Dans un recoin de ce monde

Mère des phoques
Thématique
Seconde Guerre mondiale
6 novembre
2017
Info sur le film
Titre originalKono sekai no katasumi ni
Durée128 min
GenreAnimé, historique
RéalisateurSunao Katabuchi
Scénariste
  • Sunao Katabuchi
  • Fumiyo Kōno
SortieSeptembre 2017 (en France)
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Dans un recoin de ce monde est l'adaptation animé du manga du même nom de Fumiyo Kōno. Les lecteurs retrouvent à l'écran la jeune Suzu, âgée de 18 ans en 1944, année de son mariage qui l'oblige à vivre à Kure, un port militaire où la guerre envahit le quotidien. Suzu laisse alors derrière elle sa famille et sa ville natale, encore épargnée et relativement paisible, Hiroshima.

Le film s'ouvre sur l'enfance insouciante de Suzu à Hiroshima, excellente dessinatrice et peintre depuis l'enfance bien que maladroite. Sa grande imagination entremêle la banalité du quotidien et l'apparition de yōkai (créatures surnaturelles). Optimiste et rêveuse, Suzu ne laisse pas la guerre ébranler son quotidien et partage de petits bonheurs avec ses proches, jusqu'à l'irréparable.

Reconstruire Hiroshima

Reconstituer le quartier Nakajima Honmachi de Hiroshima tel qu'il était en 1933 tenait réellement à cœur à Sunao Katabuchi. C'est pourquoi il a fait des recherches pendant quatre ans en s'appuyant sur les archives et en allant à la rencontre des personnes qui ont connu Hiroshima à cette époque. Certains passants qui défilent dans la ville à l'écran ont même été inspirés de personnes réelles.

D'une grande minutie, Sunao Katabuchi a interrogé les habitants sur une boutique de vêtements, Taishōya, qui s'y trouvait à l'époque : ses matériaux, ses couleurs, la sensation que procurait ses rambardes en métal au toucher. Si le réalisateur s'est intéressé à ce lieu en particulier, c'est parce qu'il a été épargné par la bombe atomique et conservé dans son état de l'époque. Il est d'ailleurs possible de le visiter, car sous son nouveau nom, RestHouse, le bâtiment fait office d'espace de détente et d'office de tourisme.

Sunao Katabuchi a traité avec le même soin la scène où Suzu et son mari, Shūsaku, observent au loin le Yamato, il fut pendant la Seconde Guerre mondiale le cuirassé principal de la Marine Impériale japonaise. Des nuages parsèment le ciel en altitude mais le cuirassé est clairement visible. Les registres du Yamato précisent qu'il est entré dans le port de Kure le 17 avril 1944, jour où la météo était telle que représentée dans le film.

Un travail louable de la part du réalisateur ayant fait preuve de patience et de méticulosité ce qui permet aux survivants de retrouver un Japon qu'ils ont pu connaître et aux autres de découvrir un Japon qu'ils ne connaîtront jamais. Pour ma part, il s'agit là de la qualité principale du film.

Dans un recoin de ce monde

Tu as apporté un parapluie ?

Ce que j'ai également beaucoup apprécié c'est d'apprendre des petits éléments de la culture japonaise. Notamment lors d'une scène où Suzu est à table avec sa grand-mère et sa petite sœur. Elles s'amusent à comparer comment les deux filles tiennent leurs baguettes. Suzu les tient hautes ce qui signifie qu'elle se mariera loin, sa sœur fait l'inverse. C'est alors que survint une demande en mariage pour Suzu de la part d'un homme vivant à 25 kilomètres, soit à plus de 5 heures de marche.

Bien que les fiançailles ne soient pas encore officielles, Suzu reçoit un kimono de sa grand-mère qui lui explique que lors de la nuit de noces son mari voudra savoir si elle a apporté un parapluie. Elle devra répondre qu'elle en a apporté un tout neuf, puis « oui » quand il demandera à l'ouvrir. Suzu veut savoir pourquoi mais sa grand-mère se contente d'insister sur le fait qu'elle doit accepter. « Je crois que je deviens une adulte » pense Suzu suite à cette discussion.

Vêtue du kimono offert par sa grand-mère, Suzu se marie à Kure et a bel et bien apporté un parapluie. Et la fameuse discussion aura bien lieu la nuit de noces avec une tournure légèrement différente. La célébration du mariage laisse place au quotidien avec ses tâches ménagères, une belle-famille qu'il faut apprendre à connaître et l'éventualité d'un bombardement imminent...

Dans un recoin de ce monde

Composer avec la guerre au quotidien

Loin des champs de bataille, des stratégies militaires et de la vie des soldats, les spectateurs se retrouvent dans la cuisine de Suzu où elle fait preuve de créativité pour nourrir sa famille en temps de guerre, dans son jardin où elle accourt pour retirer le linge avant que les cendres tombées du ciel ne brûlent tout, dans sa chambre où elle transforme son kimono en ensemble chemise-pantalon pour être prête en cas d'urgence.

Ce ne sont pas les militaires qui sont les héros du film, mais une jeune ménagère qui tient à vivre le plus simplement et le plus ''normalement'' possible en refusant de laisser la guerre ruiner sa vie quotidienne. Dans un recoin de ce monde est un hommage à une femme ordinaire, une femme au foyer, une ménagère, une femme oubliée par l'Histoire qu'elle a vécu de plein fouet, une Histoire à laquelle elle a participé, qu'elle a façonnée à sa manière.

Suzu a de véritables talents artistiques mais elle ne vit pas de son art et n'en retire aucune gloire aux yeux du public, elle reste dans l'ombre. Loin d'en souffrir, son anonymat fait partie de sa volonté de vivre ''normalement'' et d'être une artiste par passion, pour s'épanouir. Les talents de Suzu sont ingénieusement intégrés dans le film : les bombes larguées du ciel sont représentées par des tâches de peinture explosant sur la toile, le pire souvenir de Suzu est remémoré par une séquence aux dessins abstraits en noir et blanc.

Le film fait preuve d'une certaine pudeur quant aux scènes de bombardements et de décès brutaux, toutefois plus la guerre s'intensifie plus les images gagnent en violence. Les dernières minutes du film sont ponctuées par la scène la plus crue du film. Cette dernière offre un contraste saisissant avec les scènes suivantes qui replongent les spectateurs dans ce quotidien où les personnages apprennent à surmonter les épreuves, à vivre malgré la guerre.

Dans un recoin de ce monde

Avis personnel

Dans un recoin de ce monde n'est ni un film où l'on rit aux éclats, où l'on pleure, où l'on palpite, ce n'est d'ailleurs pas l'effet recherché. C'est le quotidien qui est mis en avant et il est indéniable que voir Suzu accomplir ses tâches ménagères peut en ennuyer plus d'un, certaines scènes m'ont d'ailleurs parues anormalement longues. J'apprécie grandement le travail fourni par le réalisateur pour offrir des reconstitutions historiques fidèles, cependant Dans un recoin de ce monde est à mes yeux un film à voir au moins une fois, peut-être une deuxième mais je ne le regarderai pas encore et encore sans m'en lasser.

  • Gallinulus Pinguis Sainte-Mère des bébés phoques, Rédactrice, Testeuse, Chroniqueuse
  • "Personne ne peut longtemps présenter un visage à la foule et un autre à lui-même sans finir par se demander lequel est le vrai" Nathaniel Hawthorne