Zénobie : Divide Et Impera ?

Clodius
18 décembre
2017

À l’annonce de la sortie du DLC de Total War : Rome II, Empire Divided, j’ai sauté de joie... J’allais enfin pouvoir botter des culs avec Julia Aurelia Septimia Zenobia, Zénobie pour les intimes.

Ce que j’ai toujours aimé dans les Total War, c’est la possibilité d’une uchronie, de renverser le cours de l’Histoire et donner leur chance aux Empires avortés. Une sorte de vengeance virtuelle au nom de tous ceux que la Vae Victis a frappé. Ce sont les oubliés de l’Histoire, des loosers magnifiques qui avaient parfois bien plus de panache que leurs vainqueurs.

Dans cette galerie, Zénobie occupe une place de choix : son ascension fut aussi fulgurante que sa chute fut rude. Celle qu’on appela un temps Reine de l’Orient fut exhibée par Aurélien comme pièce maîtresse de son Triomphe avec le malheureux Tetricus, lui aussi sécessionniste. Et pourtant, malgré son aura de traîtrise et le fait qu’elle soit une femme, les chroniqueurs romains semblent avoir du mal à retenir leurs éloges envers elle.

Alors, avant de lancer votre campagne de Total War, reposez votre clavier pour encore quelques minutes et laissez-moi vous montrer pourquoi Zénobie est le meilleur choix !

Zénobie dans Total War : Rome II - Empire DividedZénobie dans Total War : Rome II - Empire Divided

Père Castor (et Pollux), raconte-moi l’Histoire !

Beaucoup d’entre vous ont sans doute entendu parler de Palmyre ces dernières années, suite à sa destruction partielle par l’organisation terroriste Daesh.

Exceptionnellement bien conservée, la cité était un témoignage unique de ce à quoi pouvait bien ressembler l’Orient romain, souvent bien moins connu par tout un chacun que l’Occident, et pourtant plus proche du centre de gravité de l’Empire que ne le furent les froides forêts de Germanie.

L’Histoire de Palmyre remonte à environ 2000 ans avant notre ère, lorsqu’elle s’appelait encore Tadmor, nom qui est encore le sien en Arabe. Mais comme je n’ai pas le temps de vous rédiger une histoire complète de la ville, retenez seulement que depuis l’invasion d’un peuple nomade, les Araméens, autour de 1000 av. J.C, la Syrie devient une grande attraction touristique, d'abord pour les Perses, puis Alexandre, les Diadoques, et enfin, Rome.

Dernier regard de la reine Zénobie sur Palmyre, Toile de Herbert Schmalz.Dernier regard de la reine Zénobie sur Palmyre, Toile de Herbert Schmalz.

Rassurez-vous cependant, en général le changement de tôlier ne change pas grand-chose à la vie de 99% de la population du pays, ni même souvent à celle des élites. C’est ainsi qu’en 200 de notre ère, c’est-à-dire au moment de l’apogée de Palmyre, on continue tranquillement à parler Araméen, pendant que le gratin parle grec.

Les Palmyréniens sont donc des Araméens, et leur ville en témoigne très largement : cité de calcaire et non de marbre, elle trônait aux portes du désert, le soleil faisant luire de mille feux les innombrables statues en bronze et les bijoux en or des citadins friqués. Ici, les vêtements témoignent encore de leur origine nomade, les hommes portent le pantalon et le poignard à la ceinture. Les femmes, elles, se parent de tuniques longues et ceignent leur front de broderies et de pierreries. Palmyre, bien que romaine, rappelait la proche présence de l’ennemi héréditaire de Rome : la Perse.

