Berlin sous les bombes françaises en 1940 : l'odyssée du « Jules Verne »

L'Amiral
15 septembre
2017

7 juin 1940. La nuit est tombée depuis longtemps sur la capitale du Troisième Reich. La population est tranquille, la guerre à l’Ouest se déroule bien.

Depuis le 10 mai 1940, les troupes françaises sont sans cesse repoussées, bien qu’elles se battent comme des lions. De nombreux bruits d’avions se font entendre au dessus de Berlin. Des avions de reconnaissance de retour de missions, des avions de transport de passagers... mais un sifflement anormal se fait bientôt entendre, puis des explosions, suivies de gerbes de feu.

Paniqués, les Berlinois descendent dans leurs abris alors que la DCA se déchaîne. L’appareil français « Jules Verne », Farman F-223, vient de procéder au premier bombardement de la capitale allemande de la Seconde Guerre mondiale.

Retour sur ce fait de guerre méconnu.

Un acte sans portée stratégique mais pour l’honneur

Le 7 juin 1940, la campagne de France touche presque à sa fin. Les Allemands sont bientôt aux portes de Paris, et la résistance continue.

Quatre jours plus tôt, le 3 juin, l’opération « Paula » a été déclenchée par les Allemands : des bombardiers Do17, He-111 et des Ju-88 bombardent violemment les alentours de la capitale française pour déstabiliser les troupes qui la défendent.

Cette opération est un choc pour l'État-Major français : Paris et ses alentours n’ont jamais encore subi de bombardements de cette intensité. Conscients que la guerre est de plus en plus difficile à gagner, certains officiers proposent alors de bombarder Berlin, pour l’honneur.

L’aviation française, le 7 juin 1940, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Pour parcourir les milliers de kilomètres qui séparent la France de Berlin, il faut un appareil avec un long rayon d’action. Or, aucun appareil militaire de cet acabit n’est disponible. Qui plus est, sur les 420 bombardiers disponibles le 10 mai 1940, environ 350 ont déjà été mis hors de combat.

Une solution fut vite trouvée par des officiers de la Marine Nationale. En 1939, sentant la guerre arriver, cette dernière réquisitionne trois Farman F-223.1 destinés aux vols longs courriers d’Air France. Ces quadrimoteurs de 23 mètres de long et de 34 mètres d’envergure sont considérés comme de possibles bombardiers longue distance. Leur capacité d’emport est considérable pour l’époque : 6 à 8 tonnes de fret. Ces trois avions sont aussitôt renommés « Camille Flammarion », « Jules Verne » et « Le Verrier ».

Le Jules Verne, avant de recevoir sa peinture noire.
Le Jules Verne, avant de recevoir sa peinture noire.

Début 1940, ils sont convertis en appareils militaires, avec notamment l’ajout d’un canon de 20mm, une mitrailleuse de 7,5mm et la possibilité d’emport de 4200kg de bombes. L’appareil peut grimper jusqu’à 8000 mètres d’altitude, et emporte 14 000 litres d’essence. Dépendants de la Marine, les avions reçoivent des équipages de marins.

Le capitaine de corvette Daillière prend le commandement du « Jules Verne ». Lors des modifications, son avion ne peut pas accueillir de soute à bombes à cause des réservoirs de carburant. Des lance-bombes sont donc installés sous la carlingue... certaines étant à 20cm du sol, les ingénieurs soulignent la dangerosité du dispositif. Le capitaine de corvette Daillière répond alors « Aucune importance, on fera attention ! ».

L'appareil, après avoir reçu son immatriculation et sa peinture.L'appareil, après avoir reçu son immatriculation et sa peinture.

Bombarder Berlin, une prouesse technique

Atteindre la capitale du Reich en ligne droite n’est pas possible pour le bombardier français. Il faudrait pour cela survoler les lignes ennemies et les principaux aérodromes allemands, ce qui ne manquerait pas de donner l’alerte.

