Tribune : L'éruption du volcan Tambora, une des causes de la défaite de Napoléon à Waterloo ?

Maréchal de l'Empire
Thématique
Guerres napoléoniennes
15 novembre
2018

Au matin du 18 juin 1815, aux alentours de 6h du matin, la pluie cesse enfin. Les soldats sont frigorifiés malgré leurs capotes. Un léger brouillard commence à se dégager du fait de l’humidité, le sol est boueux, les pieds des soldats s’enfoncent et la rouille apparaît petit-à-petit sur les fusils des hommes.

L’heure avance et, en fin de matinée, des éclaircies partielles font leurs apparitions avant d’être continuellement masquées par des nuages gris et denses.

Finalement à 11h30, Napoléon Ier ordonne le début des manœuvres. L’offensive commence avec deux heures de retard. Certains pensent que l’état de santé de l’Empereur – qui se dégradait de jours en jours – a pu provoquer ce délai. Un autre fait est retenu : le sol détrempé. Malgré que, les jours précédents, le temps fut au beau fixe avec des températures avoisinant les 20/25 °C, en une nuit la température a baissé et de nombreuses averses sont tombées.

Tribune : L'éruption du volcan Tambora, une des causes de la défaite de Napoléon à Waterloo ?La Bataille de Waterloo. 18 juin 1815, par Clément-Auguste Andrieux, 1852.

Pluie et boue, principaux ennemies de la cavalerie et de l'artillerie

Ce mauvais temps a eu potentiellement pour effet de provoquer le retard de la bataille, et à l’arrivée propice des renforts de troupes alliées. Mais surtout, cela a conduit à réduire les capacités de mouvement de la cavalerie et à diminuer la puissance de feu de l'artillerie.

Est-ce que ces critères ont un impact sur la bataille ? Oui, de manière directe et indirecte. Bien sûr, nous restons (globalement) dans la spéculation. En ce jour, la cavalerie a eu une capacité limitée d’un point de vue des manœuvres. Pour les chevaux, être au galop présente un risque majeur de fracture du fait de la viscosité de la boue. Sans rentrer plus dans les détails « biomécaniques » et « mécaniques », la boue limite les manœuvres pour la cavalerie.

N’oublions pas, la cavalerie est un des fers de lance des stratégies de l’époque napoléonienne. Au début de la bataille de Waterloo, cet « outil » est diminué, pour un certain laps de temps du moins.

Tribune : L'éruption du volcan Tambora, une des causes de la défaite de Napoléon à Waterloo ?La charge des Scots Greys, par Stanley Berkeley (1855–1909).

Ensuite, nous avons l’artillerie. Là encore, l’Empire Français est très réputé et excelle dans ce domaine. Imaginez, les colonnes ennemies avançant, les soldats au coude à coude... L’artillerie tire. Non, ici, il n'y a pas d’explosions comme dans les films où de grandes gerbes de flammes jaillissent. C'est beaucoup plus pervers que ça !

La particularité de l’époque est de faire « ricocher » les boulets sur le sol. Pourquoi ? Et bien, à l’image d’un caillou que vous jetez tangent à la surface de l’eau, celui-ci va faire plusieurs rebonds. Là est toute la stratégie. En un tir, vous avez la possibilité de frapper une succession de fois les troupes ennemies.

Tribune : L'éruption du volcan Tambora, une des causes de la défaite de Napoléon à Waterloo ?Cuirasse trouvée à Waterloo du carabinier Fauveau, touché semble-t-il par un boulet. Musée de l'Armée (Dist. RMN-Grand Palais). Photo Emilie Cambier

Faites appel à votre imagination et transposez-vous dans la tête d’un soldat en tête de colonne qui marche et qui subit les tirs d’artillerie. Successivement, au gré des batteries en face, des boulets s’écrasent une première fois au sol pour « rebondir » et faucher des lignes entières de soldats.

Lors des batailles napoléoniennes, les boulets traversent toutes les lignes, fauchant, brisant, démembrant les hommes sans forcément les tuer sur le coup. Cette méthode est plus efficace dans les faits et psychologiquement plus marquant qu’une « simple » explosion.

Mais revenons-en à nos moutons. Bien que le terrain ait un peu séché, sa nature va faire que l’énergie de l’impact du boulet est emmagasinée par la boue. Ainsi, le boulet s’écrase dès son premier impact au sol et ne rebondit pas.

Cela fait déjà deux types d’unités de l’Armée française qui se retrouvent désormais en difficulté. N’oublions pas, tout de même, qu’il en va de même pour les Alliés. Ces derniers se retrouvent confrontés aux mêmes problèmes ce qui permet de nuancer mes propos et de comprendre que le sort de la bataille ne peut être exclusivement liés à un usage corrompu de la cavalerie et de l’artillerie côté français.

