L'engagement des premiers chars dans la bataille de la Somme : Une révolution militaire - 2ème partie

5 janvier 2017 par Zog | Première guerre mondiale - Bataille de la Somme | Histoire

Cinq longs mois après la parution de la première partie de ce dossier, place à la suite. Après avoir présenté le musée des blindés de Bovington et ses diverses expositions, cette seconde et dernière partie va s’attacher à revenir sur le contexte d’apparition et d’utilisation des premiers chars, puis à présenter l’ensemble des bouleversements qu’ils ont entrainé dans les doctrines militaires de l’époque.

Nous concentrant surtout sur la période de la Première Guerre Mondiale, nous opérerons pour conclure l’article un rapide voyage dans le temps jusqu’en 2017 afin de lister les principales évolutions connues par les véhicules blindés au fil du temps.

Le char, une idée pas si nouvelle

Si le char, en tant que véhicule blindé doté d’un armement offensif, a révolutionné la pratique de l’art militaire, force est de constater qu’il peut être relié à des origines très anciennes. Avec l’aviation, le char constitue le second symbole majeur de la guerre au XXème siècle. Pour autant, il est tout sauf une création ex nihilo. En effet, on peut relier le développement du char d’assaut à au moins deux origines différentes, mais complémentaires :

  • Tout d’abord, le char peut être envisagé comme une version modernisée des chars de l’Antiquité tractés par des chevaux et qui étaient parfois utilisés sur les champs de bataille. En ce sens, le char constitue la réapparition et le prolongement d’une arme très ancienne, dotée peu ou prou des mêmes attributions et du même rôle sur le terrain.
  • Ensuite, le char peut aussi être considéré comme la continuité de la cavalerie militaire traditionnelle, la faisant passer du cheval à la machine. Cette conception se heurte toutefois au fait que les premiers chars construits par les britanniques n’ont pas à remplir les mêmes missions que la cavalerie. En effet, dans un premier temps, les chars vont être cantonnés à des missions de soutien d’infanterie. Ils seront lents et peu mobiles, là où la cavalerie doit à l’inverse user de sa mobilité et de sa vitesse pour exploiter les brèches faites dans les lignes de l’ennemi. Cette conception du char comme prolongement de la cavalerie conviendra bien mieux à la doctrine française dans laquelle on remarque une continuité
    L'engagement des premiers chars dans la bataille de la Somme : Une révolution militaire1. « Blueprint » d’un char Mark britannique.
    entre le cheval et le char, avec en étape intermédiaire le tracteur. Le monde agricole a ainsi participé d’une façon non négligeable au développement des blindés, même si ce sont les ingénieurs militaires qui ont flairé le gain que pourrait représenter cette innovation, mise au service des armées sur le terrain. Ces derniers ont par exemple préféré l’usage de chenilles au détriment des pneus, jugés trop fragiles pour faire face aux terrains accidentés des No man’s land.

À travers ces deux exemples et ces deux conceptions, il apparait donc très clairement que le développement du char comme outil de guerre du XXème siècle siècle ne provient pas de nulle part et s’ancre dans une logique de long terme qui trouve diverses sources et origines à travers l’Histoire.

Un développement envisagé comme une réponse à l'impasse des tranchées

Pour autant, en 1914, les différents bellicistes sont loin de repérer avec évidence le potentiel dévastateur que pourrait représenter une version remise au goût du jour des chars antiques. La guerre doit être menée vite et l’emploi de l’infanterie est massif.

Les généraux français en charge au début du conflit refusent de penser que l’aviation aura un rôle décisif, autre que celui de la reconnaissance... alors de là à imaginer que des formations de chars pourraient nous apporter la victoire... il y a vraisemblablement tout un monde. Le fait est qu’aucun des deux camps ne prévoit l’imminence du blocage général et massif que va connaitre l’ensemble du front Ouest. Tous sont persuadés que la guerre sera de courte durée. On sera bien évidemment à Paris/Berlin pour Noël.

