Bouvines : Dieu, le roi et la patrie

Du Plessis
Thématique
Guerre franco-anglaise
17 septembre
2016
Thématique
Période historiqueMoyen-âge
ConflitGuerre franco-anglaise
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La bataille de Bouvines demeure un événement fondateur dans l’Histoire de France. Bouvines, c’est la figure paternelle du souverain assimilée au devenir de tout un peuple, lui-même uni autour d’un principe commun : la patrie.

Bouvines, c’est le roi des Francs qui devient roi de France. Mais Bouvines, c’est d’abord l’aboutissement d’un projet de longue haleine mené avec détermination et patience par le roi Philippe II de France dans la consolidation du pouvoir royal.

Avant Bouvines : l’affirmation de Philippe de France face aux Plantagenêt

Philippe II dit Philippe Auguste, Roi de France (1165-1223), par Louis-Félix Amiel (1802-1864). Peinture conservée à Versailles, musée national du château et des Trianons.Philippe II dit Philippe Auguste, Roi de France (1165-1223), par Louis-Félix Amiel (1802-1864). Peinture conservée à Versailles, musée national du château et des Trianons.

Depuis les années 1190, le roi Philippe Auguste mène une guerre incessante contre les Plantagenêt. En plus de l’Angleterre et de l’Aquitaine donnée en dot par la reine Aliénor, ancienne épouse du roi de France Louis VII, et mariée ensuite au roi anglais Henri II, leur empire comprend à la fin du XIIe siècle la Normandie, la Bretagne, l’Anjou, la Marche, le Périgord et le Toulousain.

La géographie joue donc contre le roi Philippe, encerclé de toute part. Il n’est pas à cours de fiefs. Mais ceux-ci sont particulièrement mouvants et nécessitent une surveillance particulière, à l’instar de la Champagne, de la Flandre ou de la Bourgogne.

Le système féodal rend en effet les fidélités particulièrement...fluctuantes. Les vassaux passent de maître en maître, au gré d’intérêts particuliers qu’ils n’hésitent pas à assimiler au Bien public. Fidélité et vénalité sont les détaillants d’un même grossiste : l’ambition. Parce qu’on n’est fidèle qu’envers soi-même, il est facile de se vendre à tous. Ce genre de défection affaiblit considérablement la marge de manœuvre du souverain et réduit subséquemment la plus-value militaire.

Pendant les premières années de son règne, le roi Philippe se heurte au roi Richard Cœur de Lion, qui s’évertue à défendre farouchement les possessions des Plantagenêt et contre lequel il essuie de nombreux revers.

Carte de la France en 1180

Sa mort prématurée en avril 1199 devant le château de Châlus-Chabrol va changer la donne. Richard était un militaire hors-pair. Son énergie et sa force de caractère lui avait permis de mener une politique efficace dans la défense de ses possessions.

Le prince Jean lui succède sur le trône. Mais il n'a pas la même carrure que son défunt frère. Non dénué d'intelligence, il reste malgré tout veule, volage, et sujet à des maladresses que Philippe exploitera à loisir. Ce qui ne tarde pas à arriver.

Jean sans TerreJean sans Terre

Marié à Isabelle de Gloucester, le nouveau roi s’entiche d’Isabelle d’Angoulême, pourtant déjà promise à Hugues IX de Lusignan, un noble issu d’une puissante famille du Poitou. Mais des raisons d’ordre géopolitique motivent également ce choix. L’Angoulême demeure une zone de transit entre la Gascogne et le Poitou. En possession de cette voie, il renforcerait sa domination sur l’Aquitaine et rendrait plus délicate une éventuelle invasion.

Cependant, l’affaire se gâte lorsque Jean refuse une solution à l’amiable, ce qui provoque la révolte des Lusignan. Écrasés, ces derniers portent néanmoins l’affaire auprès de Philippe. En effet, bien que vassaux du roi Jean, comte de Poitou, le roi de France est également leur suzerain. En vertu du droit féodal, Philippe convoque alors Jean, qui refuse d’honorer la cour de sa présence.

Conformément à son pouvoir, le roi de France le punit en confisquant l’ensemble de ses possessions territoriales, à l’exception de la Normandie qu’il a l’intention de conquérir par les armes. Elle constitue un passage obligé pour Philippe, s’il veut espérer renverser le rapport de forces et un réalignement des indécis sur sa position.

S’engage subséquemment un détricotage minutieux de l’empire des Plantagenêt. Le maillage normand est progressivement démantelé. Après la prise de Château-Gaillard (un siège de plus de cinq mois !), principal point de défense, le 6 mars 1204, le roi s’empare successivement des villes de Falaise, Caen, Bayeux et enfin Rouen. L’équilibre de la région s’en trouve bouleversé.

