Les Guerres puniques opposent Rome et Carthage durant plus d'un siècle (264-146 av. J.-C.). Trois conflits majeurs transforment la Méditerranée : Rome émerge puissance hégémonique tandis que Carthage, cité marchande phénicienne, disparaît de l'Histoire.
Le terme « punique » vient du latin punicus, déformation de poenicus (phénicien). Ces guerres forgent la légende d'Hannibal Barca, stratège génial qui hante Rome durant 15 ans, et de Scipion l'Africain qui le vainc finalement à Zama.
Première Guerre Punique (264-241 av. J.-C.)
Origines du conflit
Avant les premières tensions, les Grecs dominaient la Méditerranée. Les relations entre Puniques et Romains restaient cordiales. Mais lorsqu'Alexandre le Grand prend la Grèce, Rome et Carthage se retrouvent face à face. Rome s'inquiète : Carthage possède de nombreux territoires insulaires et une partie de la Sicile. Si Carthage conquiert l'île entièrement, elle se retrouverait aux portes de l'Italie. Après réflexion, Rome décide d'entrer en guerre pour défendre l'Italie.
Au début du IIIe siècle av. J.-C., deux colonies grecques séparées par le détroit de Messine se font face : Messana au nord-est de la Sicile et Rhegium au sud-ouest de l'Italie. En 289 av. J.-C., des mercenaires italiens de Campanie appelés Mamertins se retrouvent au chômage après la mort d'Agathocle de Syracuse. Ils prennent le contrôle de Messine, massacrant la population.
Rome, souhaitant agrandir son territoire dans le sud, s'attaque aux cités grecques. Tarente résiste et demande l'aide à Pyrrhus, roi des Molosses d'Épire. Pyrrhus affronte Rome et Carthage qui traitent ensemble contre les Grecs. Finalement, Carthage récupère l'ouest de la Sicile tandis que Rome s'empare de Tarente (272) et Rhegium (270). Les Mamertins se retrouvent isolés à Messine.
Déclenchement et premières batailles
En 264 av. J.-C., Hiéron II, nouveau tyran de Syracuse allié de Carthage, veut repousser les Mamertins. Ces derniers demandent d'abord aide aux Carthaginois, puis se tournent vers Rome. Une armée carthaginoise débarque en Sicile, provoquant une alliance entre Hiéron II et Carthage contre Messine. Les Mamertins implorent Rome. Le Sénat romain envoie plusieurs légions défendre la cité. Les troupes alliées assiègent Messine mais sont vaincues par les légions romaines. C'est le début officiel de la guerre.
Rome poursuit sa conquête sicilienne, prenant Tauroménion et Catane. Les légions arrivent à Syracuse, imposant une trêve à Hiéron II sous conditions dures. Deux ans plus tard, Carthage lève de nombreuses troupes (dont beaucoup de mercenaires) à Agrigente. Rome décide de s'emparer de la ville et de repousser la menace carthaginoise de l'île.
La bataille navale
Pour chasser les Carthaginois de Sicile, Rome doit les affronter sur mer. À cette époque, les Romains n'ont quasiment pas de flotte. En conséquence, Rome lance la construction de 100 quinquerèmes et 20 trières. Lors des entraînements d'abordage, les soldats peinent. Ils mettent alors au point une tactique : une planche s'accrochant aux navires ennemis pour augmenter le combat d'infanterie où Rome excelle. Les Romains remportent leur première victoire navale avec le consul Duilius à Mylae (260). Une autre victoire suit au sud de la Sicile à Ecnome. La flotte romaine s'impose dans la mer Tyrrhénienne après avoir attaqué Lipari, la Sardaigne et la Corse.
Campagne d'Afrique et retour en Sicile
En 257 av. J.-C., après l'attaque de Lipari, Carthage tente le tout pour le tout et attaque les troupes romaines au centre de la Sicile, remportant plusieurs victoires. Cependant, Rome dominant désormais les eaux siciliennes, les troupes carthaginoises se retrouvent isolées et sont battues. Rome reprend le centre de l'île en 257.
Le consul Atilius Regulus réussit à débarquer au Cap Bon (Tunisie actuelle) et s'empare de la ville de Clypea (Kebilia). Une partie des légions romaines rentre en Italie. Un problème surgit pour Carthage : les Romains au nord, une révolte numide au sud. Regulus reste en Afrique pour l'hiver avec 15 000 hommes. Au printemps 255, Regulus conquiert Tunis, menaçant directement Carthage. Des négociations s'engagent mais Regulus exige trop.
