Bataille de Papeete, la Grande Guerre sous les Tropiques

L'Amiral
24 mai
2018
Thématique
Période historique Première Guerre mondiale
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Quand éclate ce qui va être appelé le Premier conflit mondial le 2 août 1914, l’épicentre des combats se situe en Europe. Néanmoins, les belligérants possèdent des empires coloniaux aux quatre coins du monde qui rentrent eux aussi de facto dans la guerre. C’est le cas de Papeete, protectorat français sur l’île de Tahiti, qui va bientôt être confronté aux derniers “corsaires” allemands.

Il faut dire que ces petits bouts de territoires sont bien loin de leurs métropoles, notamment lorsque les liaisons se font encore majoritairement par le courrier arrivant avec les navires. Les diverses colonies jouissent ainsi d’une relative autonomie et surtout sont presque totalement déconnectées des réalités européennes.

L’île de Tahiti, territoire français depuis 1880, est plus préoccupée par la saison de pêche approchant que l’orage grondant en Europe. La garnison française est tranquille, ne pouvant rêver d’un meilleur cadre d’affectation. Cependant, leur seul souci est l’éloignement avec Paris : l’île ne compte pas de TSF.

Les 45 soldats de la compagnie d’infanterie de marine et les 50 gendarmes présents ne se doutent pas une seconde que dans quelques jours, deux croiseurs allemands vont se présenter à leur port !

Ce dernier est d’ailleurs faiblement gardé : seule la canonnière La Zélée, armée en 1900 et commandée par le lieutenant de vaisseau Maxime Destremau, dispose de canons. Et encore, l’armement est plutôt léger : 2 canons de 100 mm, 4 de 65mm et 6 de 37mm, plus quelques mitrailleuses... pas de quoi tenir tête à une escadre de type européen.

Bataille de Papeete, la Grande Guerre sous les TropiquesLe Gneisenau, croiseur de la classe Roon. Commissionné en 1907, il est prévu pour effectuer de longs voyages.

Les SMS Scharnhorst et Gneisenau, corsaires allemands

Bataille de Papeete, la Grande Guerre sous les TropiquesLe sister ship du Gneisenau, le Scharnhorst. Ces navires peuvent filer à 22,5 noeuds, ce qui est déjà impressionnant pour cette classe.

Dès 1910, les Allemands ont préparé des plans pour perturber les lignes de ravitaillement maritimes dans l’Atlantique, l’océan Indien et dans le Pacifique. La guerre avec la France et le Royaume-Uni se profilait déjà, et les acheminements de ressources depuis les colonies leur seraient vitaux.

L’amiral von Spee (qui décèdera en 1914) a donc planifié un plan audacieux avec des points de rassemblement pour des croiseurs corsaires, des lieux de ravitaillement et la mise en place de services de renseignements... et ce, tout autour du globe.

Bataille de Papeete, la Grande Guerre sous les TropiquesUne tourelle de 210mm du Scharnhorst. Ces canons ont une portée théorique maximale de 16,3km.

Dans le Pacifique, en juillet 1914, les Allemands entretiennent deux croiseurs cuirassés (les SMS Scharnhorst et Gneisenau de 11 600 tonnes, armés de 8 x 210mm et 6 x 150mm) et trois croiseurs plus petits ; pour les coordonner, la base fortifiée de Tsing Tao, en Chine, possède une station de TSF. Quatre autres sont disséminées dans les quelques colonies que possèdent les Allemands.

Face à cela, les Français ne disposent en Extrême-Orient que de deux croiseurs cuirassés (le Montcalm et le Dupleix), un aviso (le D’Iberville) et cinq canonnières.

Il faut attendre le 4 août à 01h45 pour que les colonies soient prévenues de la déclaration de guerre allemande. Trois semaines plus tard, les premiers navires allemands sont repérés et font quelques dégâts auprès de navires alliés. Les navires allemands qui pratiquent une “guerre de course moderne” utilisent la ruse, et font souvent des modifications cosmétiques à leurs navires pour les faire ressembler à des bâtiments neutres ou alliés (ainsi, le Emden commencera la guerre avec une fausse cheminée en plus et trompera les guetteurs français).

Allô la France ?

Du côté des Français, la canonnière La Zélée est à Bora Bora quand l’équipage apprend par un cargo britannique le 6 août que l’Allemagne est en guerre avec le Royaume-Uni... mais ne sait rien de la situation de la France.

Qui plus est, La Zélée a des marins formés à l’emploi de la TSF, mais l’appareil est resté à Toulon pour problèmes techniques.

Destremeau, craignant l’apparition de corsaires allemands, décide de suivre ses ordres de mobilisation : se rendre à Papeete, débarquer l’artillerie et prendre la défense de l’île.

Bataille de Papeete, la Grande Guerre sous les TropiquesLa Zélée avant la guerre. Destremeau était conscient que son navire n'aurait pas fait le poids face aux croiseurs !

Le 7 août, La Zélée mouille dans le port polynésien, et les marins sont débarqués avec les canons (sauf une pièce de 100mm qui reste sur le navire). De toute façon, il n’y a que 38 obus disponibles... L’artillerie est hissée à 100 mètres d’altitude, sur le flanc du pic Rouge dominant la rade.

C’est là qu’apparaît le gouverneur de l’île, William Fawtier. Malgré son nom anglais, il est le gouverneur nommé par Paris, et décide de décréter l’ordre de mobilisation le 11 août, quatre jours après les dispositions de Destremeau ; la discorde entre les deux transparaît déjà, l’administrateur ne voulant pas céder au militaire et vice versa.

