Charles VII et la création d'une armée permanente

The Clems
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14 avril
2017

Charles VII le Victorieux n'est certainement pas le plus connu des rois de France. Pourtant, son règne (entre 1422 et 1461) est probablement l'un des plus important de l'Histoire du royaume.

Né en 1403, roi à la mort de son père Charles VI en 1422 mais sacré seulement en 1429, Charles VII a été l'instigateur de réformes militaires importantes, qui joueront un grand rôle dans la victoire finale de la France dans la guerre de Cent Ans (1337-1453).

Un début de règne difficile

La France, 1415-1436Carte de la France, entre 1415-1436.

Fils de Charles VI le Fou et d'Isabeau de Bavière, Charles est contraint de fuir Paris, prise d'assaut par les Bourguignons en 1418, et doit s'installer à Bourges, où il s'autoproclame régent de son père. En 1420, le traité de Troyes le déshérite en faveur de la famille anglaise des Lancastre, une branche des Plantagenêts.

À la mort de son père le 21 octobre 1422, Charles n'est donc qu'un usurpateur du trône de France. Grâce à Jeanne d'Arc, qui mène les armées royales jusqu'à Reims, le roi peut néanmoins se faire sacrer le 17 juillet 1429. Deux ans plus tard, Henri VI d'Angleterre est lui aussi sacré roi de France à la cathédrale Notre-Dame.

Le royaume sur lequel règne Charles VII est une bande de terre coincée entre la Loire et la Garonne, le reste de la France étant aux mains des Anglais ou des Bourguignons. Par la force et grâce à ses capitaines, le roi parvient cependant à reconquérir une bonne part de son royaume dans les années 1430, Paris est même reprise au duc de Bedford (régent du royaume d'Angleterre).

En 1435, la paix est signée à Arras avec le duc Philippe de Bourgogne, dont le père avait assassiné le duc d'Orléans, frère de Charles VI, déclenchant une guerre civile (avant d'être à son tour tué par des hommes du roi de France). Une trêve est même conclue avec les Anglais en 1438.

Un royaume ravagé par les « Écorcheurs »

Charles peut donc enfin entamer les réformes qui vont redresser le royaume, dévasté et dépeuplé. En effet, des bandes de mercenaires, sans activité à cause des trêves, ravagent le pays, pillant, brûlant et violant tout sur leur passage.

Connus sous le nom d’Écorcheurs dans les chroniques d'époques, ces bandes sont un fléau pour le royaume, que le roi se doit d'éradiquer avant toute chose. Mais d'où sortent ces mercenaires ?

Après la cuisante défaite d'Azincourt (1415), où près de 70% de la noblesse française perd la vie, le roi n'a d'autre choix que de recruter massivement des mercenaires. En théorie, depuis l'ordonnance de 1374 de Charles V, les capitaines des compagnies de mercenaires doivent jurer au roi de ne pas toucher à ses sujets, de ne pas vivre sur le pays, et de ne pas quitter les rangs de l'armée avant la fin du contrat. Dans les fait, il n'est pas rare que les nobles, français comme étrangers, profitent de leur pouvoir et de leur troupe pour piller et s'enrichir.

C'est le cas d’Étienne de Vignoles, connu sous le nom de La Hire, qui ravage la Normandie et la Picardie en 1436 ; ou encore de Rodrigue de Villandro et Jean de Salazar, nobles castillans qui pillent le Languedoc.

À cause de ces pillages, le royaume perd nombre d'habitants. Certaines villes sont totalement dépeuplées, comme St Gilles (Gard), qui passe de 10 000 à 400 habitants en un demi siècle.

Le triomphe de la mort : huile sur bois par Peter Brueghel. (Musée du Prado, Madrid)Le triomphe de la mort : huile sur bois par Peter Brueghel. (Musée du Prado, Madrid)

L'ordonnance d'Orléans, ou l'échec au roi (1439-1445)

Charles VII : Peinture sur bois par Jean Fouquet. (Musée du Louvre, Paris.)Charles VII : Peinture sur bois par Jean Fouquet. (Musée du Louvre, Paris)

Pour remédier à cette situation, Charles VII réunit des États Généraux de langue d'oïl (moitié nord du royaume) à Orléans en 1439, à l'occasion du dixième anniversaire de la prise de la ville par Jeanne d'Arc.

En autre réformes, touchant à l'administration et à la fiscalité, le roi tente de reprendre le contrôle sur une armée de plus en plus autonome. Les capitaines doivent détenir une lettre patente émanant de la chancellerie royale pour pouvoir commander des troupes, dont ils répondent ; les compagnies seront placées en garnison là où le roi l'ordonne ; etc. Les sanctions qu'encourent les contrevenants sont extrêmement lourdes : perte des titres et des terres (donc des rentes qui en découlent), interdiction de détenir un office (charge administrative qui rapporte beaucoup), perte de la protection du roi, etc.

Malgré des mesures fortes, le roi ne parvient pas à imposer sa réforme, à cause du manque d'argent, mais aussi et surtout de la grande résistance des vassaux, fermement opposés à ces réformes qui menacent leur intégrité.