Dans les faits, la réalité est toute autre. La « course à la mer » sonnant la fin de la guerre de mouvements, les deux armées s’enterrent à partir de 1915 dans des réseaux de tranchés toujours plus denses et perfectionnés. Le conflit change drastiquement de visage pour adopter celui d’une guerre de positions, d’autant plus dévastatrice et meurtrière que l’industrialisation des moyens militaires n’a jusqu’alors jamais été aussi importante dans l’Histoire de l’humanité.

Face à cet enlisement et aux pertes effroyables que subissent les deux armées dans des offensives aussi couteuses qu’inutiles, Churchill, alors Grand Lord de l’Amirauté, comprend qu’il faut se sortir de cette impasse au moyen d’armes nouvelles car l’infanterie et l’artillerie ont montrées leurs limites face au perfectionnement des réseaux défensifs de tranchées.

L'engagement des premiers chars dans la bataille de la Somme : Une révolution militaire2. Char Mark, Tank Museum of Bovington.

En 1915, il ordonne donc la création du « Landships Committee ». Regroupant des élites militaires et des ingénieurs, ce comité est chargé de gérer la conception, le développement et la construction du premier char de combat employé lors de la Première Guerre Mondiale : le Mark One. « Landship » peut se traduire en français par « cuirassé terrestre », preuve du haut degré d’attente et des espoirs que place Winston Churchill en cette nouvelle arme.

Ainsi, le char est envisagé comme une réponse à un contexte particulier. Selon les responsables britanniques de l’époque, il permettra d’apporter la solution qui contournera le blocage et le problème de la guerre des tranchés. Indirectement, cela doit mener les armées de l’Entente à la victoire, car elles sont sur la défensive depuis le début du conflit dans lequel ce sont bel et bien les Allemands qui ont gagné du terrain. Le char doit permettre à l’Entente de sortir de sa torpeur et de son immobilisme. Il est également chargé de faire sauter le verrou des tranchés allemandes pour permettre aux armées franco-britanniques de reprendre l’initiative. L’objectif affiché est on ne peut plus ambitieux.

Une conception secrète et protégée

Les attentes importantes placées dans le projet « Landship » vont justifier le secret le plus total dans lequel il est mené. Puisque cette arme nouvelle va révolutionner la guerre et être si efficace qu’elle apportera la victoire décisive aux armées de l’Entente, les pays de la Triple Alliance ne doivent absolument pas en avoir connaissance.

Ainsi, le projet se développe dans le secret le plus total. Le mot « tank » lui-même peut se traduire par « réservoir ». La supercherie est utilisée par les Britanniques pour tromper les espions allemands. Tout est fait pour conserver cet atout secret et inviolé jusqu’à son déploiement sur le champ de bataille.

Outre le fait de duper les Allemands, les chars doivent être construit également sans que la population civile britannique ne soit mise au courant. Toutes les personnes travaillant sur le projet sont tenues au devoir de réserve, et lorsque vient le moment de recruter des hommes pour diriger ces machines, la publicité le fait en vantant les mérites d’un club de motocyclistes.

Sous ce couvert, l’Angleterre va donc recruter ses premiers tankistes qui formeront le « Royal Tank Corps ». Officiellement, et toujours pour que les Allemands ne se doutent de rien, ils rejoignent la « Heavy Section Machine Gun Corps », ce qui laisse présager qu’ils deviendront des servants de mitrailleuses. Derrière cette idée et cette culture du secret, on retrouve Winston Churchill qui, épaulé par John French, commandant du BEF, vont être les deux grands promoteurs de ce projet.

L'engagement des premiers chars dans la bataille de la Somme : Une révolution militaire
3. Éléments du Royal Tank Corps en formation. Bisley Camp, 1915
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Les alliés français et russes sont quand même mis au courant du développement de la nouvelle arme et entament des recherches similaires, renforçant ainsi l’avance dont dispose l’Entente face à une Triple Alliance qui n’a que peu conscience de son retard.