Champagne, Bretagne et Auvergne décident de ne plus s’opposer au capétien. D’autres, comme la Flandre, maintiennent au contraire leur hostilité et rallient le camp des Anglais.

Otton de Brunswick, prétendant au trône impérial, et neveu du roi Jean, garde quant à lui un œil attentif sur les événements.

De la paix armée...

Entre 1206 et 1212, rois de France et d’Angleterre sont à couteaux tirés mais ne s’affrontent pas directement. Ils ont d’autres préoccupations.

Otto IV (1176-1218), Empreur du Saint-Empire Romain Germanique, par Johann Christian Ludwig Tunica (1795–1868).Otto IV (1176-1218), Empereur du Saint-Empire Romain Germanique, par Johann Christian Ludwig Tunica (1795–1868).

Philippe entend consolider ses conquêtes. Il doit pour cela museler un certain nombre de barons locaux. Des facteurs extérieurs à son combat contre l’Anglais, et non des moindres, mobilisent également l’attention du roi.

En outre, le sud de la France connaît une profonde déstabilisation du fait de l’hérésie cathare. L’assassinat du légat du pape Pierre de Castelnau en mars 1208 est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Pour la première fois dans l’histoire de la chrétienté, le souverain pontife Innocent III (1198-1216) appelle au lancement d’une croisade sur les terres de la Respublica Christiana.

Cette situation embarrasse Philippe. Même si Jean a déjà fort à faire en Angleterre, la prudence s’impose. Aucune trêve n’existe pour l’heure avec le voisin anglais.

Qu’importe. S’il ne s’engage pas directement, Philippe autorise ses vassaux à aller combattre les hérétiques. En 1209, survient un événement majeur : Otton de Brunswick s’assoie sur le trône impérial. Ce n’est pas une bonne nouvelle. Il tient rancœur au roi de France de l’opposition qu’il a toujours marquée à son égard. Menant une politique belliqueuse, surtout en Italie, il finit par s’attirer les foudres du pape, qui l’excommunie en 1210.

Entre temps, Philippe avance ses pions sur l’échiquier germanique, tout en consolidant les acquis de la Loire. Mais une nouvelle confrontation paraît inévitable.

...à la lutte acharnée

Les projets du Capétien font peur. Le mouvement de modernisation du pouvoir royal, soutenu par une politique territoriale ambitieuse, inquiète non seulement les souverains étrangers mais aussi les seigneurs enfermés dans les vieilles coutumes féodales.

Le Plantagenêt ne contrôle plus que l’Aquitaine et espère récupérer les autres possessions originelles de sa famille. Il compte dès lors rallier à lui ceux qui craignent la vampirisation de leurs terres par Philippe, même si cela s’avère particulièrement infondé dans bien des cas.

Une trahison va accélérer les choses : celle de Renaud de Dammartin, comte de Boulogne. Ce dernier rejoint le roi d’Angleterre et lui rend hommage en 1212. À partir de là, les escarmouches vont aller en se multipliant.

Un tournant est atteint le 31 mai 1213 : la flotte française sombre dans le port de Damme. Philippe ne peut plus envahir l’Angleterre et perd en conséquence l’initiative.

Il lui faut en parallèle porter la guerre en Flandre contre le comte Ferrand afin de sécuriser ses frontières au Nord. La région paie le prix fort d’une alliance qui la met en première ligne. Certains seigneurs locaux profitent même grandement des hostilités et règlent les différends qui les opposent à leurs voisins. La guerre résout tous les problèmes...

On se rend coup pour coup. Des combats ont lieu près de l'Artois. Nantes subit le siège de Jean mais résiste. Celui-ci décide donc de se rabattre sur Angers, qui tombe le 17 juin. Ces offensives menées dans le Sud-Ouest n’indiffèrent pas le roi de France. Mais il sait bien que le gros des armées adverses n'a pas encore été engagé, l’objectif consistant à prendre la sienne en tenaille.

Il doit se résoudre à laisser son fils Louis (futur Louis VIII et père de Saint-Louis) assurer ses arrières dans le Sud face aux troupes du Plantagenêt. Soutenus dans sa tâche par Guillaume de Roches, le maréchal Henri Clément et 800 chevaliers supplémentaires, il se lance en direction de la Roche-aux-Moines.

Les barons du Poitou, alliés de Jean, sont décontenancés et, prétextant un manque de préparation chez leurs soldats, refusent l’affrontement. Le roi d’Angleterre use donc d’une des plus anciennes techniques de l’art de la guerre... la fuite ! De quoi soulager Philippe. Mais ce n’est que partie remise.

Jean a certainement envoyé un message outre-Rhin et ainsi donné le signal à Otton qui, déboulant par le Nord, devra écraser l’armée royale, réduite de moitié. Il n’y aura alors plus qu’à ramasser les miettes.

