Les "barbares" au service de Rome, histoire de la mutation d'un empire

Wodderick
15 novembre
2017

Lorsqu’on aborde la fin de l’antiquité, il est souvent question de la chute de l’Empire romain, et surtout, de ce qu’on appelle les « grandes invasions barbares », ou « grandes migrations germaniques » chez nos voisins allemands.

Or, comme souvent en histoire, il est difficile de voir en un événement le début ou la fin de quelque chose. 476, c’est la date traditionnelle marquant la chute de Rome. Cependant, Rome a déjà été prise et pillée de nombreuses fois avant cette date et il y aura des empereurs romains en Orient jusqu’en 1453 et en Occident jusqu’en... 1806 !

Alors, rupture ou continuité ? Les chercheurs spécialistes de l’antiquité tardive et du Haut-Moyen-Age se divisent toujours sur le sujet. Personnellement, je choisis la thèse de la continuité et je vais vous expliquer pourquoi et de quelle manière le bassin méditerranéen a évolué d’un empire vers de multiples royaumes féodaux.

Andrinople, le début de la fin de l’Empire romain ?

Les "barbares" au service de Rome, histoire de la mutation d'un empireSoldats fédérés Suèves. À noter, principalement l'armement et l'équipement essentiellement germaniques (format des casques, épées longues) quoique romanisé, ici avec le bouclier du cavalier frappé du Chrisme chrétien, symbole romain privilégé au coté des aigles à partir du IVe siècle ap. J.-C.

Il faut savoir que l’Empire romain, gigantesque monstre millénaire, a constamment évolué et a cherché à s’adapter pour avoir les moyens de sa puissance. Ces moyens là, cependant, il les perd au fur et à mesure que s’amorce sa décadence, après l’apogée du IIe siècle de notre ère.

Miné par les révoltes, les invasions et les troubles intérieurs, l’empire se délabre peu à peu, surtout à partir du IIIe siècle, avec la Crise des trois empereurs, où pas moins de trois monarques luttent entre eux pour la couronne suprême, ensanglantant la Méditerranée.

Menée souvent par des empereurs faibles, soumis à des révolutions de palais, des soulèvements paysans, la glorieuse armée romaine a bien du mal à empêcher les peuples germaniques, danubiens, arabes, turciques, peuples migrateurs venus de partout, de revendiquer une part d’un gâteau qui ne demande qu’à être dévoré. La meilleure solution que Rome trouvera pour se protéger sera paradoxalement d’employer ceux qui la menacent.

Tout commence en 378, à Andrinople, aujourd’hui Edirne, au nord de Constantinople. Ce jour-là, l’empereur Flavius Julius Valens caracole à la tête de ses troupes. Il dispose de 15 000 à 20 000 légionnaires d’élite, en ordre de marche. Face à lui, les Goths de Fritigern sont moins nombreux, mais ce sont des combattants valeureux et, surtout, ils ne veulent pas reculer : quelques années plus tôt, ils ont dû affronter les Huns du Roi Balember et, pour eux, tout vaut mieux que les cavaliers Huns.

Valens, enivré de son sentiment de supériorité, charge bille en tête… et se fait massacrer. Toute la cavalerie impériale a péri : la plupart des officiers romains et Valens lui-même ont trouvé la mort dans la bataille. En tout, c’est la presque totalité de l’armée romaine qui tombe sous les coups de Fritigern.

De nombreux historiens voient aujourd’hui en Andrinople le début de la fin de l’Empire romain d’Occident. Il est vrai que Rome est alors au pied du mur. Comme dit plus haut, les Goths de Fritigern sont loin d’être les seuls à vouloir une part de la richesse romaine et à vouloir s’éloigner du danger hunnique. Et face à toutes ces hordes, Rome se tourne vers les meilleurs soldats à dispositions, ces prétendus barbares.

De la servitude au partenariat

Depuis le IIe siècle, Rome signe des traités avec les peuples germano-danubiens. Ces premiers traités, appelés Laetii, offrent à ces barbares une terre frontalière, particulièrement dangereuse, et la charge de défendre ladite frontière et de fournir des soldats à Rome. Ils n’ont alors aucun droit, si ce n’est celui de combattre pour leur territoire et de l’exploiter.

