Premier Maître L'Her : récit d'un héros ordinaire en 1940

Lio
30 août
2019

Mai 1940, la Drôle de Guerre prend fin pour laisser la place à la campagne de France... Le rouleau compresseur allemand est en marche et repousse une partie de la coalition alliée vers Dunkerque.

L'évacuation des troupes britanniques est lancée, la retraite française quand à elle est désorganisée et tente tant bien que mal d'empêcher l'inévitable.

Certaines unités décident de ralentir l'ennemi afin de permettre une réorganisation stratégique. Le premier-maître l'Her fait parti de ces hommes, voici son histoire...

Jeunesse et début de carrière


Le plan Morgenthau : Mettre l'Allemagne de 1945 à genouxLe Premier Maître Jean-François L'Her

Jean-François L'Her est né le 24 janvier 1904 dans le quartier de Rumaout à Kerlouan, paisible commune du Finistère Nord. Le 28 janvier 1920, il rentre à l'école des mousses afin de réaliser son rêve de devenir marin, comme ses aïeux depuis plusieurs générations.

Il fera ses débuts sur le vaisseau l'Armorique, un voilier hors-service. Il gravit assez rapidement les échelons de la hiérarchie des équipages de la flotte et, le 1er octobre 1939, il est promu maître de manœuvre. Il occupe un poste en Syrie, en Extrême-Orient, à Toulon, Brest puis Bizerte et finalement en janvier 1940, il est nommé Premier-maître (l'équivalent d'adjudant dans l'Armée de terre) à la base aéronavale de Berck prés de Boulogne en tant que chef de service et capitaine d'armes.

L'évacuation de Berck et baptême du feu

Au début mai 1940, deux escadrilles y sont affectées : l'AB2 et l'AB4, douze Loire-Nieuport LN 401 (un bombardier en piqué) pour la première (issue du porte-avions Béarn, ailes repliables), et pour l'autre 12 Loire-Nieuport 411 (version terrestre du LN 401, mais reversée à la Marine).

Le 10 mai 1940, les Allemands lancent leur grande offensive, 400 bombardiers sont chargés de détruire au sol par surprise le maximum d'avions français, de la Mer du Nord aux Vosges. Ce jour-là, à l'aube, le terrain de Berck est le premier touché par des bombes de Heinkel 111. Quatre hommes sont tués, et un peu plus tard c'est au tour du hangar de Calais-Marck de voler en éclat : sept appareils sont détruits mais pas de victimes.

Les hommes de la B.A.N. s'illustrent les 19 et 20 mai suivants, retardant l'avance des blindés du général Guderian vaillamment. Le 21 mai, la base est menacée d'encerclement par l'ennemi ; le Capitaine de Frégate Nomy (futur Chef d'État-major de la Marine) prend la décision de renvoyer à Calais tous les appareils disponibles des formations basées à Berck et avec l'accord de l'autorité supérieure, d'évacuer lui même sur Boulogne tous les services afin de rejoindre le nouveau point stratégique qui lui serait fixé.

Le Premier-maître L'Her participe avec une grande maîtrise à cette évacuation, pendant que les équipes techniques détruisent le matériel intransportable et incendient les stocks d'essence, afin que les Allemands ne puissent en profiter.

L'arrivée à Boulogne

Le siège de Boulogne est imminent, la protection de la ville est placée sous la responsabilité de la Marine nationale en raison de la présence de son port. Des fortifications ont été établies, qui vont permettre au millier de défenseurs de résister un peu plus longtemps.

Le 22 mai, au matin, à son arrivée dans la ville, où la situation est fort confuse, le Premier-maître L'Her reprend en main son personnel dispersé dans la B.A.N installée au casino de Boulogne. Le commandant Nomy en prend provisoirement la tête, mais dans l'après-midi une vedette rapide amène de Cherbourg le capitaine de vaisseau de l'Estrange avec pour mission de réorganiser tout le secteur. Le combat est inégal, la zone de Boulogne étant encerclée par la 2. Panzer-Division du General Rudolf Veiel, l'une des unités du XIX. Panzer-Korps de Guderian en personne.

Le plan Morgenthau : Mettre l'Allemagne de 1945 à genouxLa Tour d'Ordre à Boulogne.

Le personnel des différentes formations présentes à Boulogne est regroupé au fort de la Tour d'Ordre (ou Tour d'Odre, en fait un lieu-dit), qui sert de sémaphore, et la défense s'y organise. Dès la matinée du 23 mai, la présence allemande se manifeste aux abords du fort et les premiers coups de feu sont échangés.

L'équipage de la B.A.N de Berck, au milieu de ces troupes disparates, se fait remarquer par sa discipline et sa cohésion sous les ordres du Premier-maître L'Her. Les entrées du fort sont barricadées en utilisant les véhicules mais le combat tourne rapidement à l'avantage des Allemands en raison d'un effectif largement supérieur et la présence de nombreux blindés dans leurs rangs.

