11-11 Memories Retold : Beau, bouleversant, pertinent

Roi de Dreamland
14 décembre
2018
Info sur le jeu
Plateforme
  • PC Windows
  • PlayStation 4
  • Xbox One
ÉditeurBANDAI NAMCO Entertainment
DéveloppeurDigixart, Aardman Animations
Date de sortieNovembre 2018

Quatre ans après la sortie de Soldats Inconnus : Mémoires de la Grande Guerre, l’un de ses concepteurs, Yoan Fanise, a décidé de remettre le couvert en créant son propre studio : DigixArt. Son ambition : réaliser un jeu racontant la Grande Guerre autrement par rapport à ce qui se fait habituellement du côté des studios AAA, et faire coïncider sa sortie avec les commémorations autour du Centenaire de l’Armistice.

Dans la mesure où Soldats Inconnus reste à ce jour l’une des plus grosses claques vidéoludiques qu’il m’ait été donné de prendre en pleine figure, et qu’il marquera à jamais ma vie de joueur à tel point que je n’ai pu m’empêcher de retenir mes larmes lors de son émouvant final, j’aime autant vous dire que j’en attendais beaucoup de 11-11 Memories Retold. Plus sa sortie approchait, plus je ne pouvais contenir ma hâte et mon impatience de le prendre en main.

Alors, le jeu a-t-il su me convaincre et satisfaire ces attentes très élevées que j’avais placé en lui ? Réponse dans notre test !

Test de 11-11 Memories Retold

Successeur sprirituel de Soldats inconnus ?

Bien évidemment, avec Paul Tumelaire, Yoan Fanise est l’un des principaux artistes à avoir planché sur le projet Soldats Inconnus, à l’époque où il travaillait au studio Ubisoft de Montpellier. Dès lors, difficile de ne pas faire le lien entre les deux titres, tant ils partagent une toile de fond historique commune, la Grande Guerre, et une façon de la présenter et de la dépeindre également similaire, centrée davantage sur le développement de personnages attachants aux destins croisés, sur le couple image-son et sur les sentiments que sur l’action pure et dure.

Dès lors, la tentation pourrait être forte de construire ce test sur la base d’une analogie entre les deux titres. Détrompez-vous. Il n’en est rien. Oui, 11-11 Memories Retold reprend bien quelques ingrédients de la recette qui a fait succès avec Soldats Inconnus. On pourra ici évoquer le recourt à des énigmes ou encore les éléments à chercher pour obtenir du contenu encyclopédique sur le conflit. Mais au-delà de ça, il dispose bien de sa propre identité et sait prendre son envol et son indépendance pour faire valoir des qualités qui ne lui appartiennent qu’à lui seul. La filiation entre les deux jeux est donc, vous l’aurez compris, uniquement partielle.

Là où Soldats Inconnus s’appuie sur son aspect « cartoonisé » pour nous présenter la Grande Guerre dans un jeu d’aventure à la vue de côté, 11-11 Memories Retold met davantage la focale sur un aspect pictural impressionniste, grâce au fantastique travail d’animation du studio Aardman. Aussi, les deux jeux partagent quelques mécaniques de gameplay, liés à leur inspiration et à leur vocation commune, mais ils restent au final très différents malgré tout.

Harry et Kurt, duo gagnant

Avant d’évoquer le jeu en lui-même, il faut commencer par présenter ses deux principaux protagonistes : Harry et Kurt. Le duo formé par l’acting de Elijah Wood et de Sebastian Koch fonctionne avec une efficacité redoutable dans un titre où, avec sa patte graphique et visuelle si particulière, toute en peinture impressionniste, les émotions doivent plus souvent être suggérées que directement présentées. Les voix des deux personnages collent parfaitement bien aux différentes situations qu’ils vivent. Tantôt, elles nous font sourire, tantôt, elles nous prennent aux tripes, le tout avec une justesse et une simplicité incroyable.

Test de 11-11 Memories Retold

Nous avons donc affaire au destin croisé de Harry et de Kurt autour desquels repose la structure narrative du jeu. Harry est un jeune canadien qui va devenir photographe de guerre. Un peu candide et idéaliste, il s’engage et part en Europe pour impressionner sa meilleure amie d’enfance, Julia Taylor, dont il est éperdument et secrètement amoureux. Le major Barret va exercer sur lui une sorte d’influence de mentor et l’inciter à franchir le pas. Citer Barret me permet par ailleurs de préciser que la totalité des personnages, même les plus secondaires, ont un développement soigné et réussi. Le cas du major, personnage tiraillé que l’on a du mal à cerner, est à cet égard des plus révélateur du degré de soin accordé à l’écriture des protagonistes qui viennent ponctuer le récit de ce 11-11 Memories Retold.