Les Francs saliens, issus de la grande confédération Franque, qui plus tard régneront sur la Gaule, sont ainsi chargés de défendre la Gaule rhénane. Ils vont peu à peu jouer un rôle clef dans le dispositif défensif romain. Ainsi, c’est Richomer, roi des Francs, et Général de la Milice, qui réorganise l’armée romaine et assure la survie de l’empereur Théodose Ier. Au fur et à mesure que l’empire continue sa mutation, les soldats et intellectuels germaniques vont tenir une place de plus en plus essentielle.

Bientôt, d’autres pactes sont signés : l’Empire romain n’ayant plus les moyens de garder en servitude ces soldats barbares, va chercher à s’allier à eux en signant un Foedus ; ces nouveaux alliés de Rome répondront désormais au nom de Foederatii, ou fédérés.

C’est un accord d’égal à égal : chaque soldat fédéré benénéficie des mêmes droits et de la même solde qu’un soldat romain. Ils recevront une terre en fin de service, souvent, comme dans le cadre du Laetus, une terre frontalière qu’ils doivent également mettre en valeur et défendre. Leurs rois deviennent citoyens romains, avec souvent le rang de Dux (duc), ou général.

Les premiers de ses fédérés sont ceux qui en sont la cause indirecte : les Goths de Fritigern, déjà installés sur le territoire impérial, vont devenir alliés de Rome et la défendre contre d’autres envahisseurs. En Gaule, Clodion le Chevelu, descendant de Richomer, parvient suite à une révolte à quitter le statut de Laetus pour devenir un Foederatus, jetant ainsi les bases de ce qui deviendra le grand Royaume des Francs...

Il est difficile de connaître aujourd’hui les effectifs exacts de ces soldats fédérés, mais d’après des sources d’époque, qu’elles soient hostiles ou favorables à ceux-ci, ils sont majoritaires dans les troupes impériales dès la fin du IVe siècle.

Dans le contexte troublé de cette époque, ils maintiennent l’ordre et assurent la protection de leur peuple comme celle de Rome. Ainsi, les Francs, païens jusqu’à Clovis Ier, vont pourtant protéger et avoir de cordiales relations avec l’Église, notamment en la protégeant des Vandales, chrétiens ariens opposés au christianisme romain.

Les "barbares" au service de Rome, histoire de la mutation d'un empireNobles Vandales à Carthage, leur nouvelle capitale depuis 439. À noter, le croisement entre vêtements germaniques, danubiens et romains, les Vandales étant des Danubiens ayant adoptés peu à peu des élements de cultures germaniques puis romains. Source : Forni Pierre et Joubert Pierre, Au temps des Royaumes Barbares, collection "La vie Privée des Hommes", Hachette Jeunesse, Paris, 1984.

Les boucliers de Rome

Ces alliances de circonstances, liant et imbriquant des royaumes neufs à un empire ancien, sont grandement facilitées, et rendues nécessaires, par la grande menace que fait peser la horde des Huns d’Attila.

Celui-ci, à la tête de son armée de cavaliers nomades, soumet, pille ou détruit tous les peuples sur son passage, à commencer par ceux situés à l’Est et au nord de l’Europe. Ceux qui refusent un tel destin sont condamnés à partir vers le Sud et l’Ouest, loin d’Attila, mais vers Rome.

Cette nécessité est rendue de plus en plus nécessaire également à cause de la baisse des températures constatée à la fin du IVe et au début du Ve siècle : de vastes pans du nord de la Germanie deviennent impropres à une agriculture de subsistance.

La confrontation de ces deux empires, c’est donc aussi, finalement, une guerre par procuration : Rome, comme les Huns, s’appuie majoritairement sur des soldats d’autres peuples, alliés ou soumis. Ainsi en 451, après la destruction de Metz, la horde hunnique se dirigeant vers Orléans est arrêtée aux champs Catalauniques, à Chalon-sur-Saône, par l’armée fédérée dirigée par Aetius.

