire. Ainsi, des recherches « d’écriture mécanique » sont menées dans plusieurs villes afin de trouver une solution à cette demande grandissante. Le but est donc de proposer une offre bien plus grande afin de répondre à la demande d’un lectorat grandissant.

Les inventions de Gutenberg

Il est bien plus juste de parler des inventions de Gutenberg plutôt que de L’Invention de Gutenberg. En effet, il a apporté des innovations et même inventé de nouveaux procédés sur plusieurs points, mais il serait faux, ou en tout cas incomplet, de dire que Gutenberg a inventé l’imprimerie.

Il faut déjà noter que les découvertes de Gutenberg ont été précédées — et permises — par plusieurs autres avancées techniques. On peut rappeler la xylographie (qui a probablement plus influencé l’imprimerie d’un point de vue conceptuel que technique), mais également l’invention du pressoir à raisin, qui a largement inspiré la presse de Gutenberg.

L'aventure de l'imprimerie - Première partieÀ gauche une presse à raison, à droite la presse de Gutenberg. Pas besoin d’être spécialiste dans le sujet pour remarquer les ressemblances...

On peut également citer que la manipulation du métal devient de plus en plus précise à la fin du Moyen Âge, facilitant ainsi les travaux de Gutenberg. Enfin, last but not least, il faut mentionner ici l’arrivée du papier — inventé par les Chinois — comme nouveau support.

Le papier arrive en Europe dans la deuxième moitié du Moyen Âge — dès le XIIe siècle, il existe des moulins à papier en Espagne. Le papier comporte de nombreux avantages sur le parchemin : il est moins cher, plus léger et il absorbe mieux l’encre — encre que va par ailleurs améliorer l’inventeur. Ainsi, Gutenberg va profiter de toutes ces avancées techniques, qu’il combine.

La grande découverte de Gutenberg, et qui va véritablement révolutionner les usages, est de façonner des lettres dans le métal. Il en fait des modèles, des moules, et il les coule dans un alliage de plomb de son invention : le plomb typographique, qui est très résistant. Ainsi, les lettres pouvaient supporter un très grand nombre d’impressions.

L'aventure de l'imprimerie - Première partieChaîne de fabrication d’un caractère en plomb. Il est à noter que les lettres étaient gravées à l’envers, pour que l’empreinte apparaisse dans le bon sens.

De plus, ces caractères sont petits et surtout amovibles ; ainsi, on peut les déplacer à l’envie selon les textes qu’il faut composer. C’est là la grande avancée que fait Gutenberg ; en effet, si on reprend l’exemple de la xylographie — qui est ce qui se rapproche le plus de l’imprimerie, malgré les différences —, il fallait pour composer et imprimer un texte le graver sur une plaquette de bois.

Cela allait bien pour des textes courts ou des images, mais dès lors qu’il fallait produire de longs textes, la gravure représentait un travail trop conséquent. De plus, si on voulait produire un autre texte (simplement la deuxième page d’un livre par exemple), tout était à recommencer. Enfin, le bois est bien moins résistant que l’alliage de plomb inventé par Gutenberg.

L'aventure de l'imprimerie - Première partieOn peut voir ici l’assemblage de la galée, commençant par l’alignement des caractères dans le composteur.

Par comparaison, l’invention de ce dernier permettait donc de créer des textes très rapidement. Il suffisait de placer et d’aligner les caractères dans un composteur — sorte de réglette servant à aligner les caractères un à un — afin de former une ligne. Ensuite, on serrait les lignes sur un plateau appelé galée. Pour terminer, on fixait le tout sur le marbre, qui était la partie plate et immobile de la presse.

Toutes ces améliorations/inventions de Gutenberg se font sur une période relativement courte, d’environ 15 à 20 ans (même s’il est impossible de dater précisément, étant donné que la vie de Gutenberg à Strasbourg ne nous est que peu connue).

Les techniques d’imprimerie seront bien sûr perfectionnées dans les années et siècles qui suivront, mais fondamentalement, l’invention du XVe siècle est déjà aboutie et ne subit que des changements de détails jusqu’au XIXe siècle.

Conclusion

S’il faut donc retenir quelque(s) chose(s) de cet article, c’est que premièrement, l’impression ne date pas du XVe siècle, c’est un procédé déjà connu bien avant. Il faudrait, pour être précis, dire qu’au XVe siècle apparaît l’imprimerie occidentale de Gutenberg, dans la forme aboutie qui dure jusqu’au XIXe siècle.

Et là encore, on l’a vu, attribuer cette imprimerie à Gutenberg seul est incomplet, comme bien souvent dans l’histoire des techniques. Sans même parler de ses contemporains qui ont mené des recherches similaires, il ne faut pas oublier que Gutenberg a combiné de nombreuses techniques préexistantes, sans lesquelles il n’aurait rien pu faire.

Il faut également retenir que l’on ne peut pas dater plus précisément l’invention de l’imprimerie occidentale de Gutenberg plus précisément que le milieu du XVe siècle. En effet, même sans compter le développement des techniques ayant rendu possibles les travaux de Gutenberg, les inventions de ce dernier se sont déroulées sur plusieurs années.

Ainsi, donner la date de 1453 pour l’invention de l’imprimerie est trop simplificateur et occulte la réalité. Retenir cette date comme étant l’aboutissement des travaux de Gutenberg, sous la forme de l’impression de sa fameuse Bible B42, serait déjà plus juste, même si, là encore, la datation n’est pas tout à fait exacte.

Enfin, concernant les travaux de Gutenberg, la découverte la plus importante qu’il fait, et qui lui donne la paternité de l’imprimerie moderne, est l’invention des caractères mobiles d’imprimerie typographique en plomb, reproductibles et réutilisables à l’infini.

On verra dans une deuxième partie une illustration ludique du fonctionnement de l’imprimerie (ce sera la petite surprise...), les conséquences de l’invention de l’imprimerie occidentale de Gutenberg ainsi que l’héritage que ces découvertes, au XVe siècle, a laissé jusqu’à aujourd’hui.

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  • "Deux choses sont infinies : l’Univers et la bêtise humaine. Mais, en ce qui concerne l’Univers, je n’en ai pas encore acquis la certitude absolue." Einstein
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