Dès lors, un cahier des charges est vite fixé. Le véhicule devra servir de soutien à l’infanterie, la protégeant derrière son blindage et lui permettant de progresser à travers le No man’s land sans subir de pertes trop importantes. Cela implique nécessairement deux choses :

L'engagement des premiers chars dans la bataille de la Somme : Une révolution militaire4. Un char Mark V suivi par de l’infanterie en 1918.
  • La vitesse du tank ne doit pas excéder celle d’un fantassin progressant sur le champ de bataille, afin de permettre à l’infanterie de rester au contact de la protection qu’offre le blindage du véhicule contre les tirs de mitrailleuses et de fusils. Il est donc inexact d’expliquer la lenteur des premiers chars par le seul facteur des limitations technologiques des moteurs de l’époque. Certes, ces limitations ont joué un rôle, mais si les premiers chars ont été conçus comme des véhicules lents et massifs, c’est avant tout de façon volontaire et parce que les tâches qu’ils avaient à remplir l’exigeait.
  • Le véhicule devait être suffisamment massif, armé et imposant pour déblayer les barbelés, obstacles et autres fortifications jalonnant le champ de bataille, afin de permettre de détruire les premières lignes ennemies avec le support de l’infanterie.

Par ailleurs, puisque le tank doit être capable de franchir les lignes de tranchés sans se retrouver bloqué dans les boyaux, il doit adopter une forme assez longue. Le premier prototype de châssis anglais, baptisé « Little Willie » fut certes fonctionnel, mais jugé inapte à traverser les tranchées. C’est pourquoi les chars de la série « Mark » adoptèrent au final une silhouette bien plus longue.

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5. Un char Mark IV tente de franchir une tranchée britannique lors de la bataille de Cambrai.
6. Prototype « Little Willie »
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La Bataille de Flers Courcelette : un baptême du feu mitigé pour le Mark One

Prenant part dans le cadre de l’offensive de la Somme, menée par les troupes du Commonwealth, la bataille de Flers Courcelette correspond au premier engagement connu des chars Mark One sur le terrain. Si la bataille de la Somme commence le 1er juillet 1916, les combats à Flers ont lieu dans la journée du 15 septembre de la même année.

Petite parenthèse pour les éventuels anglophobes qui pourraient lire cet article : l’offensive de la Somme était initialement prévue deux à trois mois plus tard, mais devant l’essoufflement de l’armée française à Verdun, nos alliés britanniques ont pris sur eux d’en précipiter le lancement afin de soulager nos Poilus. Le résultat : 57.000 morts pour l’armée britannique la seule journée du 1er juillet 1916. Aussi, tachez de penser à ces 57.000 hommes, la prochaine fois que vous trouverez judicieux de tirer à tout va sur les Anglais.

Après cette mise en contexte de la bataille de la Somme, revenons-en à nos moutons. L’engagement des premiers blindés à Flers n’a rien de la révolution et du grand succès prédit par Churchill. Dans les faits, les résultats furent mitigés, pour ne pas dire décevants. Les pertes effroyables connues par l’infanterie britannique dans les premières semaines de l’offensive ont poussé l’état-major anglais à accélérer le déploiement des chars Mark One sur le terrain afin de limiter le carnage. Toutefois, ce déploiement anticipé ne put se faire que difficilement, et les chars n’étaient pas pleinement prêts pour leur baptême du feu.

L’apparition de ces monstres d’acier a toutefois eu le mérite de provoquer un énorme choc psychologique chez les troupes de premières lignes de l’armée allemande, saisies par l’effroi et terrifiées face à cet objet inconnu, semblant indestructible. Il faut se rappeler que personne n’avait jamais vu de tank à l’époque. Aussi, il est aisé d’imaginer la panique des fantassins allemands face à ce nouveau genre d’arme. Heureusement pour eux, les blindés britanniques pêchent au moins autant par leur lenteur que par leur manque de fiabilité. Leur faible mobilité les rend incapables d’exploiter les brèches pour transformer un succès tactique local en une victoire stratégique de grande échelle s’appliquant à l’ensemble du front. Ainsi, 15 chars Mark One se retrouvent bloqués dans la boue, sans compter de nombreuses pannes en tout genre. Les gains territoriaux sont faibles et les résultats de l’opération s’avèrent plus que décevants. Le grand ouragan blindé emportant tout sur son passage n’a pas eu lieu.