Le capitaine de corvette Daillière prévoit ainsi un plan de vol ambitieux au départ de l’aérodrome de Mérignac (Bordeaux) : longer la côte belge, néerlandaise, puis survoler le Danemark de nuit, et enfin arriver sur Berlin par le Nord pour leurrer la DCA.

Pour ce périple, l’avion contient 18 000 litres de carburant. Qui plus est, 8 bombes de 250kg sont fixées sous les ailes, et un armurier amène aussi 80 bombes incendiaires de 10kg.

N’ayant plus de place, l’équipage range les bombes dans chaque espace libre… de manière très prudente car n’importe quel choc pourrait en faire détonner une !

L’équipage, le jour du 7 juin 1940, est composé exclusivement de marins :

  • Le Capitaine de Corvette Daillière, commandant.
  • L’enseigne de vaisseau Comet, navigateur.
  • Maître principal Yonnet, pilote.
  • Maître Scour, radiotélégraphiste.
  • Second maître Deschamps, mitrailleur-bombardier.
Dernières vérifications avant le décollage.Dernières vérifications avant le décollage.

Le « Jules Verne » a aussi été repeint pour son vol de nuit avec de la peinture noire, laissant juste apparaître son nom. Et le 7 au matin, sur la base de Mérignac, l’avion chargé à bloc est prêt à décoller. Le pilote Henri Yonnet décrit ce moment éprouvant :

« En bout de piste, l’appareil vibre, et lorsque je lâche les freins il me semble s’écraser un peu plus que d’habitude en commençant son parcours. La surcharge se fait drôlement sentir. Nous roulons depuis un bon bout de piste et ce bon Dieu de piège ne veut rien savoir pour décoller ; j’ai beau tirer sur le manche comme un perdu, il reste au sol décidé à se transformer en camion ou en tank... Je sens le “Jules” coller au terrain, et, malgré les moteurs à pleine gomme, je vois arriver les grands pins qui se dressent en bout de piste. Je me demande si nous n’allons pas nous vomir dessus. Ca fera un beau feu d’artifice avec nos bombes incendiaires et les milliers de litres d’essence que nous avons dans le ventre. Je pèse encore sur le manche et le “Jules” se décide, d’un coup, comme une ventouse qui lâche. Les pins passant si près au-dessous de nous que j’ai l’impression de les entendre siffler sous les plans. Lentement, je prends de l’altitude et amorce mon virage avec précaution... »

À 15h30, le « Jules Verne » est en l’air. Son objectif est simple : bombarder Berlin, mais éviter les zones d’habitation. Le but n’est pas de faire subir des atrocités aux civils, mais de montrer aux Allemands que les usines du Reich ne sont pas intouchables.

L’avion survole alors la Manche, puis se dirige vers le Danemark. L’enseigne de vaisseau Comet, le navigateur, témoigne de ce voyage :

« Je naviguais à vue, sans difficulté, le temps étant absolument clair. Je reconnus l’île allemande de Sylt, ce qui nous permit d’éviter la facilement sa très puissance DCA. J’avais un vent très précis, qui me permettait de calculer une vitesse/sol absolument exacte, et nous coupâmes de la Baltique au nord de Berlin, exactement à l’heure prévue. De là, il nous restait à peu près une quarantaine de minutes de vol pour arriver au-dessus de la capitale allemande. »

Le Jules Verne, peu avant sa mission sur Berlin.
Le Jules Verne, peu avant sa mission sur Berlin.

Berlin sous les bombes

Toujours pas repéré, l’avion poursuit sa course. La ruse consistant à arriver par le Nord fonctionne : la DCA ne s’active pas. De plus, l’équipage désynchronise les moteurs, donnant l’impression que plusieurs avions approchent.