C’est d’ailleurs dans un contexte de « guerre éternelle » avec la Perse que Palmyre finit par se retrouver dans l’escarcelle romaine. En -41, alors que Marc-Antoine était en pleine guerre avec les Parthes, il lança ses troupes à l’assaut de la cité pour tenter de la piller. Ce qu’il ne parviendra d’ailleurs pas à faire, les habitants ayant mis les voiles de l’autre côté de l’Euphrate avec leurs biens (ce qui témoigne d’ailleurs de leurs origines nomades... ça ne serait jamais venu à l’esprit d’un sédentaire). En l’an 19 de notre ère, elle sera intégrée à l’Empire Romain par Tibère, afin d’affirmer l’emprise de Rome sur le désert, traditionnel no man’s land entre eux et les Perses. Puis, en 212, Caracalla lui accordera le statut de colonie romaine.

Pendant tout ce temps, la cité n’a fait que croître en importance et en richesse, s’assurant une position commerciale avantageuse dans la région. En gros, ils font dans l’import ET dans l’export. Appien nous dit dans ses Guerres civiles1 qu'ils étaient des marchands qui « importaient de Perse les produits de l’Inde et de l’Arabie et les vendaient dans les territoires romains ».

De fait, les caravaniers étaient taillés pour le désert et ne se bornaient pas qu’à faire le transport entre la Méditerranée et l’Euphrate. Non, ils revendaient eux-mêmes les produits qu’ils véhiculaient, cheminaient avec des négociants, armaient des navires commerciaux sur la Mer Rouge... Palmyre avait donc trouvé le bon filon pour s’enrichir, et se voyait foutre une pax romana royale de par sa position d’intermédiaire entre les deux frères ennemis.

Sauf que voilà. Dans l’Antiquité, tout corps plongé dans un bain de thunes subit, de la part de celle-ci, une poussée sécessionniste exercée du haut vers le bas, et égale, en intensité, au poids du volume de thunes engrangées. Bon, je caricature le trait (désolé mon vieux Archimède), mais il y a du vrai : plus une cité prospère en marge d’un empire, plus elle pourra être tentée de s’en séparer aux premières difficultés pour tenter sa propre chance.

Empires of the sand

On pourrait être tenté de se demander comment une cité marchande pourrait-elle avoir l’idée saugrenue de s’opposer à Rome, empire militaire, et s’imaginer avoir ses chances.

Mais c’est faire abstraction de ses spécificités : Palmyre est une cité désertique, et donc habituée aux attaques de tribus qui grouillent dans les immensités de sable. En conséquence, les principaux acteurs de l’économie caravanière n’étaient pas des hommes d’affaires ou de marchands, mais des seigneurs de guerre, des cavaliers, des cheiks, disposant des ressources en hommes nécessaires pour protéger les caravanes.

La cité ne repose donc pas sur un corps civique, mais sur ces « Princes-marchands », s’adaptant à la culture hellénique et l’appréciant2, mais conservant le pouvoir, par jeux de clientèles, d’alliances entre clans, de lever une armée privée pour défendre Rome ou au contraire s’en affranchir.

Palmyre dispose donc d’une aristocratie guerrière compétente et bien équipée, qui explique en partie l’assurance de Zénobie à tenter de s’imposer comme challenger dans la grande course au trône.

Parce que voyez-vous, au IIIème siècle, c’est la stercus3. Pendant que Palmyre prospère et commence même à se faire à sa romanité depuis les édits de Caracalla avec une certaine fierté, l’Occident commence à fuir de tous bords : une situation économique défavorable se conjugue à une crise politique sans précédent, dûe au peu de stabilité du pouvoir (une trentaine d’empereurs en une génération). Ajoutez à cela des incursions barbares depuis le Rhin et le Danube, et vous obtenez la célèbre Crise du IIIème siècle.

Évidemment, il ne faut pas longtemps aux Perses pour tenter de profiter de la situation : les shahanshas (rois des rois) successifs s’organisent régulièrement des petites excursions en Syrie ou en Anatolie, sans qu’on sache trop s’il faut y voir une réelle volonté de conquête, razzier l’Orient, ou simplement rappeler aux Romains qui est le patron. Toujours est-il que les défenses des provinces orientales romaines commencent à céder sous les attaques répétées.