De l’autre côté, Kurt est un père de famille allemand trop âgé pour avoir été appelé sous les drapeaux en 1914. Son fils, Max, est au front mais il est se retrouve sans nouvelles de lui et apprend que son unité a subi des pertes. Kurt travaille dans une usine de zeppelin, comme ingénieur. Il va alors remuer ciel et terre pour se faire affecter au front et rejoindre une guerre dont il n’a que faire. Seule sa quête un peu folle visant à retrouver et sauver la vie de son fils compte à ses yeux.

Le décor est ainsi posé : les deux personnages ont des intentions qui leur sont propres et un passif très clairement établi. Leurs motivations et leurs visions du conflit et de la vie en général sont diamétralement opposées. Pourtant, ils vont finir par se croiser, se rapprocher et devenir des amis dans l’enfer de la guerre.

Une plongée progresive dans l'enfer de la guerre

11-11 s’appuie sur des atouts solides pour nous faire progressivement plonger dans l’enfer de la guerre. Le joueur ressentira en effet, via divers artifices intelligemment mobilisés, comme le recourt à une palette de couleurs de plus en plus sombres, le basculement progressif dans le désespoir et dans la folie de cette immense boucherie que fut la Première Guerre mondiale. Au début du jeu, vous aurez en effet souvent affaire à des couleurs vives et claires, symbolisant la naïveté de Harry et l’espoir de Kurt. Progressivement, vous remarquerez néanmoins le basculement vers des tonalités davantage obscures... Mais je n’en dit pas plus, le scénario étant un des intérêts majeurs du jeu, il ne saurait être « spoilé » ici !

Les histoires de Harry et de Kurt sont simples et permettent au joueur de se plonger immédiatement dans le récit et d’adhérer aux personnages sans la moindre difficulté. C’est dramatique, et à la fois terriblement humain. Le style visuel du jeu repose pour sa part sur l’usage d’une peinture impressionniste qui dégage un flou artistique particulièrement beau et poétique. Néanmoins, pour les personnes comme moi qui ont les yeux sensibles, ce flou a l’inconvénient de finir par provoquer une fatigue visuelle, voire même des débuts de migraines. Aussi, j’évitais en général de dépasser les deux heures de jeu dans mes diverses sessions.

Hormis ce magnifique style visuel, 11-11 dispose également d’une musique de grande qualité. Comme Soldats Inconnus pouvait le faire, 11-11 mobilise avec brio le couple « image-son » pour amplifier l’émotion et l’aventure que vit le joueur. Nous pouvons ici saluer le travail fantastique du compositeur français Olivier Derivière. La bande son de ce titre relève du grand art, vraiment... mais c’est bien normal, tant 11-11 Memories Retold est un mélange vivant de plusieurs de ces arts !

Le joueur commencera alors le jeu « en douceur », en se déplaçant vers le secteur de Vimy, là où Harry et Karl se rencontreront pour la première fois. Sans en divulguer les détails, sachez que l’action se déplacera ensuite dans la Somme, et du côté de Passchendaele. La progression à travers le jeu prend la forme d’un compte à rebours progressif qui vous rapproche du moment de la signature de l’Armistice. Le procédé, sans être ultra révolutionnaire, vous plonge dans un contre-la-montre où chaque seconde qui s’égrène va compter.

Le scénario, difficile d’en parler sans gâcher le plaisir de le découvrir, est une des vraies forces du jeu dont l’écriture est un atout des plus solides. 11-11 Memories Retold s’envisage davantage comme une sorte d’épopée narrative et interactive que comme un jeu vidéo au sens premier du terme. La force du récit est en effet prégnante dans titre et même si l’histoire croisée de Harry et Kurt nous semble parfois un peu folle, elle reste magnifique dans le message qu’elle délivre.

Sachez par ailleurs que certains de vos choix seront très compliqués et auront une incidence sur la fin que vous obtiendrez. Il y a six fins différentes, et aucune d’entre elles ne saura être pleinement satisfaisante au regard de l’aventure immersive que vous aura fait vivre le jeu... Attendez-vous donc à prendre une nouvelle claque et à une très vive émotion, voire même frustration, dans le cas où vous obtiendrez une « mauvaise fin » aux tenants et aux aboutissants qui vous échappent et que vous ne maitrisez pas pleinement.

Néanmoins, cette frustration ne saurait être envisagée comme une mauvaise chose. En effet, le fait de ne pas avoir de « happy ending » a été voulu par les développeurs, histoire de rappeler que dans la guerre, rien ne se finit jamais totalement bien.

Test de 11-11 Memories Retold
Test de 11-11 Memories Retold  Test de 11-11 Memories Retold

Des mécaniques de jeu simples, intelligentes, mais peut-être un peu limitées...

