Le porte-avions Graf Zeppelin, projet inachevé de la Kriegsmarine

L'Amiral
Thématique
Seconde Guerre mondiale
30 mai
2017

Dès le début de la Seconde Guerre mondiale, les porte-avions ont fait partie de toutes les opérations aéronavales.

En 1941, des biplans Swordfish sont lâchés du porte-avions HMS Ark Royal et endommagent gravement le gouvernail du Bismarck, entamant sa mise à mort par la marine britannique. Dans le Pacifique, Japonais et Américains utilisent leurs porte-avions à pleine puissance, et s’infligent mutuellement des dégâts énormes à leurs flottes.

Pourtant, un seul belligérant d’envergure n’utilise pas de porte-avions : la Kriegsmarine. Mais ce n’est pas faute de projets : depuis 1935, le Graf Zeppelin est en construction.

Petit retour sur la chimère de la Kriegsmarine.

Un intérêt pour les porte-avions pas plus tardif que les autres nations

Le développement des porte-avions allemands s’inscrit dans la continuité du réarmement de l’Allemagne : dès 1935, le Plan Z de réarmement naval prévoit la construction de quatre porte-avions. Le but est de tenir tête à la Marine française et à la Royal Navy, qui possède déjà six porte-avions et est le pionnier du milieu.

Mais le porte-avions est encore mal considéré dans l’opinion d’Hitler, principal instigateur de ce plan. Cette pensée n’est pas unique chez lui : toutes les nations européennes continuent à voir le porte-avions comme un soutien pour la reconnaissance avant les batailles, et les cuirassés sont encore privilégiés.

Les avions embarqués sont tout juste vus comme de bons moyens pour établir un relevé plus précis des forces adverses avant la confrontation navale. Pour preuve, les programmes des Bismarck, Richelieu et autres Rodney posent le cuirassé en véritable roi des batailles navales.

Le porte-avions japonais Akagi en 1929Le porte-avions japonais Akagi en 1929

Les Japonais ont eux développé le concept de porte-avions pour dompter l’immensité de l’océan Pacifique. En tant qu’alliés de l’Allemagne nazie, les Japonais vont accepter les demandes d’examen de leurs porte-avions. En 1935, des techniciens allemands vont passer plusieurs mois sur le porte-avions Akagi afin d’en comprendre les diverses caractéristiques techniques pour construire la lignée des porte-avions allemands.

Mais les inspirations ne sont pas seulement japonaises : les porte-avions britanniques et américains sont eux aussi observés (de manière plus ou moins formelle). Hitler souhaite donc que ses porte-avions soient un condensé des points forts de ceux des autres nations.

L’observation de l’Akagi a d’ailleurs permis de modifier considérablement la silhouette du porte-avions allemand : le pont d’envol ne devait, sur les premiers plans, pas s’étendre jusqu’à la proue.

Cette configuration est typique des porte-avions britanniques : à la fin de la Première Guerre mondiale, lorsque les porte-avions sont construits depuis d’anciens navires militaires, certains hauts gradés britanniques n’apprécient pas qu’il soit désarmé. Une tourelle de l’ancien navire est conservée à la proue afin de permettre la défense rapprochée. Mais cet aménagement a un coût : le pont d’envol est beaucoup plus court et ne permet pas de bons décollages ou atterrissages, qui deviennent alors très dangereux pour les pilotes.

Les Japonais ont comblé ce défaut en suivant l’exemple des Britanniques, vite convaincus que l’allongement du pont d’envol jusqu’à la proue sécuriserait les pilotes. Les Allemands ont alors adopté à leur tour cette configuration, à mesure que la technique d’utilisation d’un porte-avions se précisait : le bâtiment ne serait jamais laissé seul et son escorte aurait pour rôle de le protéger des navires adverses.

À noter que le plan Z, conçu par l’amiral Raeder, prévoyait que quatre porte-avions soient construits en 1945. En 1939, il revoit à la baisse au nombre de deux.

Un porte-avions qui peut rivaliser avec les autres… sur le papier

Le torpilleur Fi 167, équivalent du Swordfish.Le torpilleur Fi 167, équivalent du Swordfish.

