Bataille de Sphactérie : quand Athènes piège Sparte

L'Amiral
Thématique
Guerre du Péloponnèse
9 avril
2020
Thématique
Conflit Guerre du Péloponnèse

Depuis les débuts de la Grèce Antique, une petite cité du Péloponnèse nommée Sparte s’est fait un nom dans le milieu des armes : ses citoyens-hoplites s’avèrent être de redoutables combattants à l’aura d’invincibilité. Mais un général athénien du nom de Cléon va mettre à bas ce mythe avec quelques troupes légères... et infliger une grande humiliation à Sparte.

Une première défaite Spartiate à Pylos

Les guerres médiques ont vu Sparte et Athènes s’élever en « champions » du monde grec de par leur rôle prédominant dans l’organisation de la riposte armée. Cependant, le sud de la Grèce est trop petit pour deux rivaux de ce type, et les germes d’une future guerre apparaissent alors très vite.

En fait, dès le départ des troupes perses, la puissance croissante d’Athènes (alors à la tête de ligue de Délos) effraie les Spartiates, et les deux cités-États se livrent une véritable guerre froide - parfois entre alliés interposés - qui dégénère en conflit ouvert en -431. Commence alors une campagne de raids, les Spartiates ravageant l’Attique, les Athéniens le Péloponnèse.

Or, en -425, des trirèmes athéniennes sont obligées de se réfugier le long de la péninsule de Pylos, en plein territoire spartiate, suite à une tempête. Le chef athénien, Démosthène, sait que les Spartiates ne vont pas prendre le risque de laisser un avant-poste athénien s’installer si près de leur cité, et fortifie donc Pylos.

L’Athénien ne s’est pas trompé : les Spartiates décident d’amener une grosse flotte (43 trirèmes) et une énorme armée, beaucoup plus nombreuse que nécessaire pour ce réduit athénien qui ne compte pas plus de 600 hommes, dont seulement 90 hoplites.

Démosthène, après avoir tiré ses trirèmes à terre, fait armer les marins et fait édifier une palissade autour de la plage, mais il est certain que les Spartiates vont tenter un double assaut, par la mer et par la terre. La suite lui donne raison : en verrouillant les points-clefs de la défense, Démosthène parvient à repousser les hoplites spartiates pendant plus d’une journée.

L’arrivée d’une flotte athénienne en renfort le lendemain scelle le sort de la flotte lacédémonienne, qui s’échappe en désordre et perd de nombreux navires. La péninsule de Pylos est toujours entre les mains des Athéniens, qui ont su résister aux terribles hoplites spartiates avec des marins armés de bric et de broc...

Au sud de la péninsule se trouve une île allongée dans le sens nord-sud, nommée Sphactérie, sur laquelle un contingent spartiate s’est installé afin de contrôler les sorties athéniennes. Mais maintenant que la flotte spartiate a été mise en fuite, les troupes sur l’île sont littéralement assiégées, loin de tout.

Bataille de Sphactérie : quand Athènes piège SparteDébarquement des Spartiates aussitôt accueillis par les troupes légères athéniennes. Illustration de Peter Dennis.

Tel est pris qui croyait prendre

Le rapport ramené à Sparte fait l’effet d’une bombe dans la cité : le gouvernement est terrifié et envoie de suite ses plus éminents diplomates sur place pour tenter de négocier un armistice. Pourquoi tant d’agitation pour à peine 420 soldats, ce qui est négligeable pour une cité comme Sparte ?

En fait, parmi ceux-là se trouvent 120 citoyens-hoplites, représentant un dixième de la classe dirigeante de la cité… Leur capture serait un choc politique immense pour Sparte. En voyant les diplomates arriver si vite, Démosthène pressent qu’il a face à lui non pas un petit groupe de soldats adverses sans intérêt mais un levier pour faire pression sur les Spartiates.

L’affolement des diplomates est palpable, et alors qu’un accord de cessez-le-feu immédiat est trouvé, les Spartiates envoient une ambassade à Athènes pour proposer un traité de paix et le retour de leurs hommes bloqués à Sphactérie. Les Athéniens ont des exigences très fortes, mais qui sont acceptées sans discuter par les diplomates spartiates : toute la flotte de la cité lacédémonienne est ainsi désarmée et placée sous la surveillance d’Athènes en tant que garantie !

Le discours des diplomates spartiates à Athènes est toutefois plus mesuré : selon eux, Athènes devrait accepter la paix, car si les Spartiates ont été défaits à Pylos, c’est à cause d’un coup du sort et bien sûr pas à cause de leurs tactiques ou de la qualité de leurs hommes.