Cette gigantesque bataille, opposant 45 000 fédérés à 60 000 Huns, voit enfin ces derniers repoussés et leur menace sur l’Europe diminuée. Les sources contemporaines s’accordent pour dire que Huns comme romains sont minoritaires dans leurs propres armées. Wisigoths, Francs, Burgondes et Alains forment le gros de l’armée fédérée, auxquels s’ajoutent des contingents saxons, frisons, sarmates, et même huns ! De l’autre côté, les troupes hunniques sont composées pour l’essentiel d’Ostrogoths, de Gépides, de Skires, de Sarmates, d’Alamans et d’un contingent franc.

Il est intéressant de noter qu’on trouve des Huns, des Sarmates, des Goths et des Francs de part et d’autre du conflit, démontrant bien évidemment d’une part qu’il serait anachronique de parler alors de conscience nationale, mais surtout que ce choix de s’allier, plus ou moins volontairement, avec une grande puissance est monnaie courante. Mais l’essentiel, dans le cas présent, est de noter que les troupes qui vont écraser les Huns sous le commandement d’Aetius et sauver la Gaule ne sont alors plus romaines...

Dialogues et échanges

Les "barbares" au service de Rome, histoire de la mutation d'un empire
Dessin du milieu du XVIIe siècle representant les bijoux trouvés dans la tombe de Childéric Ier, Roi des Francs. À gauche, des pièces d'orfevrerie romaines, dont la fibula, au centre, qui maintenant la cape pourpre, est un symbole d'autorité et de noblesse. À droite, des pièces d'orfevrerie franques.

Ces partenariats militaires entraînent bien évidemment, des échanges culturels, des deux côtés de la frontière de l’Empire.

À ce titre, les fouilles effectuées dans la tombe de Childéric Ier à Tournai sont particulièrement révélatrices : en tant que roi des Francs, il est enterré avec son épée et sa francisque, sa lance, armes franques, marquant l’influence germanique, mais également avec son manteau pourpre de général impérial, son scramasaxe, des pièces d’or de l’Empire romain d’Orient et de nombreux bijoux dont une fibule et une bague probablement offerts par la cour impériale, démontrant l’influence romaine, ainsi que de nombreux meubles précieux et son cheval, traduisant l’influence danubienne.

Du point de vue de la religion également, les habitudes se bouleversent. Les barbares païens sont favorablement accueillis dans l’empire et se convertiront lentement et pacifiquement par foi ou dans le but politique de bénéficier du soutien complet de l’Église et de se faire accepter davantage encore.

En revanche, les peuples barbares chrétiens, très majoritairement ariens, considérés comme une hérésie depuis 325, sont vus avec méfiance et crainte. Ainsi, en Gaule, Francs et Burgondes auront bien moins de mal à se faire accepter que Wisigoths et Vandales, pourtant chrétiens.

Enfin, les legs barabarum, ou lois barbares, sont le témoignage le plus pérenne de la réussite de cette symbiose entre les cultures : elles regroupent, sous forme écrite, les traditions et lois des peuples germaniques et les codes et lois romains, particulièrement le code Justinien. Certains de ses codes de lois conjuguant le meilleur des deux mondes ont perduré et nous sont parvenus, comme le Bréviaire d’Alaric chez les Wisigoths, la Loi salique chez les Francs, ou la Loi gombette des Burgondes.

Cette symbiose progressive entre cultures germaniques, danubiennes, grecques et romaines va accoucher des cultures médiévales et des futurs peuples méditerranéens du Moyen-âge.

De nouveaux seigneurs pour une nouvelle ère

Les "barbares" au service de Rome, histoire de la mutation d'un empire
Flavius Stilicho, dit Stilicon, Commandant en Chef de l'armée romaine et Régent de l'Empire Romain d'occident de 395 à 408. D'origine Vandale Il défend Rome et l'Italie contre les invasions, lutte contre les usurpateurs, défend le christianisme nicéen (futur catholicisme), et continue la politique philobarbare de son prédecesseur, faisant massivement appel aux fédérés dans l'armée romaine.

Enfin, et par-dessus tout, après avoir été le glaive et le bouclier de Rome, les barbares vont peu à peu en prendre le contrôle, remplaçant et revitalisant graduellement une société moribonde et déliquescente.

