La soviétisation de la Pologne

Fantômas
Thématique
31 janvier
2014
Thématique
Conflit Guerre Froide
Partager

Aujourd'hui, la Pologne est le seul pays à ne pas avoir connu la récession de la fin de la décennie 2010. Cela est étonnant lorsque l'on sait que ce pays faisait partie intégrante du bloc soviétique et qu'il connut des jours difficiles à l'aune de la Seconde Guerre mondiale.

Lorsque celle-ci se termina en Europe le 8 mai 1945, la Pologne, meurtrie et ruinée, tentait de se relever. 6 millions de Polonais étaient morts, le pays dévasté, sa capacité industrielle en net recul, sa capitale, après l'insurrection réprimée de 1944, détruite à 80%... Libéré, le pays tomba aux mains de l'armée rouge : cette libération aux allures d'occupation fut rythmée par l'arrestation des membres de la résistance intérieure polonaise (AK, l'Armia Krajowa) considérés par les Soviétiques comme des ennemis. La partie est de la Pologne fut aussi absorbées par l'URSS. Néanmoins, la défaite de l'Allemagne nazie permit à la Pologne de récupérer des territoires allemands à l'ouest, conformément à la conférence de Potsdam (juillet-aout 1945), à l'est de la ligne Oder-Neisse. Le nouveau gouvernement politique, largement sous influence soviétique (car déposé par eux), avait alors pour mission de redresser le pays, malgré l'opposition de la population fidèle au gouvernement en exil à Londres. Le pays étant sous l'emprise de l'armée rouge et son gouvernement instauré par les soviétiques, tous les éléments étaient présents pour la soviétisation.

De tous les pays soviétisés, la Pologne fut l'objectif primordial des plans de Staline. Outre l'opposition constante entre la Pologne et la Russie remontant à des siècles (printemps des peuples), le pays représentait aussi la voie obligatoire pour une invasion de l'URSS, les deux pays ayant une frontière commune. C'est pourquoi sa soviétisation commença le plus tôt possible. Ce mécanisme visant à structurer les institutions et l'économie d'un pays selon le modèle soviétique avait déjà débuté en 1939, lorsque l'URSS avait envahi la Pologne en accord avec le traité Molotov-Ribbentrop. Mais cette dernière fut interrompue par l'invasion allemande de 1941 lors de l'opération Barbarossa. En 1944, la situation militaire changea, les alliés ayant repris l'ascendant sur l'Axe. Au début de l'année 1944, l'Armée rouge commença la libération de la Pologne, pouvant ainsi relancer le processus qui avait été stoppé 3 années plus tôt par les nazis.

Quelles furent les motivations de la soviétisation de la Pologne ? Comment s'est déroulée la soviétisation des instances politiques et économiques ?

Il sera d'abord question de la libération de la Pologne, marquant le début de la soviétisation politique, c'est-à-dire l'hégémonie du parti communiste polonais sur l'échiquier politique, puis des résistances rencontrées et enfin de l'assujettissement du pays par les soviétiques, marqué par la planification de l'économie.

La soviétisation politique...

La libération...

La première ville Polonaise d'importance libérée (par les forces polonaises de Berling sous commandement soviétique) fut Lublin. S'y organisa le 23 juillet 1944 un « comité polonais de libération nationale », embryon du futur gouvernement, largement dominé par les communistes polonais. Les Alliés, de peur de rompre la grande Alliance qui les unissait aux Soviétiques, reconnurent à Yalta (février 1945) ce gouvernement aux dépends de celui réfugié à Londres, qui était jusque alors le gouvernement légitime, à condition que certains de ses membres rejoignirent le comité de Lublin et que des élections libres aient lieues. Ainsi, du 31 décembre 44 au 1er janvier 45, l'ancien chef du gouvernement de Londres (Stanisław Mikołajczyk, nommé vice-premier ministre) rejoignit le comité qui devint le gouvernement provisoire de la République polonaise.

L'armée polonaise fut aussi encadrée et influencée par les soviétiques, il s'agissait de l'Armia Ludowa. Un front national (rassemblant des partis politiques divers) s'organisa dans le but de chasser les nazis et collaborateurs restant. Celui-ci avait en réalité pour mission de confisquer le pouvoir réel et de le fournir aux communistes.

Le gouvernement, vit donc ses postes clés (14 postes sur 21 comme la défense, sécurité intérieure, affaires étrangères, propagande ou la justice) remis à ces derniers, déléguant les postes peu importants aux membres non-communistes ou issus du gouvernement de Londres (ministère des postes et de la réforme agraire), renforçant un peu plus le contrôle soviétique sur la Pologne. L'armée et le gouvernement étant influencés par les Soviets, ces derniers pouvaient alors commencer la soviétisation totale de l'appareil politique polonais.