Un chef mercenaire spartiate nommé Xanthippe, recruté par Carthage, vainc le consul romain à la bataille de Tunis grâce à ses éléphants et sa cavalerie. Xanthippe capture Regulus. Les survivants s'enfuient vers la Sicile mais périssent dans une tempête. Selon Tite-Live, Carthage envoie Regulus prisonnier au Sénat pour négocier la paix, mais le consul romain convainc le Sénat de refuser et de continuer la guerre. Homme d'honneur sous serment, Regulus retourne à Carthage où, ayant échoué, il est tué.
Siège de Lilybaeum et fin de la première guerre
Les deux camps ont subi de lourdes pertes. Les flottes sont fortement réduites. Les événements se concentrent désormais en Sicile et îles voisines. Rome lance un assaut sur Palerme, ville importante pour Carthage. La cité prise, de nombreuses autres villes se rendent, dont Lipari. En 251, Carthage tente de reprendre Palerme avec des éléphants, mais Rome repousse les pachydermes.
En 250, la base navale carthaginoise de Lilybaeum devient nouvelle cible. Rome attaque sur deux fronts : par mer et par terre avec machines de siège. Les Carthaginois trouvent la solution d'incendier les machines de guerre en bois. Côté mer, Rome est repoussée plusieurs fois. Devant l'impossibilité de poursuivre le siège, Rome construit une muraille entourant la base carthaginoise.
Un an après, le consul Publius Claudius Pulcher mène un combat naval à Drépane, mais la flotte carthaginoise écrase littéralement la flotte romaine. Forts de cette victoire, les Carthaginois attaquent le blocus de Lilybaeum et interceptent des convois romains. Malgré tout, le siège se poursuit sur terre.
De nouvelles troupes carthaginoises sous le commandement d'Hamilcar Barca débarquent en Sicile et se retranchent sur le mont Heircté (Monte Pellegrino). À l'ouest de Palerme, Rome s'empare du Mont Éryx (Monte S. Giuliano) en 249. Épuisés par des années de combats, les deux camps ne se livrent plus qu'à de petites escarmouches.
En 241, Rome attaque un convoi de navires carthaginois destiné au ravitaillement des troupes siciliennes. Plus de 100 navires finissent par le fond. Carthage ne peut plus ravitailler ses troupes sur l'île. Les dirigeants carthaginois confient les négociations à Hamilcar Barca qui tient tête depuis le mont Heircté.
Carthage cède toute la Sicile, paye un lourd tribut et rend les prisonniers de guerre. Ce fut une guerre très longue : 23 ans, de nombreuses pertes humaines et financières. Mais ce n'était que la première guerre punique...
Deuxième Guerre Punique (218-201 av. J.-C.)
Après-guerre et conquête de l'Hispanie
Après la défaite, Carthage doit payer des sommes considérables à Rome, créant de gros problèmes financiers. Les mercenaires employés durant la guerre ne peuvent être payés. Carthage entre dans une guerre qui dure trois ans (Guerre des Mercenaires). Rome en profite pour annexer la Sardaigne et la Corse, devenant véritable puissance maritime.
Après la Guerre des Mercenaires, Carthage souhaite étendre son territoire. Un conflit oppose deux grandes familles : l'une préfère passer accord avec Rome et avancer dans les terres africaines, l'autre famille (celle d'Hamilcar Barca) souhaite se tourner vers l'Hispanie (Espagne actuelle). Hamilcar perd cette guerre politique. On lui refuse la flotte mais il réussit à réquisitionner des mercenaires et part à la conquête de l'Hispanie pour s'accaparer nouvelles terres et ressources. Ces terres regorgent de blé en abondance et de métaux rares et précieux, de quoi reconstituer la puissance d'autrefois.
De 237 à 229 av. J.-C., l'armée carthaginoise prend différents territoires et les consolide. En 229, Hamilcar trouve la mort au combat. Son gendre Hasdrubal le Beau prend le commandement. Il continue à consolider les territoires et fonde une ville nommée Carthago Nova (Carthagène). En 226, Rome et Hasdrubal signent un traité partageant la péninsule Ibérique en deux zones d'influence. L'Èbre constitue la frontière. En 221, Hasdrubal est tué par un esclave gaulois. Son beau-frère Hannibal prend le commandement.