Comme je l’ai mentionné plus tôt, ne vous attendez pas à un gameplay actif ultra développé. 11-11 Memories Retold est avant tout ici pour vous raconter une histoire, et une très belle histoire. Le joueur aura bien évidemment son mot à dire, des choix à faire et il pourra déplacer son personnage dans les différents décors du jeu, mais les actions à entreprendre restent malgré tout limitées. Si vous vous attendez à un jeu d’aventure comme peut l’être The Witcher 3, passez clairement votre chemin. Ce n’est clairement pas l’ambition et la volonté de ce jeu.

Vous contrôlerez tantôt Harry, tantôt Kurt, et parfois des animaux qu’ils auront croisés dans la folie des combats, avec notamment un pigeon et un chat qui apporteront leur petite touche d’utilité supplémentaire sur certaines phases de gameplay. La progression entre les différents tableaux et dans l’histoire s’opère via la réalisation d’objectifs successifs dont certains sont sujets à des énigmes, en général assez simples à résoudre.

Comptez un peu plus d’une dizaine d’heures pour finir le jeu. Une quinzaine si vous fouillez les niveaux de fond en comble à la recherche des petits éléments secondaires, des clins d’œil et des éléments à collecter cachés çà et là par les développeurs. La durée de vie est donc assez faible et le jeu ne vous opposera qu’une très faible difficulté, mais encore une fois, cela relève de choix des développeurs.

Test de 11-11 Memories Retold
Test de 11-11 Memories Retold  Test de 11-11 Memories Retold

Le gameplay est ici mis au service du déroulement du récit et de la trame scénaristique. Un jeu plus long ou trop dur aurait empêché au scénario et au joueur de progresser de façon fluide. Et rassurez-vous, en quinze heures de jeu, vous aurez le temps d’en prendre plein les mirettes et de vivre de nombreuses aventures vous procurant énormément d’émotions.

Face à un gameplay qui, dès le départ sera forcément limité, les développeurs ont alors eu recourt à quelques trouvailles fort sympathiques pour faire conserver tout son intérêt à leur jeu sans pour autant donner l’impression de remobiliser des choses déjà vues dans Soldats Inconnus.

Tout d’abord, comme cité précédemment, vous aurez bien évidemment des éléments à collecter, éparpillés dans le niveau. Ils sont facultatifs mais vous permettront de débloquer des éléments encyclopédiques très bien réalisés. Ainsi, il est clair qu’au-delà du simple fait de nous raconter une magnifique et bouleversante histoire, 11-11 Memories Retold a également une volonté pédagogique de sensibilisation sur ce que fut la Grande Guerre.

Outre ces éléments à collecter, le récit vous plongera à la rencontre de divers évènements parfois méconnus : l’implication des régiments indiens du Raj britannique, la guerre souterraine, la symbolique de Vimy au regard de l’indépendance canadienne, la situation des prisonniers, le rôle des photographes ou encore le courrier en temps de guerre... toutes ces thématiques, et bien d’autres encore, viennent adroitement s’imbriquer dans le récit du jeu.

D’autres mécaniques de jeu, bien que simples, sont à saluer et offrent à 11-11 un peu plus de profondeur et de consistance. Harry étant photographe de guerre, vous pourrez par exemple prendre des clichés du monde qui vous entoure et décider d’en envoyer certains à Julia, qui attend de vos nouvelles au Canada. Il vous faudra également couvrir l’effort de guerre pour le compte du major Barett, afin d’inciter les jeunes canadiens à rejoindre la lutte.

Côté allemand, Kurt devra trouver l’inspiration pour écrire avec les mots justes et expliquer sa quête à sa petite fille, Lucie, qui l’attend à la maison et peine à comprendre pourquoi son père est parti rejoindre son grand frère.

Mention spéciale également aux scènes qui mêlent les deux protagonistes, et lors desquelles la barrière de la langue est simulée, ce qui sera parfois contraignant et pourra même mener à des quiproquos et autres malentendus, sans que vous ne puissiez rien y faire.

Test de 11-11 Memories Retold
Test de 11-11 Memories Retold  Test de 11-11 Memories Retold

Néanmoins, passé ces quelques très bonnes idées, on a globalement fait le tour du gameplay. Est-ce vraiment problématique ? Je pense personnellement que non, tant 11-11 Memories Retold est davantage là pour faire vivre au joueur un récit que pour véritablement lui faire « pleinement » jouer à un jeu vidéo. Et ce n’est clairement pas de la faute de 11-11 si les joueurs ont des attentes en décalage avec ce qu’il veut présenter et offrir.