En effet, depuis les années 240, la menace constante force à nommer des empereurs issus de la classe militaire, qui prennent eux-même la tête des armées. L’effet pervers à ce système, c’est qu’il en résulte un manque de lieutenants de confiances, qui force les provinciaux à organiser leur propre défense, souvent en nommant un chef improvisé, parfois avec l’aval de Rome, que les succès peuvent éventuellement rendre populaires. Vous voyez où je veux en venir ?

Et bien, c’est typiquement ce qui va se passer à Palmyre. En 251, Palmyre devient une principauté héréditaire vassale de Rome, et le pouvoir est aux mains d’une famille régnante dont sont issus les « exarques des Palmyréniens ». Mais bien qu’il donne de fait à son détenteur toute autorité sur la Palmyrène, cela reste un titre de chef et non de souverain, donné par Rome. Il n’est pas transmissible, et ne peut s’obtenir que par l’Empereur.

Dix ans plus tard, ce même empereur, Valérien, est vaincu par Sapor Ier, sharansha des Sassanides et lui servira de marchepied pour le restant de ses jours4. En général, c’est synonyme que tout ne va pas super bien se passer dans la région. Fort heureusement, un gars du coin, le « chef des Sarrasins de la région de Palmyre » comme dirait Zosime5, aka Odainath, est nommé pour prendre les choses en main.

Élevé au rang de sénateur comme ses prédécesseurs6, on voit en lui un parfait prince-marchand fidèle à Rome, qui pourra mettre au service de la Louve ses propres hordes de nomades. Coup gagnant : en 261, il défait Sapor devant l’Oronte et permet à l’Empereur de se proclamer sur ses monnaies « Grand vainqueur des Perses ».

Fort de ce prestigieux coup d’éclat, Odainath pousse ses troupes devant Ctésiphon, capitale de l’ennemi honni. Il sauve ainsi la Syrie, et récupère la province romaine de Mésopotamie, d’où Zénobie tirera les célèbres cataphractaires, cavaliers lourds qui terrifiait les soldats romains. Son emprise sur la Syrie était maintenant si fortement établie qu’il put se permettre d’aller repousser les Goths pour le compte de Rome. Ses exploits lui valent la fidélité indéfectible des cinq légions de Syrie, en plus de ses troupes privées. Mais en 267, en chemin vers un autre conflit, il est assassiné avec son fils et successeur Hérodien. C’est le début de l’ascension de Zénobie.

L'empire Palmyrien en 271 ap. J.-C. (en jaune).L'empire Palmyrien en 271 ap. J.-C. (en jaune). La même couleur que dans le DLC de Rome II.

La Reine du Désert

Julia Aurelia Septimia Zenobia, serait, selon les sources, une descendante de Cléopâtre7. Ce qui est évidemment faux, mais a l’avantage de donner plus de légitimité à Zénobie, que ce soit dans ses projets de conquête de l’Égypte, ou parce qu’on pouvait la rapprocher d’une autre reine orientale ayant défié Rome. Et donc créer la méfiance à son égard.

Plus prosaïquement, elle est probablement, si l’on en croit une inscription retrouvée à Palmyre, la fille de Julios Aurélios Zénobios, notable de la cité.

Cependant, bien que son ascendance avec Cléopâtre soi donc purement légendaire, c’est elle aussi une grande lettrée8. On lui prête une parfaite connaissance de l’Histoire grecque et romaine, parlait parfaitement le grec, l’araméen, l’égyptien, et imparfaitement le latin. Surtout, elle aurait rédigé une imposante Histoire de l’Orient Ancien, ce qui a dû jouer dans le rapprochement avec la reine Lagide.... Et l’assassinat de son mari.

L’auteur de l’Histoire Auguste sous-entend que Zénobie fut complice de son assassinat pour des motifs dynastiques. En effet, Hérodien était successeur d’Odainath, mais n’était pas le fils de Zénobie. Elle aurait donc agit ainsi pour le bien de sa propre progéniture.