Forts de leurs observations, les ingénieurs nazis vont concevoir des plans pour un porte-avions occupant le haut de sa catégorie.

Le Graf Zeppelin est conçu de telle manière à surpasser ses homologues américains et britanniques : il fait 262,5 mètres de long et déplace 33 550 tonnes pour 33,4 noeuds de vitesse maximale. Quatre turbines assuraient le déplacement du navire et 2026 hommes composaient l’équipage. Des canons de 150mm, 105mm, 37mm et 20mm fournissaient la défense anti-aérienne. Enfin, cinquante avions étaient prévus sur ce porte-avions : des Bf109T, des Ju87C Stukas spéciaux, et des torpilleurs Fi 167.

Le Graf Zeppelin est donc tout à fait convenable dans sa configuration et peut sans rougir affronter les autres porte-avions.

Göring contre Raeder, avec Hitler en arbitre

En 1940, tout est encore à faire sur le Graf Zeppelin.En 1940, tout est encore à faire sur le Graf Zeppelin.

Le 8 décembre 1938, le porte-avions est officiellement baptisé Graf Zeppelin, pour rendre hommage à cette famille d’industriels (ayant notamment créé le fameux dirigeable Hindenburg). À la déclaration de guerre en 1940, le navire est terminé à 85%. Mais de nombreux problèmes se posent, et ils ne sont pas seulement d’ordre technique.

Le premier est le désintérêt croissant d’Hitler pour les porte-avions. Alors qu’il était volontaire en 1935, le Chancelier nazi prend de plus en plus ses distances avec le porte-avions. Le contexte de la guerre éclair et l’absence d’affrontements maritimes de grande ampleur font que le porte-avions devient secondaire dans l’esprit d’Hitler.

De plus, faire décoller des avions d’un navire pose la question de leur appartenance : sont-ils à la Luftwaffe ? Ou à la Kriegsmarine ? Sous quel commandement sont-ils, et à qui obéissent-ils ? Göring, alors responsable de la Luftwaffe, utilise tous les moyens en sa possession pour couper l’herbe sous le pied de Raeder car il veut garder la mainmise sur ses avions. L’amiral Raeder rencontre ensuite des contestations au sein même de la Kriegsmarine : l’amiral Dönitz, responsable de la flotte sous-marine, ne donne aucun crédit aux porte-avions.

Le Graf Zeppelin en chantier, 1940.Le Graf Zeppelin en chantier, 1940.

En 1940, le projet de deuxième porte-avions est annulé. Les ressources et les ouvriers sont redirigés vers des chantiers jugés plus importants, comme la production de blindés ou d’artillerie.

En 1941, Raeder affirme qu’en 1943, le Graf Zeppelin sera utilisable. Mais l’ampleur des affrontements politiques ne cesse d’augmenter : les avions du Graf Zeppelin doivent être des versions modifiées spécialement pour aider l’amarrage mais aussi la stabilité et le décollage en mer.

Ces avions sont, bien sûr, prélevés sur le compte de la Luftwaffe… ce qui met Göring dans une rage folle. Il avertit alors Hitler et Raeder que les avions modifiés ne seront disponibles que fin 1944.

Des Bf109.Des Bf109.

L’amiral Raeder est découragé et s’en remet à Hitler : le chancelier donne l’ordre à Göring de développer plus vite les avions. Contre son gré, Göring propose alors les torpilleurs Fi 167, les Stukas Ju87C et les Bf109E3.

Ce choix ne convient pas à Raeder mais sentant que la partie serait difficile, il accepte cette solution. De plus, Göring obtint que le personnel des avions soit sous commandement de la Luftwaffe.

Un début de guerre propice aux porte-avions

L’amiral Raeder regarde avec attention les batailles dans le Pacifique. Pearl Harbor a permis de démontrer que l’aviation pouvait être dévastatrice sans avoir besoin d’aérodromes proches, les porte-avions remplissant ce rôle.

Les combats des Japonais contre Britanniques et Américains, où les porte-avions nippons ont contribué à faire de gros dégâts, convainc Raeder de reprendre la construction du Graf Zeppelin.

