L’invasion anglo-normande de l’Irlande

Sydfire
P'tit Suisse n°2
Thématique
Moyen-âge
12 mars
2018

La célèbre série de romans fantasy « Le Trône de fer » adaptée en série télévisée médiéval-fantasy « Games of Thrones » abordent à la fois des éléments historiques propre du Moyen-Âge (féodalité, royauté et guerres), mais aussi des légendes prenant source dans la littérature médiévale.

Il est souvent écrit que la Guerre des Deux-Roses, qui a opposé les York et les Lancastre au XVe siècle en Angleterre, a inspiré le conflit entre les Lannister et les Stark dans l’univers de George R. R. Martin. D'autres conflits historiques peuvent avoir aussi inspiré l'écrivain. L’intrigue principale se focalise sur la succession du trône qui suscite diverses stratégies politiques et rivalités à l’intérieur du royaume des Sept Couronnes.

Dans quelle mesure ce scénario de fiction emprunte-t-il à l’histoire ? Étudions le cas de l'invasion anglo-normande de l'Irlande.

L’invasion anglo-normande de l’Irlande

L’invasion anglo-normande de l’IrlandeUne île morcelée.

L’Irlande médiévale ne correspond en rien aux délimitations contemporaines. Entre le Xe et la fin du XIe siècle, plusieurs régions se distinguent, possédant leur propre souverain. Des conflits éclatent et les diverses dynasties affirment leur volonté d’accéder à la souveraineté suprême du pays, c’est-à-dire au statut de haut-roi d’Irlande.

Cependant, comment une île morcelée en différents royaumes passe-t-elle sous le joug de la suprématie anglaise ? Deux figures se dégagent : Dermot MacMurrough et Richard FitzGilbert de Clare, à travers les conquêtes successives de l’Irlande médiévale, jusqu’à l’arrivée opportune d’Henri II.

Dermot MacMurrough, roi de Leinster au XIIe siècle, est surtout connu comme l'homme qui a amené indirectement l’invasion anglo-normande.

Il est né vers 1110 et a succédé au trône de son père, Donnchad mac Murchada en 1126. Il s’est imposé en tant que leader impitoyable en démontrant une férocité démesurée en tuant ou en aveuglant ses rivaux politiques en 1141. Il s'est impliqué dans un différend avec le roi de Breffney, de la dynastie des Ó Ruairc, dont il a enlevé l'épouse en 1153. Ce dernier s’allie à Ruaidri O'Connor qui est le roi de Connacht et le haut-roi d'Irlande. En 1166, cette longue et âpre querelle a poussé MacMurrough à l'exil.

C’est un homme ambitieux qui refuse d'accepter son sort. Il se rend à la cour d'Henri II d'Angleterre et lui offre sa subordination en échange d'une aide militaire normande pour reprendre son royaume.

L’invasion anglo-normande de l’IrlandeHenry II autorise Dermot à lever une armée, A Chronicle of England (1864) par James Doyle.

À savoir que le pape Adrien IV a donné à Henri la permission de se rendre en Irlande et de mettre en œuvre une réforme religieuse afin de renouveler le christianisme. Henry II est bien occupé avec ses affaires étatiques pour s'occuper d'une expédition religieuse, même s'il a l’autorisation papale. Mais quand Dermot MacMurrough se présente à lui au début de 1167, Henry y voit une occasion propice de conquérir l'Irlande sans devoir s'engager personnellement. Par conséquent, il permet à MacMurrough de recruter des armées en Angleterre et au Pays de Galles.

Celui qui a été forcé à l’exil, revient et organise diverses forces militaires. Il trouve une aide importante auprès de Richard FitzGilbert de Clare, aussi connu sous le nom de Strongbow. Afin d’unifier leur force dans la conquête d’Irlande, ce dernier exige la fille de MacMurrough en mariage, ainsi que la royauté de Leinster. Une première troupe arrive en mai 1169 et capture Wexford.

O'Connor et Ó Ruairc ont conclu un accord avec MacMurrough et lui promettent la royauté de Leinster s'il interrompt les invasions dans les régions indépendantes. Il donne son accord, mais il fait savoir à Strongbow que l’Irlande peut être conquise dans son entièreté. Strongbow capture Waterford en août 1170. En septembre, Dublin tombe sous l’emprise de ses troupes. Il épouse sa dulcinée et devient roi légitime de Leinster à la mort de MacMurrough l’année suivante.

L’invasion anglo-normande de l’IrlandeLe mariage d'Aoife et Strongbow (1854) par Daniel Maclise.
L’invasion anglo-normande de l’IrlandeHenry II à Waterford, A Chronicle of England (1864) par James Doyle.

Cependant, le roi Henri II devient craintif lorsqu’il s’aperçoit qu’un royaume normand indépendant de toute emprise anglaise émerge en Irlande. Le considérant comme une menace potentielle, il intervient et débarque avec son armée. Strongbow le reconnaît comme suzerain légitime du pays, et concède en retour la conservation de ses nouvelles possessions. Il meurt en 1176 lors d’un raid rebelle irlandais. L’essor de constructions de châteaux s’opère afin de protéger les conquêtes anglo-normandes.

Le traité de Windsor astreint le haut-roi actuel, Ruaidri O’Connor, à devenir vassal au seigneur d’Irlande, Henri II. Le statut suprême jusqu’alors considéré comme un prestige inconsidérable tombe en désuétude. L’autorité anglaise s’installe à Dublin, cependant les différents peuples habitant l’île ne reconnaissent en rien l’autorité d’un seigneur étranger. Les hostilités historiques entre l’Angleterre et l’Irlande viennent de sonner...

Conclusion

En somme, une forte ressemblance se ressent dans la structure territoriale entre l’Irlande médiévale et les régions des grandes maisons nobles de George R. R. Martin. Plusieurs royaumes indépendants se dessinent et un statut de Haut Roi s’érige au-dessus des différents souverains. Des stratégies s’opèrent en arrière des diverses reconquêtes de Dermot MacMurrough et de Richard FitzGilbert de Clare.

Bref, la conquête anglo-normande de l’Irlande reflète une infime partie des enjeux historiques dans « Games of Thrones ». L’histoire demeure une source inépuisable et riche à travers les productions littéraires et cinématographiques.

Bibliographie

  • Adams, John Quincy, Martin J. Burke, Elizabeth Fitzpatrick, and Olivia Hamilton. 2005. Dermot MacMorrogh, or, The Conquest of Ireland: An Historical Tale of the Twelfth Century in Four Cantos. Dublin, IE: Maunsel & Co. ISBN 9781930901377.
  • Christopher Teyerman, « Richard of Clare » dans Who's who in early medieval England, 1066-1272, Éd. Shepheard-Walwyn, 1996
  • sydfireSydfire P'tit Suisse n°2, Chroniqueur
  • "En politique le choix est rarement entre le bien et le mal, mais entre le pire et le moindre mal." Machiavel