La Mythologie chez Lovecraft : Un Panthéon gréco-mondain

Thématique
Lovecraft
21 mars
2018

Il y a trois choses qui me passionnent dans la vie : L'Histoire, la Science-Fiction, et la Fantasy. Ce qui tombe assez bien vu que ces trois-là passent leur temps à se faire de l'oeil. Alors je me suis dis que peut-être, on pourrait lancer une nouvelle chronique dont j'ai pas encore trouvé le nom. Mais quoi de mieux pour l'introduire qu'un article ressorti des limbes du passé, écrit il y a quelques années mais jamais paru ? Ouais, ok, une machine à remonter le temps.

Qui, plus jeune, ne s'est enthousiasmé devant les aventures d'Ulysse, la force d'Achille, les ruses foireuses de Zeus ? Qui ne s'est jamais vu combattant un Dragon, hissé haut sur son cheval, la lance en avant ? Qui n'a rêvé de remiser Indiana Jones au rang des vieilleries académiques en découvrant un mystère aussi terrifiant que la momie de synthèse du film du même nom ? Qui n'a jamais pêché par excès de rêveries en espérant qu'un seul petit quart des légendes archéologiques les plus connues soient réelles, pour prendre le premier le bateau vers l'Atlantide et l'île de Mu, ou un train pour l’Égypte sur les traces d'Howard Carter ? Qui ne s'est jamais plongé avec délectation dans une histoire de démons et de sorcières, d'anges, de fées et de Dieux oubliés des hommes, pour découvrir quelques secrets cachés ?

C'est ça le réel pouvoir de la mythologie, cet ensemble composite d'histoires de toutes origines, qui malgré leurs quelques milliers d'années d'existence, nous parlent et nous fascinent encore aujourd'hui comme si nous les avions écrite hier.

Peace and Lovecraft

Posez vous la question une seconde : pourquoi aimez vous H.P. Lovecraft ? Vous me répondrez sûrement deux choses : "j'ai gardé mon âme d'enfant et je suis fasciné par l'Histoire et les mythes". Lovecraft aussi. Pour croire à ses histoires, pour les apprécier pleinement, il faut se souvenir de celles que l'on nous racontait petit, celles qui nous faisaient un peu peur mais dont on espérait de tout cœur qu'elles soient vrais.

La Mythologie chez Lovecraft : Un Panthéon gréco-mondainHoward Phillips Lovecraft, juin 1934.

C'est ce fond mythique qui nous définit entre peuples, bien plus sûrement que des frontières. Chacun d'entre vous à déjà entendu au moins une fois une légende grecque, romaine, celte ou égyptienne. Beaucoup encore auront entendu des histoires de Dragons.

Vous saviez que la première légende de dragon, on en a trace vers -5000, et que c'est une légende iranienne ?1 De même, le conte qui met souvent en scène un chevalier pointant la lance du haut de son cheval blanc trouve ses racines et sa forme dans l'Antiquité2.

Ainsi lorsque Tolkien fait se changer Gandalf le Gris en Gandalf le Blanc, ce n'est pas parce qu'il voulait faire la promo d'une lessive, mais parce qu'il était expert en mythologie et qu'il avait réutilisé à son compte la vielle rhétorique du héros solaire monté sur son cheval blanc, aveuglant ses ennemis issus de la Terre3.

Si ça marche aussi bien sur nous, c'est que tout ça est encore solidement ancré en nous. Et lorsque Lovecraft exhume ses terribles manipulateurs cosmiques, il les fait sortir à la fois du ciel infini et des profondeurs abyssales.

Cthulhu, qui dort au fond de sa cité de R'lyeh est, dans l'acceptation commune, un extra-terrestre. Il est donc, au sens premier du terme, un être céleste. Mais il vit actuellement dans une cité engloutie au fond des eaux. Il est donc aussi un être terrestre. Voilà la différence fondamentale entre lui et Tolkien. Les dieux lovecraftiens sont TOUT. Ici, pas de lutte entre ciel et terre, car les deux se retournent contre les hommes.