Le dimanche de Bouvines

La bataille décisive se joue sur la frontière de la France et de l’Empire. Hors de question de se dérober. Ni siège, ni escarmouche mineure. On espère une vraie bataille entre deux armées chrétiennes, un jugement de Dieu. Reste à la livrer à l’endroit désiré.

Des deux côtés, on opère des mouvements stratégiques, à la fois pour jauger l’adversaire et créer les conditions d’un affrontement direct. C’est finalement au seuil de la rivière de la Marcque, au niveau du Pont de Bouvines, que les deux armées se font face.

Le rapport de force ne plaide pas en faveur de l'armée royale. Les estimations divergent. Mais on estime le chiffre entre 6 000 et 7 000 combattants. 1 300 chevaliers et près de 5 000 sergents à pieds, sous les ordres de Robert de Dreux, Eudes de Bourgogne, Guillaume de Ponthieu et Mathieu II de Montmorency.

Parmi les coalisés, en plus de l’empereur Otton IV, on retrouve le félon comte de Boulogne, Ferrand de Flandre, Thibault de Lorraine, Guillaume de Hollande ou encore Henri de Brabant. Ils ont à leur disposition presque 1 500 chevaliers et 7 500 sergents à pieds.

Plan de la bataille de Bouvines

Dans une Europe féodale, profondément anarchique, la disposition permanente au conflit malmène la paix de Dieu voulue par l’Église. Elle s’est donc efforcée au cours des derniers siècles de codifier scrupuleusement l’usage de la force. En outre, livrer bataille le dimanche relève de la transgression religieuse ! L’enseignement tiré de la Bible autorise néanmoins à se défendre lorsqu’on est injustement attaqué et qu'aucune autre alternative ne s’offre à nous.

Rappelons que l’armée des coalisés n’est pas encore bien organisée tactiquement. Aussi Philippe, sur le conseil de frère Guérin, va-t-il pousser son ennemi à attaquer le premier. Et c’est ce qui se produit. Peu avant la bataille, le roi s’abandonne aux rituels de rigueur. Il a juste le temps de se recueillir dans une petite chapelle.

Il est midi. L’aile gauche de l’armée coalisée, sous les ordres de Ferrand de Flandre, se porte vers les forces d’Eudes de Bourgogne qui, ayant anticipé leur attaque, se ruent sur leurs adversaires. Le choc est rude, les combats furieux. Désarçonné, blessé et en raison de lourdes pertes, Ferrand se rend.

Mais c’est au centre que se déroule la scène principale. L’infanterie impériale s’y enfonce. Le but : envoyer le roi de France ad patres. Alors que le gros de la chevalerie française s’emploie à combattre les soldats d’Arras et de Beauvais, des sergents impériaux parviennent à percer au point d’atteindre le roi et à le désarçonner. Au sol, Philippe est à deux doigts d’être achevé. Il ne doit son salut qu’à l’intervention in extremis d’un membre de son escorte venu mettre son corps en opposition et parer le coup mortel. Enfin des chevaliers se jettent à bride abattue dans la mêlée, taillant toute la ribaudaille sur leur passage. Ils parviennent à l’extraire de la zone de la mort et le conduisent en lieu sûr. La tension atteint son comble. On agite l’oriflamme avec vigueur pour rassurer l’armée royale.

À ce moment-là, les troupes ayant triomphé du flanc gauche des coalisés se rassemblent au centre pour soutenir la contre-attaque. Les impériaux sont au bord de la rupture ; les blessés et les morts s’empilent. Othon échappe de peu à la mort. Il manque de se faire occire par les chevaliers français « venus à sa rencontre » afin de venger la tentative d’assassinat avortée contre leur maître. Heureusement, sa lourde armure et quelques fidèles lui évitent ce triste sort. Mais son étendard est capturé.

Ailleurs, c’est la débandade. La droite et le centre ont déjà subi de lourdes pertes. Les ducs de Brabant et de Limbourg ont pris la fuite. Pas leurs troupes qui sont impitoyablement massacrées. Le traître Renaud, malgré une vaillante résistance, ne peut échapper à la capture. La bataille se termine. Il est cinq heures de l’après-midi.

Pour Philippe, le succès est total. En l’espace de quelques mois, le royaume a résisté et battu successivement l’Anglais et l’Empereur. Comble de l’apothéose, son armée a triomphé d’ennemis supérieurs en nombre et qui plus est... un dimanche ! Le roi de France est donc vainqueur par le grâce de Dieu.

Le courage et l’honneur chevaliers gravitent maintenant autour d’une même idée : la Nation France. Même si le Capétien ne peut ensuite se lancer à la conquête du Poitou et de l’Aquitaine, l’Histoire l’a définitivement consacré. Il devient le nouveau César. La postérité l’appellera désormais Philippe Auguste.

  • Du Plessis Ancien membre d'HistoriaGames
  • "La politique consiste à rendre possible ce qui est nécessaire." (Richelieu)