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7. et 8. Premiers messages transmis depuis un char lors de la bataille de Flers. Une note d’un fantassin dont l’unité est bloquée par une mitrailleuse allemande réclame notamment le soutien des blindés.

Une fois passé la terreur et le choc psychologique, les Allemands ont vite appris à faire face à ce nouvel adversaire. Ils se ressaisissent et utilisent leur artillerie lourde, se rendant compte que la lenteur des chars en fait des cibles privilégiées. Aussi, il faut bien prendre garde à ne pas surestimer l’impact des premiers chars utilisés en 1916. Sur le terrain, ils furent loin d’être aussi efficaces que prévus, si bien que sur les 49 chars utilisés durant les premiers jours de leur engagement au combat :

  • 32 seulement atteignent le front, les autres ayant des pannes avant même d’atteindre les premières lignes britanniques.
  • 25 réussissent à passer les premières lignes britanniques et à s’insérer dans le No man’s land, 7 chars ayant essuyé des pannes diverses au moment de se lancer à l’assaut.
  • 9 chars seulement arrivent à atteindre les lignes allemandes pour opérer une percée. Sur un total initial de 49, inutile de préciser à quel point le ratio est faible, les autres chars ayant principalement subi des avaries ou ayant parfois été détruits.

Churchill lui-même regretta la précipitation dans le déploiement des tanks, estimant qu’une invention d’une valeur inestimable a été dévoilée à l’ennemi dans le but de reprendre quelques villages en ruines. Se pose alors la question de la fiabilité dont manquent grandement les chars britanniques. La non réussite des Mark One est en effet davantage imputable aux diverses pannes qu’ils ont rencontrés qu’à l’opposition des troupes allemandes. Il faudra attendre 1918 et la Bataille de Cambrai pour voir des chars Mark IV et Mark V plus fiables être utilisés avec davantage de réussite. Nous y reviendrons plus tard.

L'engagement des premiers chars dans la bataille de la Somme : Une révolution militaire9. Un char Mark V redorant le moral de fantassins canadiens, en 1918.

Tout n’est pour autant pas bon à jeter et l’on aurait tort de qualifier le bilan de ce baptême du feu « d’échec total ». En effet, outre le choc psychologique terrible infligé aux Allemands, la présence des chars a également eu pour effet de redonner de l’allant et du moral aux troupes de l’Entente sur le terrain. L’arrivée de l’un de ces monstres d’acier bienveillants avait pour effet de redonner aux soldats du Commonwealth de la vigueur et de leur insuffler un dynamisme, un optimisme, un regain de combativité et un second souffle.

Douglas Haig, successeur de French à la tête du BEF, estima ainsi que les troupes atteignirent leurs objectifs là où les chars avancèrent et échouèrent là où les chars n’étaient pas parvenus. On peut donc estimer que le bilan est mitigé. Par ailleurs, à la vue de ces conclusions, il apparait très clair que le char est davantage considéré à cette époque comme une arme de propagande, du fait de sa dimension technologique et mécanique, que comme un véritable armement utile et efficace.

L'impact considérable du char comme arme au service de la propagande

Si sa réussite reste dans un premier temps mitigé sur le terrain, notamment en raison d’un manque de fiabilité et d’une mauvaise utilisation qui en est faite, le char reste une fantastique arme mobilisée par la propagande britannique.

Ainsi, il est présenté aux civils sur Trafalgar Square, en 1916, quelques semaines après la bataille de Flers. La presse anglaise fait sa Une de l’arrivée des chars sur les champs de bataille de la Somme. Au cœur de la nation anglaise, dans ce centre névralgique du monde britannique qu’est Trafalgar Square, une foule énorme se presse alors pour venir admirer et découvrir l’engin. L’engouement populaire est énorme et le char ne tarde pas à constituer une attraction.