Commence alors une grande révolte de la noblesse, connue sous le nom de Praguerie (parce qu'une révolte similaire a lieu à Prague au même moment). Les nobles, à la suite des Princes des Fleur de Lys (les ducs d'Alençon et de Bourbon, le comte d'Armagnac principalement), entrent en rébellion ouverte contre le roi. Tous les révoltés, à l'exception du dauphin Louis, futur Louis XI, sont décapités ou pendus

Une armée vraiment royale (après 1445)

Devant l'échec de l'ordonnance d'Orléans, le roi décide de passer à la vitesse supérieure, et de s'impliquer plus encore dans le recrutement des soldats. Par l'ordonnance Louppy-le-Château (mai 1445), il retient 15 capitaines, chargé chacun de constituer des compagnies. Ces capitaines sont choisis selon des critères de noblesse, de fidélité au roi et de compétences militaires.

Chaque capitaine doit à son tour retenir 100 « lances », unités de 6 hommes réparties ainsi : un homme d'arme, cavalier lourd et chef de la lance, deux archers, un coutilier, un valet et un page. Chaque compagnie rassemble donc 600 hommes, tous montés, dont au moins 400 combattants. On a donc une armée permanente de 9 000 hommes, soldés par le roi et placés aux points stratégiques du royaume. S'ajouteront ensuite 5 nouvelles compagnies, portant l'effectif total de l'armée à 12 000 soldats.

Il faut ajouter à ces grandes ordonnances les petites ordonnances, composées des troupes de garnisons des forteresses du royaume. La Maison du roi compte elle aussi ses propres troupes : près d'un millier de gardes royaux, Français, Écossais et Allemands. Ce tableau est complété par le travail des frères Bureau et de Pierre Bessoneau, créateurs du parc d'artillerie le plus puissant de la fin du XVè siècle.

Afin de s'assurer la fidélité des nouvelles compagnies, et pour éviter le retour d'une situation comme celle des années 1430, le roi doit s'assurer de la fidélité des capitaines. Il les choisit donc parmi l'élite nobiliaire, et ne prend que des hommes d'expérience (en 40 et 50 ans, donc avec au moins 20 ans de combat derrière eux).

C'est aussi à cette époque que se réaffirment le code de la chevalerie et les ordres de la chevalerie (ordre de la Toison d'Or en Bourgogne, ordre de Saint Michel en France par exemple), qui renforce encore la solidarité entre les capitaines. Pour maintenir un certain niveau de compétence, on gracie les capitaines condamnés après l'ordonnance d'Orléans, et on en fait les lieutenants des capitaines.

Pour compléter l'armée ainsi déployée, on créé les compagnies de francs-archers et de francs-arbalétriers. L'ordonnance de Montil-les-Tours d'avril 1448 oblige chaque paroisse de plus de 40 foyers à fournir un archer à l'ost royal. Ces hommes sont des roturiers, exemptés de la taille (l'impôt qui finance l'armée) qui doivent s’entraîner au tir à l'arc tous les dimanches. La France est en retard dans ce domaine, l'Angleterre ayant depuis longtemps interdit le Football pour contraindre ses paysans au tir à l'arc.

Pour assurer sa logistique, l'armée a de plus en plus souvent recours à des saisies de chevaux, de charrettes et de charretiers.

Quel avenir pour les réformes ?

Les réformes militaires de Charles VII ont eu un impact considérable pour le royaume de France. Elles ont d'abord permis à la France de reprendre le dessus sur l'Angleterre, et de gagner la guerre de Cent Ans (même si Calais reste encore anglaise).

Ensuite, le rétablissement d'un code d'honneur de la chevalerie, et le recrutement des capitaines parmi la très haute noblesse a contribué à faire de la noblesse française une noblesse militaire, qui voit la guerre comme sa mission première (l'affrontement entre noblesse d'épée et noblesse de robe à partir du règne de Louis XIV l'illustre bien).

Il ne faut cependant pas oublier que ces réformes ont été lente à se mettre en place, et qu'il a fallu plusieurs échecs avant d'arriver à une armée vraiment permanente.

Aussi, dès son accession au trône en 1461, Louis XI qui ne s'est jamais entendu avec son père (à tel point que Charles VII est littéralement mort de faim, refusant de manger de peur d'un empoisonnement!), a contraint à la démission les ¾ des capitaines nommés par son père, et a ainsi privé l'armée d'hommes compétents et rompus au combat. Mais Louis XI a contribué au succès de ses réformes, ne cessant d'augmenter le nombres de compagnies d'ordonnance.

Les réformes de Charles le Victorieux ont amené à la militarisation d'une partie de la société, militarisation perçue comme un mal nécessaire par les contemporains, et qui entraîne le reste de la population à ranger les épées au placard, pour laisser la guerre à des professionnels entraînés. L'armée devient un outil puissant mis entre les seules mains des rois, qui s'en serviront abondamment.

La mort de John Talbot à la bataille de Castillon.La mort de John Talbot à la bataille de Castillon.
Miniature issue du manuscrit de Martial d'Auvergne, Les Vigiles de Charles VII, vers 1484, BNF

Sources

  • Ordonnances royales d'Orléans (1439), de Louppy-le-Château (1445) et de Montil-les-Tours (1448), in Ordonnances des rois de France de la troisième race, Douzième volume, Imprimerie royale, 1777, (BNF, consultable ici http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k108682r)
  • Grandes chroniques de France

Bibliographie

  • Ph. Contamine, La guerre au Moyen Age, PUF, 1999 (5è édition)
  • J. Kerhervé, La naissance de l’État moderne, 1180-1492, Hachette supérieur, 2004 (2è édition)
  • The Clems Contributeur
  • « Celui qui excelle à résoudre les difficultés le fait avant qu'elles ne surviennent.. » – Sun Tzu