La Grande Boucle dans la Grande Histoire

29 juin 2016 par Vaudec | Tour de France | Époque contemporaine | Sport

Le 2 juillet 2016, la Manche accueille le départ du 103ème Tour de France, avec le Mont Saint-Michel comme décor de rêve pour lancer l'une des épreuves sportives les plus suivies dans le monde.

L'histoire de la Grande Boucle est indissociable de la Grande Histoire de France. Cette course, créée en 1903, est le témoin de plus d'un siècle de changements culturels et sociaux dans notre pays. Elle a également connu et participé, malgré elle, aux deux Guerres Mondiales.

Le parcours leur rend souvent hommage en passant par les hauts lieux de l'Histoire. Dans l'édition 2014, les coureurs suivaient la ligne de front pour le centenaire de la Grande Guerre, avec le passage par des lieux mythiques tels que Vimy, le Chemin de Dames ou Verdun. En cette année 2016, c'est la Seconde Guerre et les plages du débarquement qui sont à l'honneur avec une arrivée à Utah Beach.

Une naissance revancharde

Pour comprendre la création du Tour de France, il faut remonter à la fin du XIXe siècle. La France vient de subir un revers cinglant contre la Prusse en 1870.

Les gouvernements de la Troisième République se servent donc des manifestations sportives pour insuffler un esprit patriotique à la population. Si l'on peut faire une petite parenthèse : aujourd'hui, rien n'a changé, puisque chaque manifestation sportive est prétexte à un sentiment d'unité nationale. Mais revenons à la petite reine.

À cette même époque, les courses cyclistes sur routes se développent. Tout d'abord, dans les parcs parisiens, puis les courses d'endurance voient le jour comme Paris-Rouen ou Bordeaux-Paris.

La presse s'empare alors du phénomène et le journal Le Vélo est créé en 1892 par Pierre Giffard, soutenu par les industriels de l'automobile et du cyclisme. Le journal organise alors plusieurs courses. Il détient, à la fin du XIXème siècle, le monopole sur la presse sportive.

Henri Desgrange, rédacteur en chef de L'Auto, à son bureau en 1914
Henri Desgrange, rédacteur en chef de L'Auto, à son bureau en 1914

Lorsque l'affaire Dreyfus éclate, Pierre Giffard apporte son soutien au capitaine. Les industriels finançant le journal, majoritairement antidreyfusards, désavoue Giffard et lui retire leur « contribution ».

Le comte Jules-Albert de Dion, fondateur de la marque automobile De Dion-Bouton, rentre en conflit avec Giffard et fonde un journal concurrent L'Auto-Vélo, qui sera rebaptisé par la suite L'Auto, pour des histoires d'usurpation de titre.

De Dion confie la direction de son journal à Henri Desgrange, ex-coureur cycliste reconnu, ancien directeur de quotidien sportif et, surtout, directeur du vélodrome du Parc des Princes.

Cependant, les débuts de L'Auto sont très compliqués et les ventes ne décollent pas face à la concurrence du Vélo. Desgrange ne voit pas comment défier Le Vélo et craint que les fans de cyclisme se détournent de son journal à cause de sa nouvelle appellation.

C'est lors d'un déjeuner de travail, le 20 novembre 1902, que le journaliste Géo Lefèvre lui propose l'idée d'une course par étapes qui ferait le tour complet de la France. Desgrange, tout d’abord sceptique devant ce projet fou qui allait demander énormément aux coureurs, finit par en accepter l’idée : Le Tour est né.

L'Auto annonce sa création dans sa une du 19 janvier en la décrivant comme "la plus grande épreuve cycliste jamais organisée". Le premier vainqueur est Maurice Garin.

La Grande Guerre fait chuter des géants

Les premières éditions du Tour sont compliquées. Il y a énormément de triches et le comportement des spectateurs laisse parfois à désirer. Desgrange pense même l'arrêter mais la course continue et le parcours s'agrandit pour se rapprocher des frontières.

Le parcours du Tour se veut provocateur en passant par l'Alsace-Lorraine. Le Ballon d'Alsace est emprunté à trois reprises entre 1905 et 1910 et plusieurs arrivées d'étapes sont programmées à Metz. L'Allemagne tolère dans un premier temps que la Grande Boucle prenne les routes germaniques, mais l'empereur Guillaume II le fait interdire en 1911, devant l'élan patriote qui s'élève à chaque passage des coureurs.