...ayant marquée l'arrivée au pouvoir des Communistes

La Pologne subit alors de nombreuses vagues d'arrestations et de déportations de résistants antinazis non-communistes (membres de l'AK), d'anti-communistes et même d'apolitiques. Les Soviétiques tentèrent de diviser les partis polonais (technique du salami) mais échouèrent.

Des élections législatives eurent lieues en Pologne le 19 janvier 1947, mais celles-ci furent truquées : de nombreuses fraudes furent remarquées, une large campagne de propagande eut lieu ainsi que de nombreuses arrestations. Le bloc constitué par les partis communiste (parti ouvrier polonais), socialiste, démocrate et paysan l'emporta et bien entendu, ce fut le parti communiste qui obtint la majorité parlementaire. Stanisław Mikołajczyk s'exila en signe de protestation.

Suite aux élections, Bolesław Bierut (président du gouvernement provisoire) fut nommé par la Diète (chambre basse du Parlement) Président de la République et un membre du parti socialiste Jozef Cyrankiewicz, partisan de l'alliance avec les communistes fut nommé premier ministre. Les partis majoritaires, partis ouvrier et socialiste, fusionnèrent en décembre 1948, les socialistes non partisans aux idées communistes étant congédiés. Les partis démocrates et paysans, remaniés, furent gardés pour faire croire au pluripartisme.

Bien entendu, ces partis étaient à la solde du Parti ouvrier unifié polonais. Les faits sont là, comme pour le parti communiste en URSS, le parti ouvrier unifié règne en maitre en Pologne. L'influence soviétique est donc totale sur l'appareil politique polonais. Elle permit ainsi en 1949 l'intégration de la Pologne au CAEM (Conseil d'assistance économique mutuelle) et l'accession du général soviétique Rokossovski au poste de ministre de la guerre.

Le 22 juillet 1952, une nouvelle constitution est votée. Elle instaure la dictature du prolétariat et donc la fondation de la République populaire de Pologne. La Pologne devenait donc officiellement état satellite à l'URSS tout en protégeant sa frontière occidentale, marquant ainsi un pas de plus vers la guerre froide.

Il fallut donc 8 ans aux communistes pour soviétiser l'appareil politique, passant de 20 000 électeurs en 1945 à 1 360 000 en 1950, mais cette soviétisation n'eut rien d'une promenade de santé.

...rencontra de vives résistances...

Le poids de l'histoire (Katyn, Varsovie)...

Alors que dans le reste de l'Europe, l'armée rouge était souvent vue en libératrice, elle fut aux yeux des Polonais un symbole de l'oppression Stalinienne. En effet, outre la période d'occupation soviétique de 39-41 pour l'est de la Pologne, le régime Stalinien s'était aussi démarqué pour sa cruauté envers le peuple Polonais.

Le premier exemple est celui du massacre de Katyn : un charnier découvert dans la forêt de Katyn en Russie en 1941 par l'armée allemande. Dans les fosses, 20 000 cadavres de Polonais. Intellectuels, professeurs, médecins ou militaires, tous avaient été tués d'une balle dans la nuque par le NKVD, qui fit retomber la faute sur les nazis (qui s'en défendront). Mais personne ne fut dupe, les cadavres étaient ceux de membres de l'intelligentsia polonaise, capturés par les soviétiques et assassinés afin de faciliter la future soviétisation en évitant un trop fort sentiment national.

Mais il n'y eut pas que ce massacre, les Soviétiques se rendirent coupables de nombreuses exactions et actions arbitraires, comme l'arrestation des membres de l'AK. Mais ce que les Polonais ont surtout à leur reprocher fut leur inaction lors de l'insurrection de Varsovie en août-octobre 1944. La population s'était soulevée à l'annonce de l'approche de l'armée rouge et souhaitait s'emparer de la ville avant ces derniers pour éviter de tomber sous le giron soviétique. Mais les Allemands tinrent bon et les soviétiques, aux portes de la ville, attendirent la fin de l'insurrection pour attaquer.

...mène à la résistance, sévèrement réprimée (les soldats maudits)

Les Polonais étant fidèles au gouvernement en exil à Londres virent suite à ces évènements d'un très mauvais œil l'occupation soviétique du territoire. L'état clandestin polonais, dont dépendait l'AK, était devenu assez populaire auprès de la population et les Soviétiques décidèrent de le museler.