Oui, le gameplay est relativement limité et cela pourra en frustrer et en gêner certains. On aurait probablement aimé quelques mécaniques de jeu supplémentaires et une ou deux petite trouvaille en plus. Mais venant d’un jeu dont le but est avant tout de délivrer un récit et de procurer au joueur une expérience narrative et interactive, il ne fallait clairement pas en attendre davantage. Et quand bien même, il n’est pas dit que le fait de multiplier les mécaniques, apportant davantage de phases de « gameplay actif » au joueur, aurait rendu service au jeu, tant cela aurait pu menacer sa structure, son équilibre et le déroulement fluide de son récit.

9.0
11-11 Memories Retold

Beau, bouleversant, pertinent
11-11 Memories Retold remplit le contrat haut la main. Avec son aspect visuel merveilleux, sa bande-son grandiose, ses personnages attachants et son récit puissant, le bébé de Yoan Fanise est une nouvelle claque, pleine de profondeur, qui nous présente la Première Guerre mondiale comme rarement elle ne l’a été. Certains pourront regretter un gameplay un poil limité et une durée de vie qui pourra leur sembler courte, mais je pense qu’il faut bien comprendre le type de jeu vidéo qu’est 11-11. Davantage de gameplay ou de temps de jeu ne lui auraient pas forcément rendu service. Beau, bouleversant et pertinent, ce titre est à mettre entre toutes les mains : celles des joueurs comme celles des néophytes. Quant à savoir s’il est « meilleur » ou « moins bon » que ne l’était Soldats Inconnus, je ne saurais répondre à cette question et je ne m’y risquerais pas ! Chacun se fera juge sur la chose. Pour ma part, je trouve les deux titres trop différents pour qu’ils puissent véritablement être comparés.
Intérêt historique :Avec ses notes à collectionner et son encyclopédie fournie et accessible, 11-11 Memories Retold est un jeu parfait, comme pouvait d’ailleurs l’être Soldats Inconnus, pour en apprendre énormément sur la Grande Guerre tout en vivant une expérience narrative intense... Les textes sont justes et courts pour permettre au joueur de saisir rapidement l’essentiel de l’information, tout en lui donnant l’envie d’en apprendre davantage par lui-même. Un support pédagogique qui aurait parfaitement sa place dans une école.
  • +Un scénario solide et un récit magnifique
  • +Des fins toutes très bouleversantes
  • +Des personnages principaux et secondaires des plus réussis
  • +Un aspect visuel et sonore unique et poétique
  • +Quelques mécaniques de gameplay très intelligentes
  • +Une encyclopédie riche et accessible facilement
  • -Un gameplay que certain jugeront trop limité
  • -Une durée de vie peut-être un peu courte
  • -Un aspect pictural magnifique, mais qui peut donner mal à la tête à la longue
9
DIrection artistique

Cet OVNI visuel nous propose quelque chose d’unique via le travail d’animation d’Aardman. Le flou artistique et pictural ne sera peut-être pas du goût de tous, mais c’est en tout cas un choix assumé clairement par les développeurs et sur lequel repose le jeu.

7
Jouabilité

Le gameplay est limité et la plupart des actions s’effectuent en utilisant une seule touche, hormis le déplacement de votre personnage. Quelques mini-jeux et énigmes viennent ponctuer votre progression, mais dans l’ensemble, la jouabilité et le pathfinding sont corrects.

9
Ambiance

En grande partie lié à cet aspect visuel unique, aux gammes de couleurs mobilisées et à une bande son magnifique, l’ambiance de la Grande Guerre nous oppresse avec froideur dans ce jeu.

9
Technique

La qualité technique déployée dans le développement et dans l’animation est tout simplement incroyable. Chapeau bas messieurs les artistes et les développeurs !

6.5
Durée de vie

Une fois de plus, difficile de juger. Certains auront des attentes qui ne collent pas forcément à ce que le jeu prétend proposer. Il est clair qu’au regard des standards de ce que peuvent proposer certains jeux d’aventure, entre 10 et 15 heures de jeu représentent finalement une durée de vie assez faible. Mais vis-à-vis du cas particulier qu’est 11-11 Memories Retold, c’est à mon sens une durée de vie très correcte, peut-être un poil trop faible.

9.5
Scénario

Il me démange clairement de mettre la note parfaite au scénario de ce jeu, tant il m’a procuré de nombreuses émotions. Néanmoins, en y repensant, quelques incohérences mineures de niveau – 100000 sur l’échelle de Battlefield se glissent çà et là, empêchant 11/11 de remporter le 10/10. L’histoire reste malgré tout magnifique et le dénouement vous prendra, à n’en pas douter, aux tripes.


  • Zog Chroniqueur, Historien, Testeur, Youtubeur
  • « Une Europe fédérée est indispensable à la sécurité et à la paix du monde libre. » par Jean Monnet en 1952