Seules les femmes sont éternelles

Mère des phoques
1er décembre
2017
Info sur le livre
Titre originalSeules les femmes sont éternelles
AuteurFrédéric Lenormand
ÉditeurLa Martinière
GenreRoman
SortieNovembre 2017
Nombre de pages288

1914, Paris se transforme comme peut le constater Raymond Février, policier qui « priait chaque jour saint Joseph Fouché, patron des cyniques et des policiers, de prolonger ce miracle », celui d'échapper à la mobilisation. Seulement « la guerre était un vampire, elle avait réclamé les plus jeunes, les plus sains, les plus enthousiastes. Il ne fallait pas se leurrer : elle en viendrait à prendre les petits, les moches et les mal lunés. Elle en viendrait à lui. »

Effectivement, la guerre en vient à réclamer Ray qui devient Louise Chandeleur avec l'aide d'une prostituée, ou plutôt d'une femme qui chante et plus si affinités. Puis Ray se fait embaucher comme détective privé dans l'agence Barnett. Sa première enquête mêlera chantage, menace, meurtres en série... Sa patronne Cecily, qui tient l'agence en absence de son père parti au front, est jeune et naïve. Son partenariat avec Ray/Loulou sera la source de bien des situations cocasses. Sans oublier qu'un policier nouvellement travesti risque d'en connaître de nombreuses.

Paul Grappe, « l'homme-femme »

Lors de la Première Guerre mondiale, un homme qui se déguise en femme, pour échapper au combat, a une histoire digne d'un roman. Il s'agit pourtant d'une histoire bien réelle. Celle de Paul Grappe dont la vie inspirera l'auteur l'ayant découvert avec la bande dessinée Mauvais genre de Chloé Cruchaudet et à travers La Garçonne et l'assassin, biographie de Fabrice Virgili et Danièle Voldman.

Frédéric Lenormand cite aussi André Téchiné, réalisateur du film Nos années folles. Pierre Deladonchamps incarne Paul Grappe et Céline Sallette son épouse Louise Landy Grappe (pseudo de Raymond Février).

Le Caporal Paul Grappe (1891-1928) a déserté en 1915 avant de se traverstir en femme pendant dix ans avec le soutien de son épouse Louise Landy. Sous le nom de Suzanne Landgard, Paul Grappe fait alors partie des « 100 000 insoumis » en plus des « 30 000 déserteurs », estimation de La Presse, journal de l'époque. Redevenir Paul Grappe s'avère difficile pour le déserteur. Il lui arrive de se présenter en public habillé en femme, il cesse de travailler, boit et bat sa femme Louise qui le tuera de deux balles pour protéger leur fils, Paul.

L'histoire de « l'homme-femme », comme le surnomme la presse de l'époque, fera couler beaucoup d'encre. La fin malheureuse de Paul Grappe est l'occasion de faire resurgir son passé en tant que Suzanne Landgard. Louise sera acquittée, son avocat, maître Maurice Garçon, la présente comme une veuve victime de violence conjugale qui, de surcroît, vient de perdre son unique enfant. Le ton est sombre mais celui du roman se veut bien différent.

Photos de Paul Grappe. Fond Maurice Garçon, Archive national.
Photos de Paul Grappe. Fond Maurice Garçon, Archive national.

Drôle et sans détour

Seules les femmes sont éternelles est un roman que j'ai dévoré en moins de vingt-quatre heures. Les pages ont défilé sans que je m'en aperçoive. Le style est abrupt, sans détour, définitivement drôle. Difficile de ne pas garder le sourire du début à la fin, encore plus de ne pas rire. Il m'est arrivé de rire franchement avant de me reprendre en pensant : « Oh pauvre Ray/Loulou. »

Comment rire aux dépens d'un personnage aussi attachant ? Au premier abord, Ray peut sembler brusque, un peu macho et lâche après tout. Mais son ingéniosité, son sang-froid, sa capacité à gérer des situations pour le moins tordues se revèlent rapidement et l'évolution du personnage le montre sous un meilleur jour : humain, altruiste et même un brin militant en faveur de l'égalité.

Alors, lorsque des messieurs font des propositions à Ray/Loulou quand ce n'est pas sa patronne Cecily, loin de lui déplaire, qui se montre plus tactile, je ris de bon coeur avant de compatir (mais avec le sourire). L'humour est quasi-omniprésent, 1914 est vue sous un jour bien différent, loin des tranchées, des armes, du sang, des morts, de la chair à canon, de la brutalité...

La Parisienne en 1914

Si l'écrivaine Benoîte Goult écrivait « Les femmes ont toujours été flouées par les guerres et les révolutions », Frédéric Lenormand leur rend un bel hommage. Ni victime, ni faire-valoir, elles sont entreprenantes, patriotiques, songent à s'émanciper, s'autorisent à penser à elles, à reconnaître leurs intérêts, leur valeur et leur participation à l'effort de guerre. Quant aux hommes, ils se sentent plus menacés par ce qu'ils nomment « l'invasion féminine » que par celles des Allemands.

Se travestir en femme pousse la reflexion de Ray bien au-delà du maquillage, des bas de soie et de la perruque à porter. J'imagine aisément le Ray avant Loulou penser comme les hommes fuyant la mobilisation : « votre sexe vous protège » lui lancera l'un d'eux. Le Ray après Loulou voit ses convictions et idées reçues bousculées. Comme lorsqu'un serveur lui reprochera d'être une femme non accompagnée : « on s'asseyait tranquillement dans un café et on se faisait traiter de traînée ! » s'offusque Ray qui jusque là ne trouvait rien à redire.

Via la perspective féminine, une façette rarement mise en avant de la Première Guerre mondiale est exposée. Participant activement à l'effort de guerre, elles sont infirmières, munitionettes, chauffeuses de bus... L'abandon du corset encombrant et douloureux au profit d'un ancêtre du soutien-gorge et le raccourcissement de leurs jupes en-dessous du genoux (alors que peu de temps avant il était jugé osé de relever sa jupe jusqu'à la cheville) sont loin d'être les premières idées venant à l'esprit à l'évocation de 14-18. Ce sont là des détails qui deviennent des éléments notables dans le roman.

Mary Phelps Jacob (1891-1970) et son invention.
Mary Phelps Jacob (1891-1970) et son invention.

Avis personnel

Seules les femmes sont éternelles s'avère être un roman captivant bien renseignée sur le plan historique. Dépeindre une facette inhabituelle de la Première Guerre mondiale est original et digne d'être souligné. Le roman offre aussi la possibilité de réfléchir à la question du genre, aux rapports entre les hommes et les femmes, aux clichés...

Ce sont les personnages qui m'ont donné envie de poursuivre ma lecture. En ce qui concerne l'enquête principale, je l'ai trouvé intéressante sans être palpitante. Elle m'apparaît comme un prétexte pour les mettre en avant, leur donner un fil conducteur, les engouffrer dans certaines situations qui m'ont beaucoup amusées. Sincèrement, si une suite venait à voir le jour, c'est avec plaisir que je retrouverai Ray/Loulou.

(Sauf mention contraire, les citations proviennent du roman).

  • Gallinulus Pinguis Sainte-Mère des bébés phoques, Rédactrice, Testeuse, Chroniqueuse
  • "Personne ne peut longtemps présenter un visage à la foule et un autre à lui-même sans finir par se demander lequel est le vrai" Nathaniel Hawthorne