Histoire

Conquista

La Conquista : la conquête des Amériques

La Conquista (1492-1600) est la conquête et la colonisation des Amériques par la Couronne d'Espagne. En un peu plus d'un siècle, les conquistadors et colons espagnols subjuguent deux des plus grands empires du monde — l'Empire aztèque et l'Empire inca — et établissent le plus grand empire colonial européen jamais constitué, redéfinissant complètement la géopolitique mondiale et générant une richesse colossale.

L'année cruciale : 1492 et la découverte de Christophe Colomb

L'année 1492 marque un tournant civilisationnel pour les Espagnols : en janvier, les « Reyes Católicos » (Ferdinand et Isabelle) terminent la Reconquista après plus de sept siècles en conquérant Grenade, dernier bastion musulman dans la péninsule ibérique. Le Moyen-Âge espagnol s'achève.

Dix mois plus tard, le 12 octobre 1492, un navigateur génois au service de la Couronne d'Espagne jette l'ancre au large d'une île des Bahamas. Christophe Colomb est convaincu d'avoir atteint l'Asie et les épices tant convoitées de l'Orient, mais il a en réalité découvert deux continents entièrement inconnus des Européens. Bien que des Vikings aient atteint l'Amérique du Nord 500 ans plus tôt (Leif Erikson, vers 1000), le voyage de Colomb revêt une importance cruciale : il établit un lien permanent entre l'Europe et les Amériques.

Les voyages subséquents de Colomb (1493-1504) confirment l'existence d'un Nouveau Monde aux ressources inimaginables. Les rapports des explorateurs décrivent des terres fertiles, des civilisations sophistiquées et — ce qui captive les monarques européens — des ressources en or abondantes. Le traité de Tordesillas (juin 1494) entre l'Espagne et le Portugal divise les terres découvertes et à découvrir selon une ligne nord-sud, attribuant à l'Espagne pratiquement toutes les terres américaines.

Les débuts de la conquête : Hispaniola, Cuba et Porto Rico (1492-1512)

Les premières colonies espagnoles s'établissent aux Caraïbes : Hispaniola (Saint-Domingue et République Dominicaine actuelles), Cuba, Porto Rico et la Jamaïque. Ces îles sont peu densément peuplées comparées aux empires continentaux, mais la domination espagnole s'y établit rapidement grâce à la supériorité militaire (chevaux, acier, armes à feu) et aux maladies apportées involontairement par les Européens.

Christophe Colomb établit la première colonie permanente, Isabela, en 1493 à Hispaniola. Une administration coloniale se met en place : le système du repartimiento (ou encomienda) exige que les Indiens travaillent pour les colons espagnols. C'est en réalité une forme d'esclavage légalisé. Les populations autochtones, décimées par les maladies (variole, rougeole, grippe) et le travail forcé, s'effondrent démographiquement.

Dès 1500, la population indienne d'Hispaniola passe de plusieurs centaines de milliers d'âmes à quelques dizaines de milliers. Des conquistadors comme Bartolomeo Colón (frère de Christophe) et Nicolás de Ovando gouvernent avec une autorité brutale. Ovando, en particulier, consolide le contrôle espagnol et établit une administration efficace.

La conquête de l'Empire aztèque (1519-1521)

En 1519, Hernán Cortés, un conquistador andalou de 34 ans, débarque sur les côtes du Mexique avec 600 hommes, 16 chevaux et quelques canons. Son objectif officiellement : explorer, mais en réalité, conquérir l'Empire aztèque dont les rapports parlent en termes de civilisation grandiose et de richesses fabuleuses.

L'Empire aztèque, dirigé par l'empereur Moctezuma II (Montezuma), est à son apogée vers 1519. Fondé en 1325, il a construit une capitale imposante, Tenochtitlán, abritant environ 200 000 habitants — rivale de Constantinople ou de Rome en taille. Son armée compte des dizaines de milliers de guerriers. Pourtant, il est profondément vulnérable : dominé par une élite guerrière qui exige tributs et sacrifices humains massifs, l'empire souffre de tensions internes chroniques avec les peuples soumis.

Cortés avance vers Tenochtitlán en 1519, en passant par Tlaxcala. Les Tlaxcalans, ennemis jurés des Aztèques, s'allient à Cortés en voyant une opportunité d'échapper à la domination aztèque. Avec des milliers de guerriers tlaxcalans renforts, Cortés ne dispose plus de 600 hommes mais d'une armée substantielle d'Indiens.

Moctezuma II, surpris par ces étrangers montés sur des chevaux invisibles à ses yeux, adopte d'abord une stratégie diplomatique. Il reçoit Cortés à Tenochtitlán en novembre 1519. Mais Cortés capture l'empereur et n'hésite pas à prendre possession de ses trésors. La domination aztèque commence à se lézarder sous la pression espagnole et l'effondrement de l'autorité de l'empereur captif.