Mais face aux diplomates se trouve un certain Cléon, richissime homme politique athénien qui fait figure alors de véritable démagogue, et qui commence à prendre l’ascendant sur ses compatriotes. Saisissant l’opportunité de se placer sur le devant de la scène, Cléon rejette l’offre de paix spartiate, arguant qu’en -445 les Athéniens ont été dans le même cas et ont été obligés de faire des concessions importantes. Il va plus loin en demandant à Sparte le contrôle sur la cité de Mégare et la dislocation de la ligue du Péloponnèse.

Cléon abat alors son dernier atout : alors que les diplomates spartiates souhaitent discuter en petit comité de ces termes, il refuse, sachant pertinemment que les diplomates ne pourraient abandonner leurs alliés de façon publique sans que cela ait un retentissement énorme sur la conduite de la guerre. Les diplomates spartiates se voient donc obligés de couper court aux négociations, rentrant dans leur cité et scellant ainsi la fin du cessez-le-feu à Pylos…

À Sphactérie, Athènes a la main

Impossible de dire qui, à Sphactérie, rompt le cessez-le-feu le premier, mais Athènes prétexte une attaque sur ses palissades de Pylos pour mettre définitivement la main sur les trirèmes spartiates. Il s’avère vite pour Démosthène, resté sur place avec sa flotte, que le blocus total de l’île est impossible : les Spartiates bloqués sur Sphactérie sont ravitaillés par nageurs, même si cela ne permettra pas de tenir trop longtemps.

Les Athéniens doivent cependant saisir l’opportunité d’en finir, car l’arrivée de l’hiver va les obliger à lever le siège : il faut donc très vite remporter une victoire... déjà, des voix à Athènes s’élèvent contre la décision d’avoir rejeté l’offre de paix spartiate. Cléon est la principale cible des critiques, qui émanent notamment de Nicias, le stratège élu pour l’année -425, et par un ultime coup de bluff décide de se mettre en route pour Sphactérie à la tête d’une petite force.

Jouant à plein la carte du démagogue audacieux, il va jusqu’à proclamer qu’au contraire de tous les autres hommes politiques athéniens, il lui faudra moins de 20 jours pour venir à bout des soldats spartiates sur l’île. Pour ne pas froisser Démosthène, qui gère les opérations et qui demeure un général expérimenté, Cléon le désigne donc comme son égal dans l’opération et prend la mer pour Sphactérie avec seulement des troupes légères alliées, des peltastes (tirailleurs armés de javelots et spécialisés dans les escarmouches) et des archers.

Démosthène, lui, planche sur un assaut depuis quelques semaines déjà, convaincu qu’un long siège serait une dépense inutile en ressources et pourrait coûter la victoire à Athènes. Une bourde de ses marins lui offre en plus l’occasion d’observer à loisir l’île de Sphactérie : alors que les environs de Pylos sont bourrés d’hommes, quelques marins athéniens décident d’aller manger tranquillement sur Sphactérie… mais, en allumant leur feu de camp, ils enflamment aussi la végétation de l’île qui disparaît en quelques heures sous un nuage de fumée, anéantissant par la même occasion tout espoir de camouflage pour les Spartiates.

Sitôt arrivé sur place, Cléon joint ses forces à celles de Démosthène et les deux hommes font le tour de l’île en navire pour repérer les défenses spartiates : seuls 30 hoplites gardent la partie sud de Sphactérie, la plus éloignée de Pylos, et c’est cette occasion que Démosthène va saisir.

Bataille de Sphactérie : quand Athènes piège SparteLes troupes légères athéniennes attaquent les hoplites spartiates. Illustration de Peter Dennis.

Une invasion en force

La nuit suivante, les Athéniens débarquent leurs 800 hoplites sur les deux rivages de l’île de Sphactérie… tandis que les Spartiates, leurrés par ce qu’ils croient être une simple patrouille maritime, ne réagissent pas. Les postes de surveillance sont rapidement submergés par les Athéniens, leurs garnisons massacrées, permettant à Démosthène et à Cléon de ramener le reste de leurs troupes à l’aube.

Ainsi, ce sont près de 2000 troupes légères (tirailleurs et archers) ainsi que 8000 marins armés de ce qu’ils ont pu trouver qui débarquent sur l’île en quelques heures.

Epitadas, le chef des Spartiates, prend la mesure de l’événement trop tard, surtout que la relève de la garde vient seulement d’annoncer que les Athéniens ont débarqué dans la nuit... Il réunit rapidement ses troupes et les lance à l’assaut des têtes de pont athéniennes afin de les repousser à la mer.

