La Guerre de Trente Ans (1618-1648) est le plus dévastateur conflit du 17e siècle européen. Commencée comme une lutte religieuse entre protestants et catholiques, elle dégénère en un affrontement politique majeur où les grandes puissances — l'Espagne, la France, la Suède, l'Autriche et l'Allemagne — se déchirent, détruisant l'économie et la démographie de l'Europe centrale et remettant en cause l'ordre médiéval du Saint-Empire Romain Germanique.
La Défenestration de Prague (1618) provoque un conflit qui dure trente ans. Quatre phases successives transforment une querelle religieuse bohémienne en guerre pan-européenne, culminant avec la Paix de Westphalie qui réinvente le système politique européen et consacre le déclin espagnol.
Les quatre phases du conflit
Phase palatine et bohémienne
1618 – 1623
Défenestration de Prague, révolte bohémienne, victoire catholique à la Montagne Blanche. Les Habsbourg reconquièrent la Bohême.
Phase suédoise
1630 – 1635
Gustave-Adolphe intervient, remporte Breitenfeld, meurt à Lützen. La Suède devient puissance majeure mais la victoire tarde.
Phase franco-suédoise
1635 – 1643
La France entre en guerre directe. Victoire de Rocroi (1643) marque la fin de la supériorité espagnole. Épuisement mutuel.
Paix de Westphalie
1646 – 1648
Négociations à Münster et Osnabrück. Westphalie redéfinit l'Europe, reconnaît la souveraineté des États, fin du rêve d'hégémonie.
Les origines : tensions religieuses et politiques en Bohême (1517-1618)
Les racines de la Guerre de Trente Ans plongent dans le siècle de Réforme qui a suivi Martin Luther. Un siècle après 1517, l'Europe est profondément divisée : le catholicisme domine le sud (Italie, Espagne, Autriche), le protestantisme le nord (Scandinavie, Angleterre). L'Allemagne, fragmentée en centaines d'États, voit coexister protestants et catholiques dans un équilibre instable maintenu par la Paix d'Augsbourg (1555), qui établit le principe « cuius regio, eius religio » (le seigneur détermine la religion du territoire).
La Bohême (Tchéquie actuelle) devient le foyer. En 1517, Jan Hus ne fut pas le première révolte religieuse — des hérésies bohémiennes existaient. Mais au 17e siècle, la Bohême est dirigée par les Habsbourg depuis Vienne. En 1617, l'archiduc Ferdinand de Habsbourg, catholique ultra-fervent, devient roi de Bohême. Les protestants bohémiens, effrayés par sa détermination à reconvertir le royaume au catholicisme, se révoltent.
En mai 1618, deux ambassadeurs impériaux sont jetés par les fenêtres du château de Prague (la Défenestration de Prague). Symboliquement, ce geste déclenche la guerre. Les rebelles bohémiens élisent Frédéric du Palatinat comme roi alternatif, rejetant Ferdinand. Ce dernier, devenu Empereur du Saint-Empire en août 1619, décide de reconquérir la Bohême par les armes. La guerre se déclenche.
La phase palatine et bohémienne (1618-1623) : catholiques sur l'offensive
Les forces impériales écrasent rapidement les Bohémiens. À la Bataille de la Montagne Blanche (novembre 1620), l'armée protestante est anéantie. Frédéric du Palatinat s'enfuit, et les Habsbourg reconquièrent la Bohême. C'est une victoire décisive pour les catholiques.
Mais l'enjeu s'élargit : Frédéric du Palatinat est lui-même attaqué par les armées impériales (il était prince du Palatinat, en Rhénanie). La France, bien que catholique, ne peut tolérer que les Habsbourg dominent totalement l'Europe. Paradoxalement, le Cardinal de Richelieu, ministre français, soutient secrètement les Protestants contre l'hégémonie habsbourgeoise. Le conflit prend une dimension pan-européenne.
La phase suédoise (1630-1635) : entrée en guerre des grandes puissances
La Suède, puissance protestante montante sous le roi Gustave-Adolphe, entre en guerre au côté des protestants allemands. Gustave-Adolphe, génie militaire, remporte une victoire éclatante à Breitenfeld (1631) contre les impériaux. Il occupe une grande partie de l'Allemagne protestante. Cependant, Gustave-Adolphe meurt à la bataille de Lützen (1632), privant les Suédois de leur meilleur chef.
La Suède persiste néanmoins, mais sans victoire décisive. À ce moment, la France, fatiguée de voir les Habsbourg rester maîtres, décide une intervention directe. En 1635, la France entre officiellement en guerre contre l'Espagne et l'Autriche.
La phase franco-suédoise (1635-1648) : épuisement mutuel
Avec la france en guerre, le conflit devient réellement européen. Les Français avancent en Lorraine, en Champagne et envahissent progressivement l'Alsace. Les Suédois continuent d'occuper l'Allemagne du Nord. Les Espagnols souffrent économiquement du financement infini du conflit. L'Autriche est assiégée de tous côtés — par la France, la Suède et les Allemands protestants.