Alien 5, le retour de la Vengeance

Lorsque l'on songe aux créatures qui peuplent ses nouvelles, on a tendance à parler de Panthéon. Il arrive fréquemment que quelqu'un qui n'ait jamais lu une seule des histoires de Papa poulpe connaisse au moins l'expression de Mythe de Cthulhu.

La Mythologie chez Lovecraft : Un Panthéon gréco-mondainAugust Derleth en 1962.

Et pourtant, Lovecraft n'a à aucun moment utilisé dans son œuvre cette expression, ni même celle de Panthéon, pour la bonne et simple raison qu'au commencement, il n'avait pas songé à mettre ses nouvelles en relation. De plus, en fonction des nouvelles et des besoins de l'histoire, les divinités sont tantôt des extra-terrestres, tantôt des bestioles souterraines. Ce sont ses successeurs, dont August Derleth qui, dans leurs nouvelles ultérieures définiront une sorte de hiérarchie des différentes créatures apparaissant de façon récurrente.

Si le terme de mythe peut cependant se révéler adéquat, c'est avant tout par le traitement de l'auteur des événements autour de ses créatures.

Le culte dont ils jouissent, leurs interventions et la mystique qui les entourent les font bien plus sûrement entrer dans la dimension mythique qu'une part affirmée de divin. Car quand bien même ils sont nommés Dieux4, ce sont simplement des aliens bénéficiant de l'adoration des mortels.

Là où est le génie de Lovecraft, c'est qu'il réinterprète tout un ensemble de faits historiques, de superstitions et de croyances pour apporter la substance de ses histoires. Comme si il avait dit au lecteur : « Les fantômes, les sorcières, les Dieux, ça n'existe pas. Mais pourquoi y a-t-on cru alors ? Quels sont ces phénomènes qu'on leur attribue ? Qui est derrière ? ».

Ainsi, les sorcières des campagnes n'ont jamais adoré Satan, mais Yog-Sothoth. Ce sont les chrétiens, qui, voyant les sorcières pratiquer des actes répréhensibles, ont imaginé un culte à la gloire de Lucifer. De même, certains cultes païens n'étaient en réalité que des manifestations à la gloire d'une des immondes entités cosmiques.

Enfin, Lovecraft s'appuie abondamment sur une imagerie propre au paganisme, qu'on appellerait aujourd'hui d'ailleurs de bons gros clichés. Ils n'utilisaient par exemple pas de Grimoires comme La Clavicule de Salomon ou le Livre de Borellus5. C'est simplement l'influence des monothéismes avec leurs livres saints, qui ont évidemment inspiré des pendants maléfiques, qui datent pour la plupart de la Renaissance. Les religions polythéistes étaient basées en grande partie sur l'oralité. Pas de réel Necronomicon donc, au grand dam de beaucoup.

Description de complexes rituels sanglants et sonores, de préférence cachés, de grands bois sombres et mystérieux... La plupart des poncifs qu'il utilise ont une origine véritable. Par exemple, dans nombres de religions, notamment grecques et celtes, il existait des bois sacrés dédiés aux cultes de divers divinités.

À l'évocation de Shub-Niggurath, le bouc noir aux milles chevreaux, on peut tout autant imaginer la figure de Pan que celle du Satan dont l'imagerie est de toutes façon inspirée. Le Satan des sorcières étant un démon particulièrement lubrique, il constitue une sorte de diabolisation du Pan grec, fêtard invétéré et aimant les plaisirs simples.

Lovecraft s'y connaît en mythologie et ça se voit. Prenons les Ménades: ce terme vient du grec, et signifie littéralement délirer, être furieux. Il désigne les membres du cortège de femmes (le thiase) qui accompagne le Dieu Dionysos. Par ce nom on désigne aussi les femmes participant aux Dyonisies, une fête orgiaque durant laquelle les exécutantes devaient consommer de la bière et des substances hallucinogènes en grande quantité. Cette transe extatique et éthylique pouvait s'accompagner de désagréments divers (démembrement, anthropophagie, orgie bordélique, meurtres plus ou moins sauvages) et s'exprime comme la ritualisation des excès de la société, ceci afin de limiter les débordements le reste de l'année. En gros, vous pouvez foutre le bordel une fois l'an, mais au moindre écart en dehors de cette date, et vous n'aurez plus jamais la gueule de bois. Bref, comment ne pas voir dans ces excès les cultistes cinglés de Lovecraft ?