Hannibal et le déclenchement de la guerre
En 219, Hannibal attaque Sagonte, cité alliée de Rome située au sud de l'Èbre. Hannibal a une profonde haine envers Rome et un esprit de vengeance. Rome, faisant preuve de mauvaise foi, déclare que les limites imposées en 241 ne sont pas fixées à l'Èbre mais à un fleuve côtier au sud de Sagonte : c'est Hannibal qui se retrouve en tort.
Grâce à cette « explication », Rome conserve la paix des Dieux mais pas pour longtemps. Rome cherche à éviter la guerre et envoie un ambassadeur à Hannibal pour arrêter le siège. Hannibal refuse de le recevoir. Rome envoie un ambassadeur au Sénat carthaginois, mais se heurte à un mur : le Sénat soutient Hannibal. Après des débats houleux, la guerre devient inévitable. Vers fin 219 av. J.-C., la deuxième guerre punique est déclarée.
La traversée des Alpes
Début été 218, Hannibal décide de partir à l'assaut de l'Italie par voie terrestre (impossible par mer à cause de l'infériorité navale carthaginoise). Il part avec environ 100 000 hommes et 37 éléphants. Il passe les Pyrénées sans encombre, vainc quelques tribus gauloises, arrive dans la vallée du Rhône où les tribus gauloises sont neutres. Les Carthaginois cherchent leur soutien sans succès. Des alliés gaulois de Rome harcèlent les troupes d'Hannibal.
Pendant 18 jours, l'armée carthaginoise traverse les Alpes, toujours harcelée et subissant premières neiges et froid. Parti avec 37 éléphants, Hannibal arrive en Italie avec seulement 2 pachydermes.
Les victoires carthaginoises en Italie
Une armée romaine commandée par Cornelius Scipio, prête à embarquer, doit abandonner ses plans pour se porter vers Hannibal devenu très menaçant. Cornelius franchit le Pô et le Tessin en octobre 218. Hannibal, ayant achevé la descente des Alpes, se porte à sa rencontre. C'est la bataille du Tessin et la première défaite romaine. Une armée romaine positionnée en Sardaigne vient en renfort et fusionne avec celle de Cornelius. Nouvelle bataille à la Trébie : Rome essuie une lourde, très lourde défaite. Les tribus gauloises se rallient à Hannibal.
Toujours poussé par ses victoires, Hannibal continue vers l'Étrurie. Une nouvelle armée romaine commandée par Gaius Nepos est prête à le contrer. Encore une fois, le 21 juin 217 av. J.-C., Rome est vaincue. L'armée romaine tombe dans un terrible piège aux abords du lac Trasimène. Au moins 18 000 Romains sont tués, ainsi que leur leader.
Fort de ces succès, Hannibal espère rallier d'autres tribus ou cités mais en vain. En 216, nouvelle armée romaine commandée par les consuls Varron et Paul Émile. Varron veut un affrontement à Cannes dans les Pouilles. La bataille a lieu le 2 août 216 : incroyable stratégie d'Hannibal, véritable chef-d'œuvre tactique, annihilation quasi-totale des légions romaines. Environ 45 000 légionnaires périssent plus 20 000 prisonniers.
Hannibal bloqué, retournement romain
Hannibal poursuit dans les terres italiennes. Il séjourne à Capoue pour ses quartiers d'hiver. Il ne peut recevoir renfort car la flotte carthaginoise redoute celle de Rome. Son armée est immobilisée à Capoue. C'est l'épisode des « délices de Capoue » pendant lequel se serait ramollie son armée.
Début 215 av. J.-C., Philippe V de Macédoine et Hannibal signent une alliance. Informés, les Romains parent toutes attaques macédoniennes. La première guerre macédonienne est lancée. Par la diplomatie, Rome met Macédoine sur le bas-côté.
Les frères Gnaeus et Publius Cornelius Scipio se portent sur l'Hispanie. Ils n'y rencontrent que faible résistance et remportent une victoire navale en 217 à l'embouchure de l'Èbre, reprenant Sagonte. Ils empêchent les frères Magon et Hasdrubal de rejoindre Hannibal. Mais en 211 av. J.-C., les frères romains sont battus et tués.
Scipion l'Africain et la victoire finale
À Rome, un homme se fait remarquer : Publius Cornelius Scipio Africanus, fils de Publius Cornelius Scipio. En 209, Scipion prend le port de Carthagène, libérant des otages ibères. Grâce à cette action, les peuples ibères se rallient à Rome contre Carthage. Scipion affronte Hasdrubal lors de la bataille de Baecula, victoire romaine mais Hasdrubal passe vers les Pyrénées.