Octave Lapize, le premier héros des Pyrénées
Octave Lapize, le premier héros des Pyrénées

Le Tour et les courses cyclistes deviennent de plus en plus populaires et spectaculaires. Dés 1910, Desgrange fait rentrer les Pyrénées dans le paysage avec une étape d'anthologie de 326 km reliant Luchon à Bayonne avec l'ascension des cols de Peyresourde, d'Aspin, du Tourmalet et d'Aubisque. Le vainqueur à l'arrivée, Octave Lapize, qualifiera les organisateurs de criminels devant la difficulté des ascensions et les chemins non goudronnés, le tout réalisé avec des vélos en acier sans dérailleur.

La belle histoire du Tour de France marque malheureusement un coup d'arrêt avec la Grande Guerre. Le Tour 1914 a bien lieu et s'achève le 26 juillet, soit deux jours seulement avant le début du conflit.

Les cyclistes paieront également un lourd tribut durant ces combats. Plusieurs coureurs ne reviendront pas de l'enfer des tranchées, avec parmi eux trois anciens vainqueurs.

Le premier à succomber est le luxembourgeois François Faber, vainqueur de l'édition 1909. Engagé comme volontaire dans la légion étrangère, il meurt en mai 1915 dans la Bataille de l'Artois. Il disparait le 9 mai et son corps ne sera jamais retrouvé. Il ne sera déclaré officiellement mort qu'en 1921 après décision du tribunal. Il avait 28 ans.

François Faber, "le Géant de Colombes"
François Faber, "le Géant de Colombes"

Octave Lapize ne reviendra jamais du front lui non plus. Engagé dans l'aviation dés 1915, il passe au grade de sergent et rejoint le Front de Verdun en 1917. Il recevra une distinction pour être venu en aide à un avion allié en abattant un appareil ennemi. Il est malheureusement la cible, le matin du 14 juillet 1917, d’un biplan allemand. D'après une citation du 17 juillet, signée par Pétain, il était face à deux adversaires. Il avait 29 ans.

Lucien Petit-Breton
Lucien Petit-Breton

Lucien Petit-Breton meurt également durant la guerre. Il fut le premier double vainqueur du Tour en emportant les éditions 1907 et 1908. Lucien décède le 20 décembre 1917 à l'hôpital de Troyes de ses blessures à la suite d'un accident de voiture alors qu'il transportait son officier. Il avait 35 ans.

Henri Desgrange garde, au début, l'idée d'organiser un Tour 1915. Il s'engagera en 1917 et continuera d'écrire des articles depuis le front.

Une semaine après l'Armistice, L'Auto annonce la renaissance du Tour et promet une arrivée à Strasbourg.

La Grande Boucle reprend donc en 1919 après 5 ans d'absence et commence son devoir de commémoration et de mémoire, un rôle qu'elle ne lâchera jamais jusqu'à aujourd'hui. Seulement onze coureurs finiront ce Tour 1919, remporté par le belge Firmin Lambot, rendu extrêmement difficile par les routes endommagées ou non entretenues. C'est lors de ce Tour que le fameux maillot jaune, en référence à la couleur des pages du journal L'Auto, fera son apparition.

Pour l'anecdote, c'est également en cette même année que le Paris-Roubaix gagnera son surnom de "l'Enfer du Nord". Lors de la reconnaissance du parcours, devant les plaines du nord dévastées et défigurées, les organisateurs et les journalistes sont effrayés par le spectacle et qualifient le lieu d'enfer.

La Seconde Guerre Mondiale et le tour des nazis

Dans l'entre deux guerres la course reprend mais elle a perdu en popularité. En 1930, les équipes des constructeurs de cycles sont remplacées par des sélections nationales. L'absence des marques privent les organisateurs de droits d'entrée. La caravane publicitaire est donc créée cette même année pour combler le manque à gagner.

À l'approche de la guerre, le Tour redevint un instrument politique. En 1937, Mussolini, qui suit attentivement ses athlètes, pousse Gino Bartali à courir la Grande Boucle à des fins de propagande. En 1937 et 1938, un groupe de six coureurs espagnols s'engage pour représenter la République espagnole.

En 1939, les tensions sont très fortes en Europe. L'Allemagne et l'Italie ne sont pas invitées à participer à la course. Le Tour de France 1939 s'achève un mois avant le début du conflit.

Au début de la Guerre, la majorité des coureurs sont mobilisés, y compris Jacques Goddet, le bras droit d'Henri Desgrange à l'organisation du Tour. Desgrange, lui, rêve toujours d'un Tour de France 1940 et a le parcours en tête. Avec les zones militarisées et l'effort de guerre, il doit abandonner son projet pour 1941. Malheureusement, il décèdera en août 1940, à l'âge de 75 ans.