Vers 15 h, des chars commencent à pénétrer dans l'enceinte. Un sous-officier allemand saute d'un Panzer pour substituer le drapeau tricolore par celui à croix gammée. Outré par la situation, le Premier-maître l'abat d'un coup de mousqueton (version raccourcie du fusil Berthier mdl 1916) et, aussitôt, une rafale de mitraillette l'atteint à son tour. Grièvement blessé et même partiellement paralysé, il fait preuve d'un courage et d'un désintéressement exceptionnels en refusant qu'on lui administre de la morphine, préférant qu'elle serve pour d'autres soldats blessés. Il succombe a ses blessures le 24 Mai 1940 et la ville de Boulogne rend les armes le lendemain.

Guderian écrira dans ses mémoires que les défenseurs de Boulogne ont bloqué toute une Panzer-Division autour de la ville pendant 4 jours... contre toute attente.

Pour l'ensemble de ces actes, le Premier-maître l'Her se voit décerner la Légion d'Honneur ; la commune de Kerlouan est marraine d'un aviso portant son nom, toujours en service à l'heure actuelle. Un hommage important, pour homme dont le nom (L'Her signifie le Hardi en breton) va de pair avec le tempérament.

Le plan Morgenthau : Mettre l'Allemagne de 1945 à genouxSoldat allemand au milieu des ruines de Calais.

Pendant ce temps là à Calais et Dunkerque...

À Calais, l'ambiance est également morose puisque ses occupants subissent le même traitement de faveur de la part de la Wehrmacht et de la Luftwaffe. Ici, ce n'est pas Guderian le chef d'orchestre, mais les généraux Von Rundstedt et Von Kleist. Les intentions allemandes sont claires, après la ville de Boulogne, Calais est la prochaine étape avant Dunkerque ou une poche alliée s'est crée. Les défenses de Calais sont plus hétérogènes, Français, Anglais et Belges combattent côté à côte depuis le 22 mai. Les 4000 défenseurs résisteront jusqu'au 26 mai.

À Dunkerque, la situation est également compliquée ou de violents combats se déroulent aux abords de la ville, les morts se comptent par milliers dans les deux camps.

Devant l'inexorable avancée du Reich, les Alliés décident de lancer l'opération « Dynamo » du 27 mai au 4 juin. L'idée est de « sauver ce qui peut l'être » en évacuant la ville au moyen de navires de des marines anglaise et française. De plus, 370 « Little ships » sont réquisitionnés – bien souvent des bateaux de pêches et de plaisance.

Ces efforts permettront le sauvetage de 338 682 hommes dont 123 095 Français, soit 85 % des troupes pouvant être évacuées.

Bien que l'opération « Dynamo » est un succès en vue des hommes sauvés, du matériel détruit ainsi que des ennemis abattus, 40 000 soldats alliés sont constitués prisonniers et du matériel est tout de même récupéré par les troupes ennemies. De plus, les Français se retrouvent seul et isolés sur leur propre territoire, ce qui servira plus tard d'argument à la propagande Vichyste pour propager l'Anglophobie dans le pays en cultivant ce sentiment d'abandon.

Le plan Morgenthau : Mettre l'Allemagne de 1945 à genouxÉvacuation de Dunkerque.

Conséquences sur la suite du conflit

La réduction de la poche de Dunkerque permet aux troupes allemandes de replacer leurs troupes et continuer ainsi la « bataille de France » jusqu'à la reddition du 22 juin.

L'Angleterre désormais isolée en Europe, se voit attribuer le rôle de nouvelle terre d'asile pour les royaumes et gouvernement vaincus (rôle que détenait initialement la France) et est au centre d'une bataille aérienne sans précédent durant plusieurs mois ou des aviateurs de plusieurs nationalités combattent ensemble sans jamais céder. Cette collaboration est le ciment d'une alliance solide au sein du camp allié et qui portera ses fruits au jour du 8 mai 1945.

Conclusion

Voici l'un des nombreux récits oubliés de la bataille de France, qui nuance avec la fausse image populaire d'une France de 1940 qui « se rend sans se battre » et qui ne sait que sortir un drapeau blanc.

Contrairement aux idées reçues, le « pays des lumières » a compté bon nombre de vaillants combattants en mai-juin 1940 et n'a pas a rougir de cette « bataille de France », dont l'issue est d'avantage imputable à des erreurs de commandement et de logistique plutôt qu'a une couardise et une lâcheté qui est malheureusement trop utilisée pour justifier la défaite. Le Premier-maître L'Her, lui, repose aujourd'hui pour l'éternité au cimetière de Guissény, dans le Finistère.

  • Lio Rédacteur, Chroniqueur
  • « On trouve toujours de l'argent pour faire la guerre, jamais pour vivre en paix. » par Albert Brie