Cependant, cette version est sans doute fantaisiste, tant elle rappelle le bon vieux topos romain de la belle-mère favorisant à tout prix sa propre progéniture. Et dans la littérature gréco-romaine, on en a à toutes les sauces, au point que Plutarque se permettra d’en rire.

En fait, c’est probablement bien plus simple : le gars Odainath commençait déjà à bien peser dans le game, et sa popularité devenait gênante. On a donc logiquement raccourci sa tournée, et c’est sa femme qui se chargera de monter sur scène pour les rappels.

Quoiqu’il en soit, c’est bien Zénobie qui reprend à la mort d’Odainath les rênes du pouvoir. Déjà, du vivant de ce dernier, elle avait le titre de « reine » de l’Orient, et dispensait à son mari de précieux conseils. Le prestige qu’elle en retire explique sans peine qu’elle puisse ensuite assumer le pouvoir en tant que régente de ses fils, notamment Wahballat9.

Sous son gouvernement, la ville continue à prospérer : elle s’appuie sur une cour d’intellectuels et de généraux fidèles. Elle entend bien profiter de la situation idéale que lui a léguée son mari : étendre son territoire au prétexte de la défense de l’Imperium. Elle commence donc par aller faire un petit coucou en Arabie, pour sécuriser les tribus et les rallier à sa cause, mettant ainsi fin à la razzia des caravanes et surtout, s’assurant du même coup le contrôle de la route vers les Indes et la Mer Rouge. Il était maintenant temps de s’attaquer à un morceau un peu plus gros.

Bon, pour l’époque, le grand classique de l’extension, quand vous voulez être un Empire Oriental, c’est en général d’aller prendre l’Egypte, et d’en faire un DLC. Stratégiquement, c’est futé : depuis sa mise sous tutelle par Auguste, l’Égypte est une des provinces les plus emblématiques, et est appelée le « grenier à blé de Rome ». Littéralement : ses provisions de grain fournissaient une grande part de l’annone, un approvisionnement de blé gratuit pour Rome sur l’année entière. Pourtant, Zénobie se veut toujours une alliée de Rome. Et de fait, elle l’est sans doute encore.

De nombreuses interprétations ont été faites sur la montée en puissance de Zénobie, et si certains ont interprété ses conquêtes comme une sécession pure et simple, d’autres encore considèrent que Zénobie ne cherche pas forcément à doubler Rome, mais plutôt d’assurer à Palmyre et à sa lignée une prétention impériale. En gros, créer une sorte d’empire bicéphale où l’Auguste, Aurélien, dirigerait l’Occident, et déléguerait l’Orient à Wahballat, l’Empereur (d’ailleurs déjà Rois des Rois, ayant repris le titre de son père).

La prise de l’Égypte pourrait alors être vue comme une initiative de Zénobie de se donner les moyens de ses ambitions, l’Égypte pouvant efficacement pourvoir au ravitaillement de ses armées protégeant l’Empire de la menace Perse... et un moyen de pression contre Rome.

La reine Zénobie devant l’empereur Aurélien, Toile de Giovanni Battista Tiepolo.La reine Zénobie devant l’empereur Aurélien, Toile de Giovanni Battista Tiepolo.

Une sombre Histoire d'Auguste

Je m’explique : Zénobie et Wabhallat n’entendent pas opposer l’Orient à Rome. En fait, c’est même le contraire. Paul Veyne voit ça comme une politique en deux temps. D’abord, elle tente de se tailler une place dans l’Empire. Ensuite, voyant que cela ne marche pas, elle tente d’en prendre le contrôle, du moins pour la partie orientale. Wabhallat serait alors en charge de l’Orient, et Aurélien, de l’Occident, le dernier ayant un rang supérieur au premier. Plutôt novateur, non ?