Pour compléter la défense, on récupère six automobiles sur lesquelles on installe un canon de 37mm. Destremeau ordonne, le 12 août, à La Zélée de filer jusqu’à Makatéa, où elle capture un vapeur allemand, le Walküre, qui n’est pas informé de la déclaration de guerre.

Après avoir ramené sa prise au port de Papeete, les marins débarquent et finalisent la défense ; le 29 août, la garnison est prête.

Du charbon français tant convoité

Le 14 septembre 1914, l’escadre de von Spee, les deux croiseurs cuirassés, est aperçue aux îles Samoa. Son objectif est Papeete : depuis le Scharnhorst, von Spee avertit le Gneisenau : « J’ai l’intention de battre les navires de guerre ennemis que nous pourrions trouver à Tahiti, de saisir le charbon et les vivres… Si on n’obéit pas à mes exigences, nous attaquerons. »

Bataille de Papeete, la Grande Guerre sous les TropiquesDestremeau entouré de son équipage à Papeete, peu avant les combats.

Car en effet, le charbon est le nerf de la guerre pour les navires battant pavillon allemand qui ont vu leurs bases d’approvisionnement capturées par les Alliés petit-à-petit. Les 5000 tonnes de charbon de Tahiti sont donc très alléchantes !

Une semaine plus tard, le 22 septembre, les deux croiseurs allemands apparaissent devant Papeete. Bien qu’ils n’arborent aucun pavillon, Destremeau n’est pas dupe : ces croiseurs sont bien allemands. Il ordonne de suite à son second - malgré l’opposition du gouverneur - de détruire les balises du chenal d’entrée (permettant de guider les navires), d’incendier le dépôt de charbon puis d’allumer les moteurs de La Zélée afin d’aborder un navire allemand s’avançant ou de la saborder dans la rade.

Pendant ce temps, les deux croiseurs allemands avancent ; à 2 km du port, la batterie du Pic Rouge tire trois coups, code international pour demander aux navires de s’identifier. Von Spee hésite : il fait des allers et retours, et il est inquiet. Il n’a pas repéré l’origine des trois tirs, et ne pensait pas que des canons les attendraient. Il pensait pouvoir capturer le port sans tirer un obus... Alors que les Allemands hissent le pavillon impérial, le Walküre est sabordé par les Français.

À 8h, les croiseurs ouvrent le feu sur la forêt vierge avec leurs canons de 210mm, espérant neutraliser la batterie. Ils mettent ensuite le cap sur la passe pour s’approcher du port ; c’est à ce moment que La Zélée se saborde au milieu du chenal.

De rage, von Spee ordonne un bombardement de Papeete à 9h20 : 14 obus de 210mm et 35 de 150mm s’abattent sur la ville... et deux sur la canonnière. Un tiers de Papeete brûle, mais les consignes, globalement respectées, limitent les pertes : seuls deux habitants seront tués.

Penauds et sans rien, les deux croiseurs allemands quittent le lieu à 10h15 pour reprendre route vers leur destin…

Le souvenir de la bataille

Après le départ des Allemands, des civils vont récupérer le pavillon de La Zélée et le remettent au lieutenant de vaisseau Destremeau. Le gouverneur Fawtier, déjà réticent à exécuter les ordres de Paris (dont celui d’expulser les ressortissants allemands et austro-hongrois de Tahiti), s’adjuge très vite le mérite de la défense du port... alors qu’il a passé l’attaque caché dans la mission catholique de l’île !

Le 27 novembre 1914 arrive le cuirassé Montcalm qui transporte l’amiral Huguet ; ce dernier est envoyé pour enquêter, car les deux protagonistes ont envoyé des plaintes à l’amirauté. Le rapport de l’amiral est favorable à Fawtier, ce qui entraîne le renvoi de Destremeau vers la métropole où il passe en conseil de guerre pour le sabordage de son navire.

Il écope de deux mois d’arrêt, sanction symbolique, et récupère le commandement du torpilleur Boutefeu en Méditerranée. Hélas, Destremeau, fortement affaibli et démoralisé, tombe malade et décède le 7 mars 1915.

La lumière se fera dans les mois qui viennent : le gouverneur Fawtier est relevé de ses fonctions à l’automne 1915 et le lieutenant de vaisseau Destremeau est réhabilité puis cité au Journal Officiel du 19 décembre.

Bataille de Papeete, la Grande Guerre sous les TropiquesPhotographie du 23 septembre 1914 de Papeete. On peut voir les dégâts occasionnés par les obus allemands ; de nombreuses maisons locales en bois se sont consumées.

Conclusion

Cette bataille - presque une escarmouche - reflète bien l’état des colonies et leur relation avec la métropole au début du XXème siècle. Français et Allemands n’ont aucun mort à déplorer, et von Spee a surtout eu peur d’un piège car il n'apercevait pas les canons français.

Loin de tout, la plupart des colonies se renseignent comme elles le peuvent, mais la guerre va les y trouver de manière plus ou moins directe. Les croiseurs allemands, eux, seront pourchassés par une escadre anglaise et seront coulés au large des îles Malouines le 8 décembre 1914.

Bibliographie

  • Gérard Prévoteaux, La Marine française dans la Grande Guerre, LELA Presse, 2017.
  • Witz Rédacteur, Testeur, Chroniqueur, Historien
  • « L'important n'est pas ce que l'on supporte, mais la manière de le supporter » Sénèque