Conscientes des gains à tirer de cet attrait de la population civile, les autorités britanniques ne tardent pas à lancer une campagne de « Warbonds » et les citoyens britanniques sont priés de débourser une petite somme d’argent en échange du droit de voir les chars. Cette campagne sert à financer l’effort de guerre, mais aussi le développement des chars. On peut donc considérer qu’il s’agit d’une forme de financement participatif longtemps avant l’heure !

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10. Une du Daily Mirror, le 22 novembre 1916 présentant le Mark One au combat.
11. Affiche de la campagne de propagande destinée à acheter des bons de guerre pour les tanks
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Un championnat est même organisé entre les différentes villes où le char effectue sa tournée, telle une star parcourant tout le pays pour se produire. Il s’agit de voir quelle ville sera la plus généreuse en termes de donations dans une compétition permettant de récolter toujours plus de fonds. Le char est donc mis au service du patriotisme par les services de propagande de l’Etat britannique.

Au final, un lien particulier se créé entre les civils et les chars, si bien qu’après la fin de la Première Guerre mondiale, nombreuses seront les communes qui récupèreront en contrepartie de leur effort financier un char obsolète. Malgré cela, l’immense majorité de ces véhicules sera malheureusement démontée, leur métal refondu pour servir au moment le plus difficile du second conflit mondial. Cela explique que peu de ces chars ont survécus aux ravages du temps. Le musée de Bovington en détient cependant un.

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12. et 13. Char Mark sur Trafalgar Square en 1916…et en 2016
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Le Mark IV, une version plus fiable et perfectionnée pour faire enfin du tank l'engin redoutable qu'il devait initialement être

Développer un char afin de servir la propagande et l’effort de guerre, c’est une bonne chose, mais c’est loin d’être suffisant par rapport aux immenses attentes initiales de Churchill qui, rappelons-le, voyait en le char la solution pour remporter la guerre et contourner le blocage des tranchés. Afin de faire du char une arme redoutable, il convenait d’améliorer sa fiabilité et l’utilisation qui en était faite. C’est dans ce but que fut développé le Mark IV.

L'engagement des premiers chars dans la bataille de la Somme : Une révolution militaire14. Char Mark IV, Tank Museum of Bovington.

Mieux paré à affronter les champs de bataille de France que son aîné, le Mark IV se distinguait par ses caractéristiques impressionnantes.

Rassemblant huit membres d’équipages, dont trois chauffeurs (ce qui, apparemment, simplifie sa conduite), il apparait comme la nouvelle référence pour l’armée britannique et Douglas Haig en commande 1000 pour 1917.

Offrant une vitesse maximale de 6km/h, il continuait de répondre à l’impératif de soutien de l’infanterie, constituant un véhicule toujours aussi lent et massif, vulnérable aux tirs des canons. Avec son réservoir de 75 litres, il avait une autonomie de 40 km, ce qui reste très faible, même pour l’époque. Embarquant des bidons supplémentaires, mais aussi des obus pour ses deux canons de 6 livres et des boites de munitions pour les mitrailleuses, le char constitue un espace bien rempli, une fois en marche, puisqu’il faut y rajouter les huit membres de l’équipage.

L'engagement des premiers chars dans la bataille de la Somme : Une révolution militaire15. Vue de l’intérieur d’un char Mark. Espace exigu et clos.

Les conditions de vie à l’intérieur étaient plutôt difficiles à supporter, le moteur fonctionnant pouvant faire monter rapidement la température interne vers les 50 degrés. Des dysfonctionnements sur les premières versions firent que certains équipages furent gazés par leurs propres chars dont émanait des vapeurs hautement toxiques à respirer. Par conséquence, les équipages furent rapidement équipés de masques à gaz, même si l’on peut imaginer qu’il n’était sans doute par très agréable de porter un tel masque par 50 degrés.