Cela explique ainsi le désarmement et l'emprisonnement des résistants polonais. Mais certains luttèrent. Des mouvements anti-communistes se créèrent en Pologne, autour d'anciens de l'AK, du gouvernement en exil ou tout simplement de l'armée polonaise en occident. Ce fut le cas des « soldats maudits », qui menèrent une lutte armée face aux Soviétiques. Mais en vain, le mouvement étant sévèrement réprimé. L'église catholique aussi lutte et subit de plein fouet une répression : arrestation et surveillance des membres du clergé et sécularisation des biens. Du côté politique aussi des menaces planaient. La Pologne, largement agricole, disposait du parti paysan, qui allait représenter un obstacle pour les communistes. Mais le parti tomba à son tour avec l'exil de son leader, précédemment cité, mais non sans perturber la soviétisation économique du pays.

...qui entravèrent en partie la soviétisation économique du pays

Nationalisation des moyens de production

La soviétisation de la Pologne ne se limitait pas qu'aux institutions politiques, mais aussi à l'économie du pays. Il s'agissait de s'aligner sur le modèle soviétique, c'est-à-dire de planifier l'économie, pour l'instant à court terme (puis durant la guerre froide à long terme).

La Seconde Guerre mondiale venant de se terminer, la priorité était à la reconstruction. L'aide du plan Marshall, proposée dans ce but fut d'abord acceptée par la Pologne, puis par la suite rejeté suite à un rappel à l'ordre de Moscou, dans le contexte de conflit idéologique de la guerre froide. Il était hors de question d'accepter cette aide capitaliste. Mais pour permettre une quelconque reconstruction, l'industrie devait être relancée. Prenant exemple sur l'URSS, les industries et entreprises de plus de 50 salariés furent nationalisées dès 1946, il restait cependant un secteur privé limité et contrôlé par l'Etat pour tenter de montrer que le communisme ne signifiait pas l'expropriation totale (et aussi motiver ce secteur à aider à la reconstruction).

Or, le pays était miné par les destructions, les ressources manquaient, les pénuries étaient nombreuses et les Polonais étaient méfiants envers ce nouveau pouvoir, en résultèrent entre 1945 et 1946 de nombreuses grèves à l'initiative des syndicats que le gouvernement cherchait aussi à éliminer (au bassin minier de Silésie, Poznan, Gdansk). La situation nationale était donc compliquée.

Réforme agraire

Mais la mesure la plus importante fut la réforme agraire, lancée en 1946. En collectivisant les terres, les communistes espéraient contrôler les paysans (deux tiers de la population) et la production des ressources. Les Polonais ignoraient les effets d'une telle mesure (expropriation non indemnisée, les déplacements forcés) et la famine qui avait frappée l'Ukraine dans les années 30 lorsque ses terres furent collectivisées.

Au final, environ 1/3 des terres furent redistribuées aux Polonais (6 millions d'hectares), 40 à 70 % des terres à l'ouest revinrent quant-à-elles à l'Etat. Les fermes d'état se généralisèrent. Mais les méthodes utilisées pour parvenir à cette collectivisation provoquèrent des résistances : des bandes allaient réquisitionner les fermes pour la collectivisation, souvent usant de la force. Il y eut donc de nombreux réfractaires, menacés de mort, qui fuirent le pays ou rentrèrent dans la clandestinité et donc la résistance.

Une lutte armée fut donc menée jusqu'au milieu des années 50, la répression ne se faisant pas attendre, d'autant que de nombreux paysans étaient membres du parti paysan de Stanislaw Mikołajczyk principal opposant aux communistes. Les livraisons (à 50 % du prix réel) devinrent mêmes obligatoires pour les paysans les plus riches.

Cependant, les mesures s'estompèrent finalement peu à peu en même temps que le pays achevait sa soviétisation et entrait dans la CAEM.


La soviétisation de la Pologne se déroula donc en deux étapes : d'abord politiquement, avec la mainmise du parti ouvrier unifié sur toutes les instances importantes, puis économiquement, avec un alignement sur l'économique soviétique par la nationalisation des moyens de production et la collectivisation des terres.

Ce mécanisme avait pour objectif de faire de la Pologne un état satellite, empêchant une agression directe de l'URSS. Néanmoins, elle rencontra une vive résistance qui ne s'estompa qu'au cours des années 50, pour regagner en intensité à partir des années 60.

La résistance ne s'éteignit donc réellement jamais et la Pologne réussit finalement par trouver une sortie démocratique et pacifique avec la chute l'URSS en 1990 en la personne de Lech Walesa et du syndicat Solidarnosc.

  • Lyrik Le Vétéran, Testeur, Historien
  • "I'm ashamed of you, dodging that way. They couldn't hit an elephant at this distance" Major général John Sedgwick avant d'être mortellement frappé par une balle sudiste...