Le Tour 1941 ne verra jamais le jour. Gobbet succède à Desgrange à la tête de L'Auto. La direction du journal fuit à Lyon après l'offensive allemande. Elle reviendra sur Paris, malgré l'objection de Gobbet, après l'armistice avec l'aide du journaliste Albert Lejeune, un collaborateur reconnu et qui sera d'ailleurs condamné à mort après la guerre.

Affiche du Circuit de France 1942
Affiche du Circuit de France 1942

Sous l'Occupation, les nazis veulent que le Tour de France soit réhabilité. Ils pensent se servir de la course pour rallier l'ensemble du peuple français à leur cause et se donner un semblant de légitimité. Jacques Goddet refuse et interdit l'utilisation du nom "Tour de France". C'est donc le journal collaborationniste La France solidaire qui est en charge du projet. Jean Leulliot, le chef des sports de La France solidaire se voit attribuer la direction de la course. Ce dernier connait très bien le Tour puisque ancien journaliste de L'Auto et même directeur de la sélection française en 1937.

Une course nommée Circuit de France, soutenue également par le régime de Vichy, est organisée du 28 septembre au 4 octobre 1942 et comporte sept étapes. Ce sera le belge François Neuville qui remportera la course.

L'occupant allemand tente de reproduire l'opération en 1943. Cependant les industriels, déjà très réticents l'année précédente, refusent de suivre le projet et la course est abandonnée.

Au même moment, Jacques Goddet entretient le souvenir de la Grande Boucle. L'Auto organise un sondage sur une composition éventuelle de l'équipe de France si la course avait lieu. En 1943, Goddet crée le Grand Prix de France. Les courses à étapes étant interdites par les Allemands, il s'agit d'une série de courses auxquelles les temps des coureurs sont ajoutés. Le meilleur temps obtient le maillot jaune. Le français Jo Goutorbe remporte la première édition. Goddet reproduit l'opération en 1944 mais l'épreuve est interrompue par le Débarquement.

À la Libération, L'Auto est interdite de publication, dés le 17 août 1944. On reproche au journal d'avoir poursuivi sa parution et d'être revenu à Paris pour fonctionner sous le contrôle de l'occupant. La direction est également accusée de s'être montrée passive vis-à-vis des nazis, notamment en faisant paraître les communiqués de propagande dans leurs rubriques.

De plus, Jacques Goddet est incriminé, indirectement, dans la rafle du Vel' d'Hiv. En effet le vélodrome d'Hiver avait été construit par Henri Desgrange et était sous la propriété de Goddet.
Après la guerre, les journaux sportifs sont interdits de parution et les routes en mauvais état. La reprise du Tour dés l'été 1945 est donc impossible. Goddet profite de la fin de l'interdiction de parution en février 1946 pour sortir son nouveau journal : L'Équipe.

La Grande Boucle renaît en 1946 et redevient une fête populaire en des temps troublés. En juin 1947, Goddet dira, à propos du Tour de France : "Son existence même évoque intensément l’idée de paix".

Depuis 1946, le Tour a repris sa place de divertissement chaque année au mois de juillet. Son rôle n'a d'ailleurs pas beaucoup changé avec son devoir de mémoire et son élan populaire. Il suffit de voir le monde massé dans chaque col pour se rendre compte de l'importance de cet événement.

Le Tour est une histoire de légendes car chaque vainqueur, qu'il soit du classement général ou d'une étape, est une légende ou un héro à part entière, ces forças de la route qui ont construit l'histoire de cette Grande Boucle si chère aux français.

Evidemment, quand on parle de renoms du cyclisme, on pense plus aux grandes figures d'après guerre, les Coppi, Bobet, Anquetil, Poulidor, Merckx, Hinault, Fignon, Indurain et j'en passe. Mais avant eux, d'autres « prodiges » ont foulé ces routes. Des hommes comme Faber, Petit-Breton ou Lapize, qui ont tout donné sur leur vélo pour les français et pour la France, jusqu'à leur vie.

Sources

  • Serge Laget et Claude Maignan, LE COMPTE-TOURS - conte et raconte tous les Tours de France, Communication, 2011.
  • Pascal Sergent et Teel, L'épopée de Paris-Roubaix.
  • Vaudec Rédacteur, Chroniqueur, Historien
  • "Le sang d'une nation pour l'honneur d'un seul homme." Oliver Peru
  • "Ce qui est à moi est à moi, ce qui est à toi est négociable." Joseph Staline