Les inscriptions sont assez parlantes à ce propos : sur la route de Byblos, une borne rend hommage à la fois à Aurélien, l’Auguste, et à Wabhallat, l’Empereur. Même chose pour les monnaies imprimées à partir de 270, puis les bustes.

Et puis même si nous n’en sommes pas encore au règne du « Boss » Dioclétien, ce n’est pas la première fois que l’Empereur régnant s’associe avec une autre personne pour parvenir à diriger l’intégralité de l’Empire. Ce fut le cas en 244, en 253, et ça le sera en 276. Bon, en général on prenait un frère ou un homme de confiance qu’on nommait dux, certes, mais ça n’empêche pas d’essayer de forcer le destin.

Zénobie haranguant ses soldats, Toile de Giovanni Battista Tiepolo.Zénobie haranguant ses soldats, Toile de Giovanni Battista Tiepolo.

Après la prise de l’Égypte, Zénobie prend confiance, et se dit qu’il est temps de passer à la vitesse supérieure : mettre Aurélien devant le fait accompli en nommant carrément son fils Auguste, à égalité. Pour forcer les négociations, en quelque sorte. Cependant, celui-ci l’ignorant superbement, ou refusant, la Reine du désert ne peut pas faire marche arrière : il faut mettre à bas la capitale impériale.

Cette décision non plus n’a d’ailleurs rien d’illogique, puisque l’illustre famille des Sévères a été par exemple fondée par Septime... un Libyen d’origine phénicienne qui parlait encore le Carthaginois. Et je ne vous parle même pas de celles qu’on nomme les Princesses Syriennes (parce qu’on a pas le temps. Mais je le ferais un jour, promis...).

Après les succès en Égypte, Zénobie ne compte pas s’arrêter là et fonce droit sur l’Asie Mineure. Là encore, c’est assez vite plié. Ces deux conquêtes consécutives ne peuvent qu’augmenter la confiance de la Reine, et dans l’Antiquité, la confiance se répercute sur les monnaies.

L’atelier monétaire d’Antioche, maintenant sous la coupe de Palmyre, frappe des monnaies où notre bon vieil Aurélien apparaît au revers... Alors, ça n’a l’air de rien comme ça, mais disons que si Wabhallat avait décidé de se faire graver en train de faire un geste obscène et l’avait envoyé à Aurélien, ça aurait eu à peu près le même effet. Parce que voyez-vous, le revers est traditionnellement réservé aux vassaux.

Et puis, même sans le camouflet, il faut dire que la prise de l’Asie Mineure constitue en soi une ouverture de jeu assez éloquente. Parce qu’en Asie Mineure, il y a la Chalcédoine. Et la Chalcédoine, c’est un peu la tête de pont obligée pour toute invasion de la partie Occidentale de l’Empire. Comme dirait Paul Veyne, en sortant de la Syrie et en envahissant l’Anatolie, elle venait de donner le signal du duel10. J’aime beaucoup cette analogie, parce qu’elle rend bien compte du potentiel des deux antagonistes, et du fait qu’un tel engagement ne peut que se terminer dans le sang et l’annihilation totale d’un des deux challengeurs.

Aurélien, l’Empereur-soldat

Malheureusement pour Zénobie, Aurélien n’était pas de la trempe d’un de ces empereurs mous, mais plutôt de celles des biographies de Plutarque, un Romain forgé dans le feu des combats, sur l’enclume de la guerre.

Né dans l’Est de l’Empire, fils de paysan devenu officier puis Empereur, Lucius Domitius Aurelianus commençait à accumuler un paquet d’années de guerre derrière lui. Et derrière lui, la terrible armée danubienne, composée des légions les plus efficaces de l’Empire. Autant dire que le match tourna court.