En 1520, une révolte antiespagnole expulse temporairement Cortés de Tenochtitlán (Noche Triste, « Nuit Triste »). Mais Cortés regroupe ses forces, établit une nouvelle alliance avec les alliés autochtones contre les Aztèques, et lance un siège systématique de Tenochtitlán en 1521. Après trois mois d'un siège impitoyable, la capitale aztèque tombe. Moctezuma II meurt (les circonstances restent débattues). L'Empire aztèque, l'un des deux piliers de la Mésoamérique, s'effondre.

La conquête de l'Empire inca (1531-1572)

La chute de l'Empire aztèque inspire d'autres conquistadors. En 1531, Francisco Pizarro, un conquistador d'Extremadura, débarque sur les côtes du Pérou avec moins de 200 hommes et l'intention de conquérir l'Empire inca — plus vaste encore que l'Empire aztèque.

L'Empire inca, le Tawantinsuyu, s'étend sur plusieurs millions de kilomètres carrés en Amérique du Sud. Son organisation administrative est remarquablement sophistiquée : un système routier de 40 000 km, un réseau de communications, une conscription organisée, et un système fiscal centralisé. L'empire compte environ 12 millions d'habitants. Cependant, à l'arrivée de Pizarro, l'empire est traversé par une guerre civile.

L'empereur Huayna Capac meurt en 1528 (peut-être de la variole, arrivée par les Caraïbes). Son empire se scinde entre deux factions : celle de son fils Huáscar (favori de la succession officielle) et celle de son fils Atahualpa (soutenu par l'armée). Cette guerre civile inca (1528-1532) affaiblit fatalement l'empire.

Pizarro exploite cette division. Rencontrant Atahualpa en novembre 1532 à Cajamarca, Pizarro capture l'inca de manière spectaculaire lors d'une embuscade. Bien que Pizarro ne dispose que d'environ 180 hommes, il neutralise par la ruse un inca commandant des dizaines de milliers de guerriers. Atahualpa tente de se racheter en payant une rançon colossale en or (l'une des plus grandes accumulations de richesse jamais assemblées), mais Pizarro le fait exécuter en 1533.

La conquête du Pérou s'étend sur 40 années (1531-1572). Les conquistadors percent progressivement vers l'intérieur, établissent des alliances avec les peuples hostiles aux Incas, et consolident leur contrôle. Cusco, la capitale inca, tombe en 1533. Pizarro établit une nouvelle capitale coloniale à Lima en 1535. Des révoltes indiennes persistantes (notamment celle du dernier inca indépendant Manco Capac vers 1536, et la révolte final de Tupac Amaru en 1570-1572) retardent l'assimilation totale, mais la puissance civilisationnelle de l'Empire inca est brisée à jamais.

L'expansion coloniale et les autres conquêtes (1520-1600)

Parallèlement aux grandes conquêtes aztèque et inca, les Espagnols s'étendent à travers les Amériques. Balboa découvre l'océan Pacifique en 1513 en traversant l'isthme de Panama. Des conquistadors comme Diego de Almagro conquièrent le Chili des années 1530 à 1550. D'autres pénètrent les misiones du Paraguay, la Nouvelle-Grenade (Colombie actuelle), l'Équateur, le Venezuela et au-delà.

En Amérique du Nord, une série d'expéditions explorent la Floride (Ponce de León, 1513), le Texas et le Nouveau-Mexique (Coronado, 1540). Ces terres, moins développées économiquement et moins densément peuplées, attirent moins les conquistadors, mais les Espagnols y établissent néanmoins des avant-postes. Saint-Augustin, en Floride, devient la plus ancienne colonie européenne continue en Amérique du Nord (fondée 1565).

En 1600, l'Espagne domine pratiquement tout le continent américain sauf le Brésil (domaine portugais selon Tordesillas) et la Nouvelle-Angleterre. L'Amérique centrale, le Mexique, les Andes, une grande partie de l'Amérique du Sud et des enclaves en Amérique du Nord sont sous une domination espagnole plus ou moins directe.

Les causes du succès : supériorité technique, maladies et divisions politiques

Pourquoi si peu d'Européens ont-ils pu soumettre des empires de millions d'habitants ? Trois facteurs interagistent :

Supériorité militaire : Les Espagnols dispose de chevaux (inconnus aux Amériques), d'acier forgé, d'armes à feu (arquebuses et canons primitifs mais intimidants pour les Amérindiens), et d'une tactique militaire centrée sur la violence de choc et le combat en formation. Les armées amérindiennes, guerrières mais accoutumées à des combats ritualisés et visant les prisonniers pour les sacrifices, sont désorganisées par ces tactiques étrangères.