Cthulhu recherche un mec mortel

Mais ce ne sont pas les seuls indices qui dénotent la grande culture mythologique de l'auteur.

Dans L'Etrange maison haute dans la Brume, la figure mythique est explicitement Poséidon. L'Arbre, dont l'action se situe en Grèce Antique, fait intervenir le Dieu Pan. La cité sans nom décrit une cité abandonnée comportant des édifices souterrains bardés de fresques que l'on pourrait facilement imaginer dans une pyramide égyptienne, ou une grotte aztèque. Le Molosse contient lui des allusions à quelques croyances liées aux Vampires et à de vielles croyances asiatiques, européennes et scythes, celui du Chien noir des steppes6. Sans compter l'évidente référence à l'Atlantide avec la cité de R'lyeh, etc.

Je ne vais pas vous faire le catalogue complet, il y en a trop, et ce serait trop long pour tous les cataloguer, même si ça m'amuserait beaucoup. On va se pencher plus spécifiquement sur les noms en même temps que je vous fais une petite bio des différentes divinités Lovecraftiennes.

Lovecraft n'a pas pensé ses nouvelles comme un ensemble cohérent, et par conséquent, c'est le bordel le plus complet pour s'y retrouver. Ses nouvelles dites du Mythe ont été construites autour d'une hypothèse de base, celle que tous les cultes et phénomènes anciens ont une explication commune, mais abordée selon un angle différent pour chaque histoire. Par conséquent, on ne peut pas dire si les divinités dont ils parlent sont bien des Dieux au sens premier du terme.

D'après les indices que Lovecraft a parsemé lui-même dans chacune de ses nouvelles, on peut supposer du moins que les créatures affreuses sont des divinités dans le sens où, étant arrivées avant les humains et possédant une puissance bien plus grande, les hommes leur ont voués un culte, et de ce fait, les ont rendu divins. C'est un procédé reconnu. Dès l'Antiquité, un homme ou une créature exceptionnelle était plus proche du monde des Dieux que de celui des humains.

Le second indice est celui de l'onomastique7. Beaucoup des noms des Dieux de Lovecraft ont une sonorité proche de celles de Dieux existants et destinés à en imiter le son, quand ils ne sont pas directement empruntés à ceux ci.

Par exemple, Nodens, Seigneur de l'Abîme, possède le même nom qu'une divinité Celte, Nodens, Dieu des mers et de la guérison, mais par son association avec le chien, il est aussi celui du royaume souterrain. Vous comprenez mieux pourquoi Nodens est chez Lovecraft une divinité bénéfique (le seul qui soit nommé d'ailleurs par les Anciens Dieux), et pourtant Seigneur de l'Abîme ?8.

La Mythologie chez Lovecraft : Un Panthéon gréco-mondainDagon, illustration de Mario Zuccarello.

Dagon, avant d'être un des plus emblématiques représentants du génie de Lovecraft en matière de création de monstres flippants, est d'abord une divinité sémitique9 (son culte est attesté à Babylone) révérés par les Amorrites, un peuple du Proche-Orient apparu vers le milieu du IIIème millénaire. Il était le Dieu des semences et de l'agriculture et était représenté sous la forme d'un... poisson.

Pour les suivants, Lovecraft n'a pas fait un emprunt direct, mais à utilisé la consonance. Dagon en temps que créature marine, est probablement inféodé à Cthulhu. Bien que le nom ne ressemble à rien de connu, l'oreille européenne est assez peu habituée à ce genre de son pour un nom. Son ton rugueux, presque poisseux, annonce la couleur. De même pour Shub-Niggurath qui, très franchement, n'est pas doté d'un patronyme très avenant. D'autant plus qu'il porte en son centre tout le peu de considération qu'avait Lovecraft pour les hommes noirs...

Azathoth enfin, résonne comme un dieu de la méso-amérique, quand Yog-Sothoth mélange les influences pour former un nom des plus charmants, qui résume à lui seule toute la malveillance crasse de ces êtres impies. Nyarlathothep enfin, évoque les mystères de l’Égypte, les momies, les malédictions, les sauterelles...