Les légions Syriennes et Illyriennes se rencontrèrent à plusieurs reprises, et bien que les combats fussent extraordinairement violents, ils tournèrent tous à l’avantage d’Aurélien. En Anatolie, devant Tyane, ce fut un échec. Puis à nouveau devant l’Oronte. Enfin, le désastre d’Emèse força Zénobie et ce qui restait de son armée à se retrancher dans Palmyre.

Si cela semble au départ payant, les conditions étant favorables aux hommes du désert, le siège de Palmyre eu tôt fait d’anéantir les derniers espoirs de la Reine, qui tenta de fuir avec tous ses proches, après une tentative avortée de négociation... Comme la fuite d’ailleurs, puisqu’ils furent arrêtés après quelques kilomètres.

Palmyre alors se rend alors, mais la clémence d’Aurélien avait été épuisée sur la route, et la ville fut livrée au pillage, afin de s’assurer que jamais elle ne pourrait menacer Rome à nouveau. Mais si Palmyre n’eut pas la chance de bénéficier de la magnanimité de celui qui était maintenant l’Empereur incontesté, Zénobie et ses fils furent épargnés et emmenés en triomphe à Rome, échappant ainsi à la mort. Mais pour combien de temps exactement ?

La mort aux trousses

L’Antiquité nous offre trois possibilités pour la fin de cette histoire. Et comme souvent, nous ne savons pas quelle est la bonne, seulement que certains semblent plus plausibles que d’autres.

La première version voudrait que Zénobie ait été décapitée le soir même du Triomphe, comme il était de coutume pour les ennemis de Rome. La seconde voudrait qu’elle se soit laissé mourir sur le bateau qui l’amenait à Rome. Plausible, mais pas aussi connue que la dernière version, qui voudrait que l’Impératrice de l’Orient, après avoir été exhibée dans des chaînes d’or, fut graciée, installée dans les environs de Rome, et se remaria avec un sénateur...

Un antoninien à l'effigie de Zénobie.Un antoninien à l'effigie de Zénobie.

Personnellement, j’apprécie cette fin, bien qu’un peu romanesque. Et puis elle nous vient de l’Histoire Auguste, qui, bien qu’étant une des sources majeures voir LA référence absolue sur cette période, est aussi connue pour parfois dérailler à plein régime.

Cependant, Eutrope, au milieu du IVème siècle, laisse entendre dans son abrégé d’histoire romaine qu’il y avait encore des descendants de Zénobie dans la région de Rome.. Et puis après tout, Tetricus, dans des circonstances similaires, ne fut pas non plus éliminé et Zénobie ne constituait plus la moindre menace. Alors, pourquoi pas ?

Allez, un petit dernier ?

Bon, j'ai largement dépassé le cadre du « petit topo sur Zénobie », alors autant assumer et terminer en beauté : la description de Zénobie. Parce que bon, vous la voyez en 3D dans Rome II là, mais à quoi ressemblait-elle, en vrai ?

Et bien en fait, on en a absolument aucune idée, aucun portrait ne nous étant parvenu. La seule chose qu'on a, ce sont des monnaies et pas besoin d'être numismate pour savoir que les monnaies, c'est pas ce qu'il y'a de plus fidèle. Le visage est stylisé, et correspond souvent à une « mode », en l’occurrence ici celle de la représentation d'une Augusta, une impératrice romaine.

Si on cherche du côté des sources, l'Histoire Auguste nous présente une femme particulièrement belle, avec le teint foncé, des dents blanches comme des perles, un charme certain et une voix virile, non dans le sens d'une voix masculine mais une voix autoritaire, charismatique.

Si l'auteur insiste sur cette virilité, c'est que les Romains, pour montrer les grandes qualités d'une femme, avaient tendance à les qualifier de « viriles », parce que pour eux, elles avaient dépassés leur condition de femme pour se rapprocher de celle d'un homme. Elle avait ainsi la réputation d'être bonne gestionnaire, de gérer une armée comme un véritable chef, et de savoir boire sans jamais être ivre11. Plutôt fun, non ?