Ainsi, en 395, un roi vandale, Stilicon, proche de Théodose Ier et beau-père de l’Empereur Honorius, va assurer pendant près de quinze ans la régence l’empire d’Occident, défendant l’Italie et la gardant à l’écart de tous ceux, Romains comme barbares, désireux de la piller.

À partir de Stilicon, les barbares vont graduellement prendre la place des Romains à la tête de l’Empire d’Occident, non sans déclencher l’hostilité d’une partie de ces derniers, en assurant la transition entre cet empire de moins en moins viable et les futurs royaumes féodaux.

Il serait donc, selon certains historiens, faux et injuste d’attribuer cette fin à une succession d’invasion et de pillages brutaux, qui verrait la fin de la civilisation et l’arrivée des âges sombres, tel qu’a pu le dépeindre l’Historiographie de la Renaissance au XIXe siècle, gravant cette image dans l’inconscient collectif de civilisation détruite.

La réalité semble davantage être que Rome, comme toute société, avait évolué. Faisant appel à une multitude de peuples pour assurer sa défense, puis son administration, l’empire devait fatalement finir par être totalement contrôlé et circonvenu par ces mêmes rois qu’elle avait appelés au secours. Généraux de Rome, ils ont peu à peu profité de la faiblesse du gouvernement central pour prendre leur autonomie. Mais, jusque tardivement, tous continueront d’arborer leurs titres romains et d’affirmer gouverner au nom de Rome.

Fatalement, ces chefs foederatis réalisent que Rome avait davantage besoin d’eux qu’ils n’avaient besoin d’elle. Peu à peu, se considérant maltraités et mal considérés, ils se révoltèrent contre la puissance impériale : Odoacre (433-493), général impérial d’origine Skire, familier d’Attila comme de l’Empereur Anthémius et de l’Usurpateur Ricimer, Roi des Hérules, mène la révolte de son peuple contre le Patrice Oreste et son fils l’Empereur Romulus Augustule. Victorieux de l’Empereur d’Occident, Odoacre s’empare de Ravenne, de Rome et de toute l’Italie, et dépose Romulus Augustule, renvoyant les derniers insignes impériaux à Constantinople en 476.

Officiellement, l’Empire romain d’Occident existe toujours et Odoacre est reconnu comme Patrice d’Italie par Zénon d’Orient. Mais de fait, plus aucun Romain ne dirigera jamais l’Europe de l’Ouest et Odoacre ne sera qu’un roi parmi les nombreux autres chefs qui se partagent ce qui fut jadis l’Empire Romain, à la tête de royaumes et de peuples ayant synthétisé leurs cultures d’origines à celles de Rome, prêt à inaugurer ce qui sera nommé plus tard le Moyen Âge.

De fait, ces royaumes continueront à révérer leur héritage romain, au point que Charlemagne choisit en 800 de se faire reconnaître empereur d’Occident, et au point qu’à partir de 962, le traité de Verdun consacre Otton Ier premier Empereur du Saint-Empire Romain Germanique.

476 ne marque qu’une transition dans l’Histoire Européenne, et le dernier empire Romain, le Saint Empire Romain Germanique, ne tombera qu’en 1806, victime d’une invasion française et non barbare...

Bibliographie

  • Jones A.H.M. The Later Roman Empire, 284-602, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1986.
  • Mussot-Goulard Renée, Les Goths, Atlantica, Biarritz, 1999.
  • Riché Pierre, Les invasions barbares, P.U.F., coll. « Que sais-je? », 1983.
  • Lebedynsky Iaroslav, La campagne d’Attila en Gaule, Lemme, 2011.
  • Demougeot Émilienne, La formation de l’Europe et les invasions barbares : De l’avènement de Dioclétien à l’occupation germanique de l’Empire romain d’Occident, Paris, Aubier, 1979.
  • Inglebert Hervé, Atlas de Rome et des Barbares, IIIe - VIe siècle, Paris, Éditions Autrement, 2009.
  • Wodderick Chroniqueur, Historien
  • "Que le monde tremble lorsqu'il sentira tout ce que vous êtes sur le point d'accomplir" Luis de Camoes, Les Luisiades, chant 1:15