Ayant franchi les Pyrénées, Hasdrubal s'installe en Gaule pour l'hiver. Au printemps, jonction décidée entre Hannibal et Hasdrubal. Mais le consul Caius Claudius Nero entre en scène. Hannibal se trouve dans le sud de l'Italie. Nero laisse une partie de son armée le bloquer et part rencontrer Hasdrubal au fleuve Métaure au nord. Lors de la bataille du Métaure, considérée comme l'une des batailles décisives de l'Antiquité, Carthage est vaincue et Hasdrubal tué. Le moral romain remonte : cela coupe Hannibal de tout renfort.
En 206, Scipion part en Afrique rencontrer le chef numide pour signer un traité. Il affronte les troupes carthaginoises commandées par Magon qui prend la fuite vers Cadix, mettant un terme aux conquêtes carthaginoises en Hispanie.
Fort de ses succès, Scipion devient consul en 205. Il propose une expédition en Afrique vers Carthage. Durant 205 et 204, il se prépare. En 204, Scipion débarque aux abords de Carthage mais ne parvient pas à prendre Utique (cité portuaire au nord de la Tunisie actuelle). Il conclut une alliance avec le roi massyle Massinissa et prend ses quartiers d'hiver entre Utique et Carthage. En 203, Scipion lance des attaques sur les troupes carthaginoises et numides occidentales, remportant de nombreuses batailles dont celle des Grandes Plaines.
Sachant la défaite proche, Carthage négocie avec Scipion qui accepte des conditions victorieuses : évacuation des forces carthaginoises d'Italie et Gaule cisalpine, abandon de l'Espagne, cession de la flotte maritime, paiement d'une indemnité de 5 000 talents. Pendant que les négociations traînent à Rome, Carthage intercepte un navire romain de ravitaillement approchant des côtes. Le conflit reprend.
L'armée d'Hannibal de retour au pays, Romains (aidés des Massyles) affrontent Carthaginois à Zama le 19 octobre 202. Affrontement décisif scellant le sort de cette deuxième guerre punique : Hannibal perd au prix de lourdes pertes. Rome, Scipion en sort victorieux. C'est à ce moment que Scipion est surnommé « Scipion l'Africain ». Nouvelles conditions plus lourdes : Carthage abandonne Espagne et Baléares, cède sa flotte, paye 10 000 talents sur 50 ans et ne peut commettre aucune action militaire sans accord romain.
Troisième Guerre Punique (149-146 av. J.-C.)
La troisième guerre punique dure de 149 à 146 av. J.-C. Plus courte que les précédentes mais tout aussi intéressante par ses origines. Carthage s'est relevée après ses deux défaites grâce à l'irrigation de ses terres environnantes qu'elle peut désormais exploiter.
Son voisin, l'empire numide gouverné par le roi Massinissa (203-148 av. J.-C.) allié de Rome, ne voit pas cette croissance d'un bon œil et tente d'unir son empire à la cité-État.
Rome, qui reçoit de lourdes indemnités depuis la fin de la deuxième guerre punique, ne souhaite pas que son allié s'empare des richesses carthaginoises. Elle décide en 149 av. J.-C. d'assiéger la ville avant que les Numides n'agissent. Au bout de 3 ans de siège, la ville est détruite et son emplacement maudit.
Ce fut un conflit important pour Rome qui favorisa l'expansion romaine sur le pourtour méditerranéen. Carthage disparaît définitivement de l'Histoire tandis que Rome s'affirme comme maître incontesté de la Méditerranée occidentale.
Bibliographie sélective
Sources antiques
- , Histoires, Les Belles Lettres, 2003.
- , Histoire romaine (Ab Urbe Condita), Les Belles Lettres, 2016.
Études modernes
- , Hannibal, Fayard, 1995.
- , The First Punic War, Stanford University Press, 1996.
- , The Fall of Carthage: The Punic Wars 265-146 BC, Cassell, 2003.
Batailles spécifiques
- , Cannae: The Experience of Battle in the Second Punic War, Routledge, 2002.
- "L'objet de la guerre n'est pas de mourir pour son pays, mais de faire en sorte que le salaud d'en face meure pour le sien." George S. Patton
- "Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas." Napoléon Bonaparte
Soyez le premier à laisser un commentaire !