Mais il faut savoir que ces qualités réputées « masculines » ne sont pas celles d'une matrone romaine. Alors, pourquoi Zénobie semble-t'elle bénéficier d'un traitement de faveur ? Et bien, souvent les auteurs antiques se faisaient une spécialité de la critique indirecte. Ainsi, Gallien, l'Empereur venant à la suite du marchepied du Grand-Roi (pardon, Valérien) se montre incapable d'assurer une présence forte sur tous les fronts. Il est donc perçu comme un Empereur mou, efféminé, paresseux et débauché. Zénobie, elle, se voit parée de qualités masculines que Gallien ne possède pas, pour bien souligner les défauts de ce dernier12. Mais bon, une petite manipulation politique ne signifie pas qu'elle n'était pas aussi badass que ne le disent les sources !

Bon, le temps d'écrire cet article, Empire Divided est déjà sorti. Alors en conclusion, je vais juste dire que j'ai réussi à botter des culs avec Zénobie, et que c'est jouissif. Par contre, est-ce que quelqu'un pourrait dire aux Sassanides que dans la réalité, ils ont perdu ? Non ? Bon, ben je vais devoir relancer la partie... Ah, on me dit à l'oreillette que Tetricus mérite aussi mon attention en tant que looser flamboyant dont il reste à réécrire l'histoire. Et bien sur ce, bonne partie et n'oubliez pas, Divide et Impera !

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1 Appien, Guerres civiles, V, 9, 37

2 Dans les années 70 au plus tard, la ville se qualifie elle-même de Polis, dans ses actes publics. C’est-à-dire une cité organisée selon le modèle grec ou romain !

3 Jeu de mot de mauvaise qualité

4 Littéralement

5 Les Romains et les Byzantins avaient la fâcheuse tendance d’appeler « Sarrasins » ou « Arabes » tout groupement humain qui dort dans une tente et a un mode de vie nomade.

6 Et même consul

7 Histoire Auguste, les trente tyrans, Zénobie, XXX, 2

8 Juste pour le fun : en fait, l’association entre Zénobie et Cléopâtre est devenue tellement naturelle qu’en 2015 au Festival de la biographie de Nîmes, Christian-Georges Schwentzel, auteur de Cléopâtre, la déesse-reine et Annie et Maurice Sartre, auteurs de Zénobie : de Palmyre à Rome débâtirent ensemble sur le thème « Femmes de Fer ».

9 Alors en vrai son blaze c’est Lucius Julius Aurelius Septimius Vaballathus Athenodorus, mais on va plutôt utiliser le simple nom Palmyrien, si ça vous dérange pas.

10 P. Veyne, Palmyre, l’irremplaçable trésor, Seuil, 2015.

11 Histoire Auguste, Zénobie, XXX, 15-18

12 Histoire Auguste, Gallien, XIII, 2-3

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Sources primaires

  • Histoire Auguste, les Trente tyrans, Zénobie, Gallien et Hérénnianus
  • Zosime, Histoire nouvelle

Sources secondaires

  • V. Girod, Zénobie : de Palmyre à Rome, Conférence au centre culturel syrien, Paris, le 27 mars 2012
  • « Zénobie : de Palmyre à Rome »Site internet Academia.edu
  • P. Veyne, Palmyre, l’irremplaçable trésor, Seuil, 2015
  • B. Zhudi, "Le rôle de la femme dans la société de Palmyre", dans Moi, Zénobie Reine de Palmyre, Centre Culturel de Panthéon, Paris, 2001
  • « Le rôle de la femme dans la société de Palmyre » par Bachir ZUHDI, traduit par Mohamed Ali ABDEL JALIL. Site internet Academia.edu

Pour aller plus loin

  • A. et M. Sartre, Zénobie : de Palmyre à Rome, Perrin, Paris, 2014
  • Clodius Chroniqueur, Historien
  • "Nous trouverons un chemin... Ou nous en créerons un." Hannibal Barca lors de la traversée des Alpes