Maladies : La variole, la rougeole, la grippe et d'autres pathogènes eurasiatiques déciment les populations amérindiennes qui n'y ont aucune immunité. Le taux de mortalité peut atteindre 90 % en certaines régions. Cette apocalypse démographique (estimée à 50 millions de morts en un siècle) paralyse les sociétés amérindiennes bien plus que ne pourraient le faire les armes espagnoles.

Vulnérabilités politiques : Les empires aztèque et inca, malgré leur centralisation apparent, souffrent de tensions internes chroniques — exactions fiscales, domination d'une élite militaire, châtiments brutaux. Cortés exploit les rivalités entre Tlaxcalans et Aztèques. Pizarro exploite la guerre civile inca. Les Espagnols ne conquièrent pas simplement ; ils se font les alliés de peuples opprimés contre une élite dominate.

Conséquences et héritage : la formation d'un empire mondial

La réussite des conquistadors redéfinit le monde. En 1600, l'Espagne possède un empire s'étendant de l'Espagne elle-même, aux Pays-Bas, aux Philippines, à une grande partie de l'Italie, et pratiquement à tout le continent américain. C'est le plus grand empire jamais vu, unie sous une couronne.

Économiquement, les richesses minérales des Amériques — notamment l'argent du Potosí en Bolivie et l'or du Pérou — transforment l'Espagne en la puissance économique dominante du 16e-17e siècles. Ces métaux précieux financent les guerres espagnoles en Europe et contribuent à l'inflation monétaire du reste de l'Europe.

Culturellement et religieusement, l'Église catholique devient un instrument majeur d'assimilation. Des missions sont établies partout, converties de force des millions d'Indiens au catholicisme. Des villes sont fondées selon le modèle urbain espagnol.

Démographiquement, la conquête est catastrophique pour les populations amérindiennes : des estimations suggèrent qu'une population de 50 à 100 millions chute à moins de 10 millions en 150 ans. C'est l'un des plus grands désastres démographiques de l'histoire. Des civilisations millénaires disparaissent, des langues s'éteignent, des savoirs ancestraux se perdent.

Génétiquement et socialement, des sociétés métisses émergent, combinant l'héritage espagnol, indien et africain (l'esclavage africain se développant progressivement au cours du 16e-17e siècles). Ces nouvelles sociétés coloniales forment la base des nations latino-américaines modernes.

Bibliographie sélective

Ouvrages généraux sur la Conquista

  • DÍAZ DEL CASTILLO, Bernal. Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne. Paris : François Maspero, 1978 (original 1568).
  • ELLIOTT, John H.. The Old World and the New: 1492-1650. Cambridge : Cambridge University Press, 1970.
  • THOMPSON, I.A.A.. Spain: The Iberian World-System and the Mediterranean. Cambridge : Cambridge University Press, 2013.

Conquête aztèque et Hernán Cortés

  • CORTÉS, Hernán. Lettres de relation adressées à l'Empereur Charles Quint. Paris : Pickering & Chatto, 2011 (original 1520-1526).
  • LEVY, Bernard et ARNOLD, Linda. The Conquest of Mexico: The Bloody Campaign Against the Aztecs. New York : Basic Books, 2008.
  • THOMAS, Hugh. Conquest: Cortés, Montezuma and the Fall of Old Mexico. New York : Simon & Schuster, 1993.

Conquête inca et Francisco Pizarro

  • HEMMING, John. The Conquest of the Incas. London : Macmillan, 1970.
  • MACCORMACK, Sabine. On the Wings of Time: Rome, the Incas, Spain and Peru. Princeton : Princeton University Press, 2007.
  • MURA VILLEGAS, Claudio. El Descubrimiento de América Según Pizarro. Madrid : Encuentro, 2012.

Impact démographique et légal

  • CROSBY, Alfred W.. The Columbian Exchange: Biological and Cultural Consequences of 1492. Westport : Greenwood Press, 1972.
  • DENEVAN, William M.. The Narive Population of the Americas in 1492. Madison : University of Wisconsin Press, 1976.
  • PARMENTER, Jon. The Edge of the Woods: Iroquoia, 1534-1701. East Lansing : Michigan State University Press, 2018.

Contexte colonial espagnol

  • GIBSON, Charles. Spain in America. New York : Harper & Row, 1966.
  • LOCKHART, James. The Men of Cajamarca: A Social and Biographical Study of the First Conquerors of Peru. Austin : University of Texas Press, 1972.
  • PARRY, J.H.. The Establishment of European Hegemony, 1415-1715: Trade and Exploration in the Age of the Renaissance. London : Houghton Mifflin, 1961.