Mimant une approche difficile de l’aéroport du Tempelhof, l’équipage peut prendre du temps pour localiser ses cibles. Les usines de banlieue sont alors déjà sous l’appareil. Le capitaine de corvette Daillière libère cinq bombes de 250kg, tandis qu’à l’arrière, le mécanicien et le mitrailleur jettent par la porte les bombes incendiaires.

Les Allemands se rendent alors compte de la supercherie : toutes les lumières s’éteignent et sont remplacées par des projecteurs, que la mitrailleuse du « Jules Verne » essaie de neutraliser.

Sur chaque bombe, les Français avaient écrit des « mots doux » notamment destinés à Hitler. Daillière raconte :

« Les petits copains qui ont écrit de si belles vacheries pour Hitler vont être contents, leurs compliments ont été livrés à domicile... Je tiens ma ligne de vol en serrant les dents et transpire comme un boeuf sous ma combinaison... au-dessous de nous des choses brûlent... Je suis transporté par une jubilation profonde ; enfin, pour une fois, pour la première fois même de son histoire, Berlin vient d’en prendre une bonne pincée, et c’est un avion français, ce brave « Jules », le nôtre, qui lui a fait cette distribution ! »

L’appareil français, sensiblement plus léger, réussit à éviter tous les tirs de DCA et la chasse de nuit allemande, qui n’est que peu efficace. Le « Jules Verne » repart maintenant vers la France en ligne droite.

À 05h10, le 8 juin 1940, l’avion se pose à Orly pour faire simplement le plein de carburant. Il redécolle aussitôt et se dirige vers l’aéroport de Lanvéoc-Poulmic, où il est caché de suite.

Quelques heures après, l’aéroport d’Orly est bombardé, et celui de Lanvéoc-Poulmic est survolé par un avion de reconnaissance allemand. Mais le « Jules Verne », lui, est sain et sauf.

Le Farman est un avion géant pour l'époque.Le Farman est un avion géant pour l'époque.

Conclusion

Le bombardement de Berlin par l’aéronavale française n’a qu’une portée hautement symbolique : Goering et Himmler avaient auparavant déclaré qu’aucun bombardier allié ne pouvait toucher la capitale du Reich. Le capitaine de corvette Daillière et son équipage les ont fait mentir.

L’anecdote dit qu’au lendemain du bombardement, Hitler lui-même devint vert de rage. Une « escadre française » avait bombardé Berlin ! La ruse des Français avait fonctionné.

En France aussi, la presse parla d’une escadre de bombardiers… alors qu’il n’y avait qu’un appareil. Les dégâts furent limités, les usines touchées purent reprendre leur production au bout de quelques semaines. Mais quelle ne fut pas la surprise des Allemands, devant l’audace de ces marins français.

Le « Jules Verne » continua sa campagne de bombardement des usines allemandes, et lui et ses deux collègues bombardèrent aussi des cibles en Italie. Mais l’armistice du 22 juin 1940 mit fin à sa carrière.

Piqués au vif, les Allemands permirent aux deux autres Farman de retourner à la vie civile, mais pas au « Jules Verne ». L’appareil fut relégué dans un coin de l’aéroport de Marignane.

Des rumeurs coururent, quelques années plus tard, que les Allemands allaient s’en saisir. Afin d’éviter que ce trophée ne tombe dans les mains allemandes, des inconnus s’infiltrèrent sur la base, et en pleine nuit, incendièrent le « Jules Verne ». Le capitaine de corvette Daillière, lui, tombera en combat aérien le 11 octobre non loin de Dakar.

Sources

  • Site internet : www.avionslegendaires.net
  • Henri Yonnet, Le Jules Verne, avion corsaire, Editions France-Empire, 1983, 250 pages.
  • Dominique Lormier, Comme des lions: mai-juin 1940, l'héroïque sacrifice de l'armée française, Calmann-Lévy, 2005, 330 pages.
  • Witz Chroniqueur, Historien
  • « L'important n'est pas ce que l'on supporte, mais la manière de le supporter » Sénèque