Cependant, la défaite française à Waterloo ne découle pas du seul fait d’une mauvaise météo. Nous pouvons aussi évoquer un retard de la bataille, des erreurs individuelles (et ô combien discutées de nos jours, exemple : Ney et Grouchy), une santé défaillante de l’Empereur ou l’arrivée des renforts alliés. Enfin, même si la bataille avait pu être remportée, ce n’était pas le cas de la guerre.

Mais pourquoi avoir abordé tant de détails liés à la météo ? Revenons quelques mois auparavant, de l’autre côté du globe.

Le destin de Napoléon lié à un volcan en Indonésie ?

Début avril 1815, le volcan Tambora rentre en éruption. Celle-ci est particulièrement violente. On estime la puissance à au moins 8 fois celle du Vésuve et pas moins de 60 à 80 mégatonnes de dioxyde de souffre sont relâchés dans la stratosphère. Lorsque cet élément se retrouve dans l’atmosphère et se mélange aux particules de vapeur d’eau, un aérosol se forme : de l’acide sulfurique.

Cet aérosol va avoir la particularité d’absorber et réfléchir les rayonnements solaires. En effet, celui-ci va arriver jusqu’à la couche dite « stratosphère » (qui se trouve entre 12 et 50 km d’altitude) et va « réchauffer » cette partie de notre atmosphère. Toutefois, la troposphère qui est en dessous de la stratosphère (compris entre la surface et 12 km d’altitude) va elle, rapidement se refroidir.

Tribune : L'éruption du volcan Tambora, une des causes de la défaite de Napoléon à Waterloo ?L’absorption du rayonnement solaire par l’aérosol peut prendre plusieurs années avant de revenir à la normale.

Sans prendre en compte les différents couloirs atmosphériques permettant la propagation de cet aérosol, cendre et autres, qu'est-ce qui découle de tout ça ?

Une baisse de la température mondiale d’environ 0.5 à 1°C. On parle de température globale et non locale. On peut donc avoir des différences de plusieurs dizaines de degrés d’un point de vue régional sur la Terre.

Peut-on lier les conditions climatiques de la bataille de Waterloo à l’éruption du Tambora ? C’est compliqué à dire. Sur cet intervalle de temps, il est dur d’y faire des liens. Pourtant, les faits sont bien là.

Mais Waterloo n’était qu’un premier jet à cette interaction entre le climat (au sens large) et l’Histoire.

Car nous pouvons affirmer une chose, l’année qui a suivi cette cinglante défaite est nommée : « l’année sans été ». Durant cette période de l’Histoire, le Tambora a bel et bien eu une influence sur l’humanité.

Tribune : L'éruption du volcan Tambora, une des causes de la défaite de Napoléon à Waterloo ?Caldeira sommitale du mont Tambora.

Le mois de juin 1816 est particulièrement froid - on est loin du mois de juin que nous venons de vivre en 2018... Le gel pointe le bout de son nez et détruit un grand nombre de récoltes provoquant des famines. L’Europe vient de sortir de pas moins de quinze à vingt ans de guerre et voilà qu’une famine frappe à sa porte.

La Suisse est un des pays qui en souffre le plus, couplé à des inondations très importantes et d'une pluviométrie anormalement haute à travers tout l’hémisphère nord. On peut aussi évoquer le cas de la Chine où de nombreuses famines explosent à cause de la mauvaise récolte du riz.

Maintenant, on peut se poser la question suivante : est-ce que cette éruption événementielle est la seule à avoir eu une influence, aussi légère soit-elle, sur l’Histoire ? Et bien non, le volcan Lakagígar en Islande eut une grande influence sur la Révolution française en 1789. Pourtant l’éruption eut lieu en 1783 mais une somme d’événements eurent des conséquences pendant plusieurs années, notamment au niveau des récoltes. Le « Grand Hiver » sous le règne de Louis XIV est également lié à des événements tout aussi semblables (éruptions du Mont Fuji et du Vésuve).

L’Histoire contient une succession de faits ayant engendré des actes décisifs mais parfois ces faits ne sont pas liés à l’humain... alors que les actes, oui.

Sources bibliographiques

  • Ole Rössler Stefan Brönnimann, The effect of the Tambora eruption on Swiss flood generation in 1816/1817, dans Science of The Total Environment Volume 627, 15 June 2018, Pages 1218-1227.
  • Stephan Lorenz, Exploring the climate response to the Tambora in 1815 and the 1809 tropical eruption, dans Quaternary International - Volumes 279–280, 16 November 2012, Page 289.
  • Michael R.Rampino, Stephen Self, Historic eruptions of Tambora (1815), Krakatau (1883), and Agung (1963), their stratospheric aerosols, and climatic impact, dans Quaternary Research Volume 18, Issue 2, September 1982, Pages 127-143.
  • HammerHammer Le petit Napoléon, Chroniqueur, Historien, Youtubeur
  • "Ce qui ne me tue pas me rend plus fort." Alexandre III le Grand
  • "Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas." Napoléon Bonaparte