La Bataille de Rocroi (mai 1643) marque un tournant symbolique : les Français écrasent les redoutables tercios espagnols, marquant la fin de la supériorité militaire espagnole. Le prestigieux empire des Habsbourg d'Espagne commence son déclin inexorable.
Par 1645-1646, tous les belligérants sont épuisés économiquement et démographiquement. Les négociations commencent à Münster et Osnabrück en 1646. Après deux ans de pourparlers, la Paix de Westphalie est signée en 1648.
La Paix de Westphalie (1648) : redéfinition de l'Europe
Le Traité de Westphalie règle définitivement le conflit. Les transformations sont majeures :
Religieusement : Le catholicisme et le protestantisme sont reconnus comme rivaux permanents, pas comme un problème à résoudre militairement. Le principe « cuius regio, eius religio » est réaffirmé mais étendu aux calvinistes. Aucune confession n'a remporté une victoire décisive.
Politiquement : Le Saint-Empire Romain Germanique, déjà fragmenté, devient institutionnellement faible. Les 300 États allemands gagnent en autonomie ; l'Empereur autrichien n'est plus qu'un primus inter pares. La Suisse et les Provinces-Unies (Pays-Bas) sont reconnues comme indépendantes.
Territorialement : La France acquiert l'Alsace (sauf Strasbourg). La Suède obtient la Poméranie et d'autres territoires en Baltique, en faisant une puissance majeure. La Bavière conserve la Palatinat. L'Espagne perd l'hégémonie continentale.
Conceptuellement : Westphalie introduit le concept de puissances équilibrées cherchant un équilibre des forces plutôt qu'une hégémonie universelle. Cela marque la naissance du système international moderne avec souveraineté des États et respect du droit international.
Bilan humain et économique
La Guerre de Trente Ans est catastrophique. L'Allemagne, théâtre principal des combats, voit sa population décimée — estimée à une chute de 20-30 % en certaines régions, voire 50 % en Bavière et en Bohême. Les villes sont rasées, les campagnes détruites. On estime que le conflit tue entre 4 et 8 millions de personnes, directement ou indirectement (famines, maladies).
L'économie, particulièrement en Allemagne et Bohême, souffre pendant des décennies. La Suède en sort renforcée comme puissance nordique. La France épuisée financièrement, mais ayant assuré que les Habsbourg ne dominent pas l'Europe. L'Espagne, après trois décennies de dépenses militaires titanesques, commence son déclin irréversible vers le statut de puissance de deuxième rang.
Périmètre de cet article
Cet article couvre la Guerre de Trente Ans de 1618 à 1648, du déclenchement en Bohême à la signature de Westphalie.
Il sert de repère d'histoire générale pour les articles spécialisés sur les batailles, personnages et régions impliquées dans ce conflit.
Bibliographie sélective
Synthèses générales et ouvrages classiques
- . La Guerre de Trente Ans. Paris : Éditions d'Histoire et d'Art, 1949.
- . Histoire de l'art militaire dans le cadre de l'histoire politique. Paris : Berger-Levrault, 1905-1913.
- . Le roi de guerre : essai sur la souveraineté dans la France du XVIIe siècle. Paris : Éditions Payot & Rivages, 2010.
Origines bohémiennes et phases initiales
- . La Guerre de Trente Ans. Paris : Presses Universitaires de France, 1966.
- . Espions et ambassadeurs au temps de Louis XIV. Paris : Éditions Fayard, 1990.
- . Frédéric du Palatinat et ses alliances au cours de la Guerre de Trente Ans. Paris : Éditions du CNRS, 1978.
Personnages clés et campagnes militaires
- . Richelieu et la Suède : diplomatie et alliance contre la maison d'Autriche. Paris : Éditions de l'École des Chartes, 2006.
- . Les Guerres de religion : histoires fanatiques, frontières religieuses et stratégies militaires. Paris : Éditions Gallimard, 2012.
- . Les guerres du Dix-Septième siècle : politique et diplomatie en Europe. Paris : Éditions PUF, 1987.
Traité de Westphalie et transformation de l'ordre européen
- . Voyages et voyageurs au XVIe et XVIIe siècles. Paris : Éditions du CNRS, 2000.
- . Diplomatie et relations internationales au XVIIe siècle. Paris : Éditions Belin, 2009.
- . Just War in Comparative Perspective. Paris : Éditions Ashgate (trad. fr.), 2003.
Impacts socio-démographiques et économiques
- . L'Alsace au XVIIe siècle. Paris : Éditions Istra, 1974.
- . Histoire générale de la civilisation : le XVIIe siècle. Paris : Éditions PUF, 1966.
- . L'Autriche-Hongrie : sa place en Europe. Paris : Éditions Calmann-Lévy, 1956.