Par ailleurs, le char avançant lentement vers les lignes ennemies une fois en mission, toute sortie en était exclue, sous peine de se faire abattre par les Allemands. Les communications se faisaient donc via des pigeons voyageurs que l’équipage pouvait lâcher à travers une fente ouvrable. Cela signifie aussi que les hommes utilisaient généralement les douilles des obus pour faire leurs besoins et qu’ils n’avaient pas la possibilité de les jeter dehors avant leur retour à la base. À huit à bord, par 50 degré, imaginer ces odeurs mêlées à celles de l’essence et des gaz d’échappement du moteur a de quoi susciter des haut-le-cœur.

Ces conditions, assez difficiles à supporter, restent toutefois préférables à celles du fantassin de l’époque dont on estime la durée de vie sur le front en moyenne à deux semaines contre plus de six mois pour un tankiste. Même s’il ne constitue pas encore une machine de guerre irréprochable, le Mark IV est une véritable innovation, bien plus fiable que ses prédécesseurs.

Du côté allemand, cela pose la nécessaire question de la lutte antichar. Durant un temps, le seul manque de fiabilité des chars anglais pouvait suffire à empêcher l’armée allemande d’avoir à faire face au problème, mais vu que les chars anglais sont de moins en moins défaillants, il s’agit de développer des solutions efficaces pour les contrer. Celles-ci peuvent se résumer en trois catégories, différentes mais complémentaires :

  • Via l’utilisation de l’artillerie, des canons et d’armes explosives individuelles telles les premières grenades antichars développées en urgence côté allemand
  • Par l’usage des premiers fusils antichars, armements à l’efficacité douteuse et rudimentaire, semblant davantage avoir pour mission de rassurer le fantassin en lui donnant l’impression qu’il a une chance de s’en sortir face au char, plutôt que d’être capable de véritablement le mettre hors combat. La cartouche de ces fusils, si elle pouvait en effet percer le blindage des chars britanniques, n’était en revanche pas à même de mettre hors de combat les huit membres de son équipage.

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16. Conseils pour la lutte antichar, document officiel de l’armée allemande.
17. L’un des premiers fusils antichars, notamment représenté dans Battlefield 1.

  • Par l'utilisation des chars allemands, soit directement capturés aux Anglais, soit développés à partir de ces véhicules capturés. En effet, ils développeront également leurs propres chars à partir de ces modèles britanniques tombés en panne et récupérés sur le champ de bataille.
L'engagement des premiers chars dans la bataille de la Somme : Une révolution militaire18. Char Mark capturé par les Allemands (gauche) et char A7V allemand (droite).

Jusqu’alors, on était en droit de se demander quel serait l’avenir des chars. Constitueraient-ils un armement conventionnel ou se borneraient-ils à un équipement d’élite, utilisé en nombre restreint ? La réponse à cette question tombe rapidement : le nombre de chars important commandé par les Britanniques, associé au fait que l’armée française (Schneider, Saint-Chamond et bientôt Renault FT) dispose de ses propres chars, désormais rejointe par les Allemands, propulse définitivement le char au rang de nouvel armement conventionnel.

L'apparition de nouvelles missions confiées aux chars : vers une progressive diversification des doctrines fin 1917

L’apparition du char français Renault FT, en 1917, fait basculer les véhicules blindés dans une nouvelle ère. Si le Mark One reste le premier char employé au combat, on peut considérer que le Renault FT est le premier char « moderne » en ce sens qu’il répond à un cahier des charges différent par rapport à son homologue britannique.

L'engagement des premiers chars dans la bataille de la Somme : Une révolution militaire19. Char français Renault FT, Tank Museum of Bovington.

Là où le Mark One est massif et lent pour soutenir l’infanterie, le Renault FT est bien plus petit et mobile, n’embarquant qu’un équipage de deux hommes. Ses missions et son mode d’utilisation divergent totalement de celles confiées jusqu’alors aux chars de la gamme britannique des Mark. Plus petit, plus rapide, plus mobile, le Renault FT se place davantage dans le rôle jusqu’alors conféré aux unités de cavalerie. Son but consiste à exploiter la brèche après l’avoir opérée, chose que le Mark One ne pouvait évidemment pas faire du fait de sa faible vitesse.