Il faut bien avouer que le bonhomme s'est surpassé pour nous pondre des noms qui se gravent au fer rouge dans une cervelle, de telle sorte qu'il est impossible de les oublier. Et de par leur tonalité rugueuse, ils s'accordent parfaitement à l'idée que l'on se ferait d'une litanie.

League of Legends

Maintenant, faisons état des fonctions de quelque uns d'entre eux.

Azathoth et Yog-Sothoth sont probablement les deux divinités principales du Panthéon. A en croire Derleth, les deux partagent le même domaine, le même empire, mais dans des modalités différentes.

Yog est l'être infini, l'expansion sans limite de l'Univers, froid et terrifiant, partout et nulle part à la fois. Il est chez Lovecraft la manifestation de la peur des chrétiens envers les dieux païens, cette notion de divinitas qui se meut dans chaque chose, chaque être. Il est comme une peste qui se répand et interfère dans les affaires humaines. À l'inverse, Azathot est le point central, l'unique, seigneur du chaos, dont le trône est le nombril même de l'espace.

Cette notion complexe d'opposition semble exprimer chez Lovecraft une volonté de reproduire la complexité que l'on avait à comprendre les cultes païens, tant les dieux pouvaient avoir des attributions qui se recoupaient entre eux, en représentant pourtant un principe diamétralement opposé.

Essayez de vous pencher sur la mythologie hindoue un jour, c'est du fun pur. Plus de 6000 dieux au compteur, et encore, c'est après avoir épuré les avatars.

Bon, vous me direz, au bout d'un moment, il est ou le Bien dans tout ça ? Ben, justement, oubliez le, il n'y en a pas. Ici, la maxime qu'aperçoit Dante apposé au portail de l'Enfer prend tout son sens. « Voyageur, toi qui entre ici, abandonne tout espoir ». Et c'est bien vrai, chez Lovecraft, d'espoir, il n'y a point. Pas de Dieu ou de héros pour s'opposer au mal.

Rien ne viendra du ciel pour l'aider dans son combat contre les horreurs que la terre dégorge, parce qu'il est infesté aussi. Le héros Lovecraftien se caractérise par une grande impuissance, et une totale insignifiance. Qu'est ce qu'un simple homme pourrait bien accomplir contre des avatars cosmiques bien plus évolués et qui plus est voués tout entier à l'asservissement de l'humanité ? Tout au plus, sa découverte le mènera au mieux, à la folie, au pire, à une mort atroce.

Il y a chez Lovecraft quelque chose d'une tragédie grecque. On sait pertinemment que le héros court vers son destin sans pouvoir rien y changer, et qu'il va en payer le prix fort, parfois au delà de l'imagination. Et pourtant, l'on a un plaisir sadique à le voir s'auto-détruire, s'enfoncer lentement mais sûrement vers sa propre fin, sordide et solitaire.

On touche là à l'essence même de Lovecraft : son éducation puritaine l'a dégoûté de la religion, et lui à arraché toute notion de salut pour son âme. Il ne lui reste alors qu'un désespoir profond, une amertume face à la futilité de la vie, et un nihilisme certain qu'il emprunta à Nietzsche. De sa fugace expérience de l'éducation puritaine, il garda l'art de décrire mieux que personne les grands espaces vierges et désolés, ou se tapissent des ombres inconnus.

À la manière des premiers colons qui voyaient dans les grands espaces sauvages du Nouveau Monde la manifestation constante des maléfices du Diable et devaient alors se tourner vers le ciel pour trouver du réconfort, le héros lovecraftien est seul perdu au milieu d'un territoire hostile et immense, ou se tapie une ombre prête à le détruire au moindre faux pas. À cette différence près que le ciel ne lui apportera à lui aucun réconfort, seulement la mort.

En se détournant de ses racines puritaines, Lovecraft s'est fermé le ciel. Ainsi, il nie les mythes fondateurs et raille Adam et Eve. Si ils ont existé, ils n'auraient été que les esclaves des dieux impies.

Tigres et drakôns

Depuis qu'il a abandonné la foi, il se consacre activement à la science, pour donner à ses nouvelles le réalisme qu'on leur connaît. Il semblait d'ailleurs passer plus de temps en bibliothèque à les préparer qu'à les rédiger.