Alors que les hoplites spartiates forment la phalange et s’avancent vers les soldats athéniens, Démosthène et Cléon ont un tour d’avance en fragmentant leurs troupes légères en groupes de 200 hommes installés sur les points hauts de l’île. Ces petites unités, disséminées sur tout l’itinéraire des Spartiates, harcèlent alors les hoplites en les criblant de flèches, de javelots ou de balles de fronde... et se replient lorsque les hoplites chargent vers eux.

Trop lourds, ces derniers sont facilement distancés par les troupes légères athéniennes, qui maintiennent un feu très dense sur les Spartiates. Pis, tous ces déplacements soulèvent des nuages de cendre et de poussière alors que les incendies se sont éteints depuis peu...

La situation se tend alors pour les Spartiates, dont les forces sont lentement grignotées par les troupes athéniennes. Epitadas, remarquant qu’il mène ses soldats à la mort, ordonne un repli vers le nord de l’île, le point de départ de leur offensive où se trouvent aussi quelques fortifications. La mort dans l’âme, voyant les Athéniens sur leurs talons et la mer derrière eux, les Spartiates se retranchent hâtivement derrière les palissades de fortune.

Démosthène est bien obligé de faire lever le pied à ses hommes car il refuse de laisser les Spartiates dicter les conditions du combat ; surtout, il sait qu’ils pourraient se défendre férocement au corps à corps, étant acculés et sans solution de repli. C’est alors que le chef du contingent Messénien de son armée, Comon, se présente à lui avec une solution : la veille, il a découvert un passage le long du rivage qui, s’il est trop petit pour laisser passer la totalité de l’armée athénienne, pourrait convenir à une petite troupe légère.

Saisissant l’occasion au vol, Démosthène autorise Comon à attaquer par ce passage avec son contingent. Cet assaut doit se faire au même moment qu’une attaque frontale sur la palissade : en fait, Comon sait que les Spartiates n’ont pas disposé de sentinelles de ce côté et que l’effet de surprise jouera à plein.

Bataille de Sphactérie : quand Athènes piège SparteReprésentation de la défense spartiate avec les Messéniens en arrière-plan. Illustration de Peter Dennis.

Des Spartiates qui capitulent

Pendant que le gros des troupes athéniennes se rassemble et attire l’attention des défenseurs, Comon et ses hommes se faufilent le long de la mer... et se positionnent dans le dos des Spartiates. Quand un des défenseurs les aperçoit, il est déjà trop tard : les troupes athéniennes peuvent les cribler de traits - pourtant, ils retiennent leur geste.

Démosthène et Cléon, devant l’importance des citoyens-soldats présents, préfèrent les capturer plutôt que de les tuer, ce qui pourrait radicaliser encore plus Sparte. Découragés, encerclés, leur chef Epitadas tué par un javelot, les Spartiates jettent alors leurs boucliers sur l’ordre de Styphon, le nouveau commandant de l’unité.

Ce dernier demande alors l’autorisation d’échanger des messages avec Lacédémone pour connaître ses ordres ; un ballet de messagers démarre alors, le dernier message de Sparte étant « Les Spartiates vous ordonnent de prendre la décision vous-même, tant que l’honneur est sauf ». Styphon n’est pas dupe, et il ne souhaite pas avoir la mort de ses hommes sur la conscience : il décide donc de se rendre.

Sur les 440 Spartiates étant arrivés sur l’île au début du conflit, seuls 292 sont alors encore en vie, dont les 120 citoyens… qui deviennent alors otages des Athéniens.

Cette victoire de Démosthène et de Cléon a un retentissement immédiat dans tout le monde grec, écornant l’image d’invincibilité des Spartiates ; surtout, c’est la première fois que des citoyens d’une cité-État sont vaincus par des troupes légères, bien loin de l’idéal du combat hoplitique.

Athènes, dont les campagnes étaient jusqu’alors ravagées par les armées spartiates, dispose maintenant d’un moyen de pression pour faire partir ces dernières. En plus, les Messéniens récupèrent Pylos, qui devient une véritable épine dans le flanc des Spartiates car les alliés des Athéniens vont pouvoir mener de nombreux raids dans le voisinage proche de Sparte.

Accueillis en héros à Athènes, Démosthène et Cléon ont remporté une grande victoire : ce dernier gagne en crédibilité et reçoit les honneurs dignes d’un vainqueur des Jeux olympiques. Maintenant qu’Athènes a montré qu’en -425 Sparte peut être vaincue, le conflit va entrer dans une nouvelle ère…

Sources

  • Kagan (D.), The Peloponnesian War, Penguin Books, 2003.
  • William Shepherd, Pylos and Sphacteria 425 BC, Osprey Publishing, 2013.
  • Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse.
  • Witz Rédacteur, Testeur, Chroniqueur, Historien
  • « L'important n'est pas ce que l'on supporte, mais la manière de le supporter » Sénèque