En 1918, une utilisation correcte des Renault FT offrira des résultats satisfaisants et portera un coup sévère aux armées allemandes lors de l’offensive décisive qui scellera la victoire de l’Entente. Cette évolution marque la première révolution importante dans les doctrines de combat opérée depuis l’apparition des chars en 1916, mais elle reste toutefois à nuancer.

De fait, le char va révolutionner les stratégies militaires sur le long terme, et ce de façon radicale, mais il le fera surtout lors de la Seconde Guerre mondiale. Dans l’immédiat de la Première Guerre mondiale, la révolution sera en revanche limitée et le char fut à cette époque surtout envisagé comme un objet soutenant les stratégies de l’infanterie propre à la guerre des tranchées, plutôt que comme une nouvelle arme à part entière avec ses propres codes et changeant radicalement la façon de se battre. Pour atteindre cette réflexion, il faudra attendre 1939 et l’emploi massif de l’arme blindée dans le cadre des tactiques « Blitzkrieg » utilisées par le Troisième Reich.

Le rôle du char durant la Seconde Guerre mondiale et après celle-ci : entre évolution et mutation

Conscient du potentiel dont dispose les chars, le Troisième Reich va rapidement s’atteler à développer une puissante composante blindée au sein de ses forces combattantes. Les Allemands perfectionnent les tactiques et l’emploi des chars, les équipant notamment de radios en vue d’optimiser leur utilisation sur le terrain.

Cela ne manque pas de les rendre plus efficaces et plus mobiles, face à des chars Alliés qui, s’ils semblent mieux armés et plus blindés sur le papier, manquent cruellement de mobilité et de flexibilité dans leurs communications, usant notamment de fanions pour échanger des messages. La méthode, si elle présente un petit côté folklorique nous rappelant un épisode de Kaamelott, manque toutefois cruellement d’efficacité. Du côté allemand, tout est mis en œuvre pour favoriser l’essor de la Blitzkrieg.

Les armées Alliées poursuivent pour leur part une trajectoire radicalement opposée durant l’entre-deux guerres, préparant des chars destinés à un remake de la guerre des tranchées que fut le premier conflit mondial. Dans ce contexte, des projets comme celui de l’Independent et du TOG, aussi étranges que majestueux, sont menés. Le char B1 français, pour sa part, n’est pas amené à être mobile. Il sacrifie cette composante au profit d’un important blindage et d’une grande puissance de feu, qui lui seront toutefois inutiles lors des grandes manoeuvres de contournement opérées par les Allemands.

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16. Drapeaux de communications. Chaque drapeau renvoyait à une communication spécifique.
17. L’énorme TOG II, aussi majestueux qu’étrange, conçu durant l’entre-deux guerres et adapté au franchissement des tranchées et des obstacles, mais totalement inadapté à la Seconde Guerre mondiale.

Globalement, le développement des chars a été très rapide, et les blindés ont radicalement changé de visage en à peine l’espace de 50 ans, là où le fusil a subi plusieurs siècles de mutations. Le tank a marqué l’entrée de l’art militaire dans une nouvelle ère.

Dans un premier temps, les officiers supérieurs n’en eurent pas immédiatement conscience, utilisant d’une façon peu efficace ce nouvel outil. Au final, la Seconde Guerre mondiale, puis la Guerre Froide, vont tour à tour façonner et changer la façon de faire le char, ainsi que son rôle sur le champ de bataille.

Si en début de Seconde Guerre mondiale, les Allemands privilégient des chars légers et rapides, avec une primauté accordée à la mobilité pour déborder l’adversaire, les choses vont changer au fur et à mesure que la guerre tourne mal pour le Reich.

Ainsi, plus le conflit dure, plus on voit apparaitre des chars lourds, comme le Tigre. Leur solidité est envisagée comme la solution. On les croit invincibles durant une courte période, leur blindage n’étant que difficilement percé par les canons des chars Alliés et soviétiques.

