Une guerre d’extermination - Espagne 1936 - 1945

L'Amiral
28 mars
2017
Info sur le livre
Titre originalThe Spanish Holocaust
AuteurPaul Preston
Traducteur
  • Laurent Bury
  • Patrick Hersant
ÉditeurLivre documentaire
GenreLivre documentaire
SortieOctobre 2016
Nombre de pages848

Franciso Franco, aussi connu sous le nom de « Caudillo », décède à Madrid le 20 novembre 1975. Avec lui se tourne une des pages majeures de l’Histoire de l’Espagne et du fascisme en Europe.

L’historien britannique Paul Preston se penche en 848 pages avec brio sur cette terrible guerre qui a tendance à être vue comme subalterne avant la Seconde Guerre mondiale, mais qui a été un laboratoire de l’art de la guerre moderne.

Un livre fleuve qui nous emmène dans l’Espagne chancelante

La Guerre civile d’Espagne est complexe : ses tenants et ses aboutissants sont encore discutés aujourd’hui. C’est pourquoi Paul Preston s’attache à poser les bases de cet événement. L’ouvrage débute en 1931, avec un titre ô combien évocateur : « Les guerres sociales ». Car c’est un des moteurs de la guerre d’Espagne

Tout juste sortie de la dictature du général Primo de Rivera qui durait depuis 1923, le pays est chancelant. La distinction pauvres / riches est très marquée, notamment dans le sud où un système quasi-féodal de la société existe encore : des riches propriétaires terriens embauchent des paysans pauvres pour travailler sur leurs terres. La dictature de Primo de Rivera a amené de grosses disparités économiques : les petits paysans sont sous-payés, et souffrent des effets de la crise économique de 1929.

Au Nord, les régions industrielles ou minières comme les Asturies ne sont pas épargnées. La masse d’ouvriers et de mineurs pauvres sont confrontées aux même difficultés économiques que leurs homologues du sud.

C’est une Espagne foncièrement divisée que récupère la Seconde République espagnole, proclamée en 1931. D’inspiration de gauche et libérale, de nombreux gestes sont faits pour aider les classes populaires… mais le gouvernement s’attire l’ire de nombreux groupes sociaux conservateurs, dont les classes moyennes, puissantes dans le sud. C’est sur ce terreau que vont pousser les germes de la sédition des Franquistes.

L’émergence de Franco et la chute de la Seconde République espagnole

C’est grâce à ces franges conservatrices mécontentes que la révolution grandit. Les propriétaires terriens du sud font régner la terreur sur les paysans, en laissant pourrir les récoltes sur pied ou en exécutant de manière extra-judiciaire les contestataires. La vengeance est terrible : de nombreuses personnes considérées comme « de droite » dans le reste du pays sont agressés. Prêtres, nantis locaux, sont désignés comme des « ennemis du peuple » par des politiciens anarchistes ou d’extrême-gauche. C’est à l’arrivée des regulares de Franco (soldats fidèles aux rebelles) que l’Espagne bascule dans la guerre civile.

Le livre retrace les tentatives désespérées du pouvoir en place de maintenir sa légitimité dans la tourmente. Alors que les franquistes avancent, communistes, anarchistes et trotskistes (notamment du POUM, où a servi George Orwell) se disputent le pouvoir. Les milices anarchistes exécutent des centaines de prisonniers dans les prisons, se rendent coupables d’exactions multiples et cherchent à prendre le pouvoir.

Les troupes franquistes ont produit elles aussi leur lot de violences : la Légion espagnole, composée de Maures (le Maroc est alors sous domination espagnole), inflige de terribles supplices aux civils et aux prisonniers.

Franco insiste : il faut que la « gauche » comprenne que ses « crimes » (sous-entendu faits à la bourgeoisie) ne seront pas impunis. Les troupes de Franco se comportent donc comme elles se sont comportées pendant la Guerre du Rif au Maroc, c’est-à-dire en torturant et en humiliant les populations civiles.

Verdict

Le livre de Paul Preston est imposant : au long des 848 pages, le lecteur se rend compte que la guerre d’Espagne est bien plus compliquée à comprendre qu’elle n’y paraît. C’est un sujet grandement éclipsé par la Seconde Guerre mondiale, mais son déroulement aura marqué profondément l’Espagne.

L’auteur décrit de manière impartiale les atrocités des deux camps, et aussi les actes d’humanité. La guerre d’Espagne a été un formidable laboratoire pour l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste et l’URSS.

La « main de Moscou », à travers les « conseillers politiques » qui ont soutenu la République, a permis de montrer la levée du fascisme comme le danger prochain.

Enfin, le lecteur se pose la question à la fin de l’immense gâchis qu’a été cette guerre : si la République n’avait pas été si divisée entre sensibilités politiques de gauche, on peut penser que les forces rebelles de Franco auraient eu beaucoup plus de mal à conquérir l’Espagne.

Seule ombre au tableau : il faut un minimum de connaissances dans l’histoire espagnole pour pouvoir s’immerger totalement dans le livre. Certains noms, termes géographiques, termes sociaux ne sont pas forcément explicites et nécessitent une recherche annexe à la lecture de l’ouvrage.

Dans tous les cas, ce livre est majeur dans la connaissance historiographique en amenant une vision revisitée et impartiale de ce conflit qui a marqué durablement l’Espagne - et l’Europe.

  • Witz Chroniqueur, Historien
  • « L'important n'est pas ce que l'on supporte, mais la manière de le supporter » Sénèque