Lovecraft à un rapport privilégié avec le milieu historique et ethnologique du début du XXème siècle, en y portant grand intérêt. Or, c'est à cette période que fleurissent les ouvrages qui servent encore aujourd'hui de base à pas mal de théories complotistes.

C'est tout à fait explicable, cela dit : aujourd'hui, on cherche à montrer que les peuples ont des origines plurielles, résultant de migrations, guerres, déplacements, et que l'on peut tout au plus parler de fond commun pour les grands groupements de peuples comme par exemple les indo-européens, qui, après leur séparation en dizaines voir centaines de peuples, ne gardent de leur appartenance commune que des traces linguistiques, de pratiques de cultes, et de structures institutionnelles.

Mais au début du siècle, l'origine commune, on veut la démontrer à tout prix, quitte à l'étendre à toute la planète. Et c'est ainsi que naissent de magnifiques théories sur l'Atlantide, berceau d'une nation extra-terrestre qui aurait étendu la civilisation à toute la planète.

La Mythologie chez Lovecraft : Un Panthéon gréco-mondainCarte de Mû selon James Churchward.

Pour ceux qui n'aiment pas les peuples grecs de l'espace (Ulysse 31 excepté), il y avait aussi à se mettre sous la dent le continent de Mû. Là, vous n'aurez plus des hoplites tartinés d'huile d'olive, mais des soldats chacals déguisés en poulet avec une plume dans le c... ouvre chef. Quoi ! Les Mayas étaient vraiment décris comme ça à l'époque ! Vous croyez que les clichés ça pousse dans les arbres ?

Bref, on doit au Mayaniste Auguste Le Plongeon, au XIXème siècle, une de mes théories préférées : imaginez que les Mayas soient en fait les cousins des Européens et des Indiens. Parce que comme l'Atlantide, le continent de Mû à été détruit il y a 12.000 ans par des dieux en pétard, mais avant ils avaient eut le temps de bien civiliser.

Mais ma préférée à moi, c'est celle d'Elliot Smith. On peut le considérer comme le papa indirect de la théorie qui veut que les Pyramides eurent été érigés par une civilisation supérieure. Grafton Elliot Smith est un anatomiste et crâniologue reconnu, se spécialisant plus particulièrement dans l'étude des momies. Passionné d’Égyptologie, il pose les bases d'un système ambitieux, et dont vous avez peut-être entendu un jour parler : le système héliolithique.

Du grec hêlios (soleil), et lithos (pierre), il part du principe que les civilisations sont reliées entre elles par une série de principes culturels laissant supposer une origine commune : le culte du Soleil et du Serpent10, l'édification de mégalithes11, l'usage du svatiska12 et la pratique de la momification. La distribution géographique de ces coutumes lui faisait voir une influence Égyptienne qui aurait rayonné des Indes aux Amériques.

Le rapport avec Lovecraft ? Cette volonté de lier ensemble tous les éléments et symboles du passé.

La Mythologie chez Lovecraft : Un Panthéon gréco-mondainPage 11 du Codex Borgia.

Et avec Cthulhu ? Dans les études de Le Plongeon et de Smith apparaît une figure étrange, celle de « l'être à trompe ». Dans son œuvre Les Vues des Cordillières, le naturaliste allemand Alexander von Humboldt (1769-1859) reproduit une image du Codex Borgia, un manuscrit aztèque. On y voit un prêtre recouvert par un masque à trompe en train de sacrifier une victime. Dans un désir symptomatique de l’époque à tout vouloir expliquer, le naturaliste concluait logiquement à l'existence d'éléphants en Amérique.

L'Américain Ignatus Donelly (1831-1901), père du concept moderne de l'Atlantide, conclut lui aussi à l'existence de ces pachydermes. En effet, il voyait les civilisations précolombiennes comme un produit de la civilisation Atlante. Et d'après lui, Platon avait parlé d'éléphants en Atlantide.