Le Graf Zeppelin en 1942.Le Graf Zeppelin en 1942.

Le 13 mai 1942, dans le port de Gotenhafen, les travaux reprennent officiellement. Les Britanniques suivent cet avancement de très près, et le 27 août 1942, un raid aérien contre le porte-avions ne donne aucun résultat.

Mais le 31 décembre 1942, en mer de Barents, l’escadre de l’amiral Kummetz comprenant le croiseur lourd Admiral Hipper et le cuirassé de poche Lützow se fait étriller par les Britanniques lors de l’attaque d’un convoi. Les Allemands remportent un succès tactique dans un premier temps mais ne parviennent pas à l’exploiter.

Hitler entre dans une rage folle : son programme maritime est basé sur de gros navires depuis les années 1930, et pourtant l’escorte d’un convoi les met en déroute.

L’amiral Raeder, conscient de la perte d’influence de la Kriegsmarine, soumet sa démission à Hitler qui l’accepte. L’amiral Dönitz prend alors le commandement, et le porte-avions, bien que terminé à 95%, est abandonné. Son armement est démantelé et est affecté à la défense des côtes de Norvège.

Le porte-avions est alors déplacé vers le port de Stettin (aujourd’hui Szczecin en Pologne) où il est sabordé sur des hauts-fonds devant l’avance de l’Armée Rouge, le 25 avril 1945.

Une nouvelle carrière après-guerre sous l’URSS

Le porte-avions n’est pas, comme beaucoup de navires sabordés, ferraillé après-guerre. Le sort des navires allemands avait été codifié par la Commission Tripartite alliée et les navires catégorisés selon leur état.

La catégorie C comprenait les navires sabordés ou endommagés qui devaient être détruits ou coulés en eaux profondes au plus tard le 15 août 1946. Le Graf Zeppelin, sabordé, convenait dans cette catégorie.

Le navire en 1946.Le navire en 1946.

Les Soviétiques le renflouent alors en mars 1946 et le ramènent à Leningrad (aujourd’hui Saint-Petersbourg) chargé de matériaux de construction. Il fut alors reconverti en base flottante avec le numéro 101.

Vu l’avancement du navire, les Soviétiques ont alors pensé à le réutiliser pour combler leur retard dans ce domaine. Les infrastructures de Szczecin ayant été détruites et celles de Leningrad s’avérant trop petites, les Soviétiques remorquèrent le navire vers la côte polonaise. Ces derniers avaient bien remarqué que les porte-avions étaient devenus une arme très dangereuse et que les Alliés en avaient alors à profusion, notamment les Américains.

Le 16 août 1947, un exercice de tir de la Marine Soviétique ainsi que l’aviation eut pour cible le porte-avions. Après 24 coups au but (obus et bombes), le navire flottait toujours. Deux torpilles furent alors lancées, et l’entraînèrent par le fond. Cet exercice a aussi permis de respecter la décision de la Commission en coulant le navire (un an après la date butoir).

Conclusion

Le Graf Zeppelin pourrait être le symbole de la politique d’armement d’Hitler. Des projets divers et polyvalents sont développés, mais les tensions politiques entre les pontes du parti nazi les mettent à mal.

La rivalité entre Göring et Raeder a coûté beaucoup au projet de porte-avions, et le désintérêt d’Hitler pour sa Kriegsmarine a enterré le projet. Enfin, la guerre se jouant majoritairement sur terre n’a pas aidé non plus le développement de la Kriegsmarine.

Les sous-marins nazis ont eux amené le plus gros des succès, tandis que les cuirassés allemands, tant craints avant-guerre, n’ont finalement pas eu l’impact espéré.

Le Graf Zeppelin en est la preuve : il aurait pu avoir un impact psychologique et militaire considérable, mais l’aveuglement d’Hitler et les guerres d’ego entre les chefs nazis ont été les fossoyeurs des ambitions maritimes de l’Allemagne. Et de sa domination.

  • Witz Chroniqueur, Historien
  • « L'important n'est pas ce que l'on supporte, mais la manière de le supporter » Sénèque