En fin de conflit, des prototypes de véhicules dits « super lourds » comme le T28 américain sont même développés. Le fait est que l’on cherche à cette époque à produire des véhicules toujours plus gros, plus lourds et plus blindés, en pensant que leur résistance est un gage de qualité.

L'engagement des premiers chars dans la bataille de la Somme : Une révolution militaire22. Char super lourd américain T28, prototype.

Toutefois, le perfectionnement de l’aviation d’attaque au sol, couplée au développement des missiles dotés d’un grand pouvoir de pénétration rend les blindés de ce type totalement obsolètes et inutiles. Wittmann a peut-être accompli « l’exploit fantastique » de détruire de nombreuses chenillettes Bren et quelques Sherman embusqué depuis son char Tigre, mais ni le 88, ni le blindage de ces chars n'étaient de tailles à affronter les roquettes tirées depuis les P47 et autres Hawker Typhoon.

C’est donc finalement la guerre froide qui va pousser à une migration progressive vers les chars modernes que nous connaissons actuellement. Des véhicules tels le T62 et le M60 ont grandement inspiré et façonné l’utilisation actuelle que nos forces armées font en 2017 des blindés. Elle répond à la sainte trinité : « mobilité, puissance de feu, blindage », qui allie ainsi en une seule tendance la totalité des conceptions précédemment évoquées pour obtenir un engin aussi équilibré et performant que possible : le char de combat principal.

Par ailleurs, ces chars modernes sont des condensés de haute technologie. On peut citer par exemple le projet « Chieftain Shadow » qui vise à camoufler les émissions de chaleur et de poussière générées par les chars pour les rendre indétectables aux verrouillage des missiles.

Au final, tout au long du XXème siècle, le char a su se faire une place en or au sein des forces armées, devenant un équipement incontournable pour toute armée moderne d’un pays puissant qui se respecte. De sa première apparition en 1916, il y a désormais 101 ans, jusqu’à nos jours en 2017, les deux guerres mondiales ainsi que la guerre froide ont continuellement refaçonné son rôle et son mode d’emploi sur le terrain. L’absence de conflits majeurs entre les grandes puissances a toutefois ralenti le rythme de progression et d’évolutions radicales que connaissent ces dernières années les chars, ce qui est une bonne chose. Bien malin sera donc celui capable de déterminer avec précision quels seront les chars de demain.

Épilogue : le char dans les jeux vidéo

Dans le jeu vidéo historique, les exemples d’apparition des chars sont pléthores. Qu’il s’agisse de World of Tanks ou de War Thunder qui se consacrent à des combats massivement multijoueurs entre chars fidèlement modélisés, ou des Call of Duty et autres Battlefield, la quasi-totalité des jeux vidéo traitant d’une thématique militaire du XXème siècle abordent d’une façon ou d’une autre la thématique des chars, que ce soit de façon indirecte, comme un simple arbre des technologies présentant les différents modèles dans Hearts of Iron IV, ou via une campagne entièrement dédiée aux tankistes dans le récent Battlefield 1. Codename Panzers, Brothers in Arms, Blitzkrieg, Medal of Honor, Call of Duty 2, avec notamment une superbe campagne sur la guerre blindée dans le désert et la fameuse « charge des Crusarders » … il y a bien trop d’exemple pour pouvoir tous les citer !

L'engagement des premiers chars dans la bataille de la Somme : Une révolution militaire  L'engagement des premiers chars dans la bataille de la Somme : Une révolution militaire
23. Char Mark V « Black Bess » représenté dans Battlefield 1.
24. La charge des Crusaders, ou comment représenter la guerre blindée menée contre l’Axe en Lybie selon l’excellent Call of Duty 2.

Aussi, puisque cet article s’est concentré sur l’apparition du char Mark One et de ses variantes, j’ai fait le choix de le boucler en choisissant pour l'occasion de ressortir la vidéo de la célébration du centenaire de la bataille de la Somme, avec un char Mark qui roula en 2016 dans les rues de la capitale britannique. Moment historique que nous avions pu vivre grâce au Tank Museum de Bovington et à World of Tanks. Savourez le spectacle :