Le Plongeon, à sa suite (1826-1908) parvient aux mêmes conclusions. En fouillant la métropole maya de Chichen Itza, et prétendit avoir mit au jour les monuments d'un culte du mastodonte, mammifère préhistorique à quatre défenses12. En accord avec ses théories, les Mayas auraient donc importé ce culte jusqu'aux Indes, ou il existe sous la forme de Ganesh.

Bon, tout ça pour dire que ces spéculations scientifiques ont fortement influencés le milieu de la fiction par la couverture médiatique dont elles firent l'objet, et plus particulièrement dans le processus de création des monstres et de l'ambiance fortement teinté de cultures « antiques » et mystérieuses.

Toujours est il qu'il est fort probable que Lovecraft eut accès à ces théories. Lovecraft mentionne Eliott Smith au moins deux fois dans sa correspondance et explique à son grand pote Robert E. Howard (Le créateur de Conan, qui tire lui aussi son univers d'un passé historique mystérieux et fantasmé) la théorie héliolithique. Lovecraft est aussi un passionné du passé, de l'Egypte, des coutumes. Il ne pouvait que se montrer client de ces théories, il faut bien le dire, extrêmement séduisantes.

La Mythologie chez Lovecraft : Un Panthéon gréco-mondainHéraclès et l'Hydre de Lerne, amphore attique à figures noires, v. 540-530 av. J.-C., musée du Louvre.

Une autre théorie influencera encore plus le design de Cthulhu, qu'il a probablement "pêché" dans un des ouvrages de Smith, The Evolution of the Dragon. Il y affirme la parenté de la pieuvre avec le dragon a Sept Têtes mythique. Dans le même ouvrage, il évoque un mythe polynésien ou un héros combat une pieuvre géante. Dans une autre page de l'ouvrage, il rapporte que les premiers rois de la mer (aucune idée de qui c'est) auraient vénérés l'argonaute, un céphalopode. Une mine d'idées quoi.

Enfin, un dernier élément aurait pu influencer Lovecraft. Dans les colonnes de la revue Nature, en 1924, presque dix ans après la publication d'une lettre d'Elliott Smith expliquant ses théories (1915), un article de Henry Forbes paraît ou il évoque les multiples combinaisons de membres de poulpes avec un corps humain. Il publie pour illustrer son article un curieux relief provenant de l'île de Manabi, sur la côte équatorienne. On y voit une créature composite avec une tête de céphalopode.

Voilà, vous commencez à comprendre ? Rajoutez des ailes de dragon, l'Autre ultime, l'ennemi par excellence, et vous obtenez une figure de cauchemars. Peut-être alors l'origine du nom Cthulhu est elle inspirée de ses lectures précolombiennes ? Peut être bien.

Conclusion

Maintenant que nous avons disséqué l’œuvre du maître à la manière d'un Lake dans Les Montagnes hallucinées, je vais pouvoir vous avouer une chose. Étant maintenant étudiant affirmé en histoire, je passe mon temps à exhumer les choses du passé, les disséquer, tenter de les comprendre pour les expliquer. Mais quand je lis Lovecraft, je redeviens un enfant. Comme celui qui espérait croire aux momies, aux mystères entourant le livre des morts, aux découvertes insensées et terrifiantes. Lovecraft ne se creuse qu'en surface. Le reste est encore profondément enfouie, et le restera sans doute à jamais. La littérature n'est pas comme l'archéologie, ou l'histoire. Certaines choses peuvent et doivent, ne jamais être exhumées...

---------------------------------

1Enfin, on appelle « Iraniennes » les légendes de la sphère indo-iranienne pour les différencier de celles de la sphère indo-européennes. Évidemment, à l'époque, ça ne s'apellait pas l'Iran, mais la relative unité culturelle que l'on a constaté dans la région malgré (ou grâce à) les différents régimes et dynasties (et religions) qui se sont succédées, a fait choisir ce terme. Bien sûr, il s'agit de la première légende écrite que l'on ait retrouvé. Il en existait peut-être avant.

2Le mythe du cheval blanc est un poncif connu sur toute la carte antique. Principe du Bien suprême, il représente la royauté et le pouvoir sacerdotal dans beaucoup de cultures, de l'Avestique au Zoroastrisme, en passant par le Christianisme bien sur, lorsque les saints cavaliers adopteront le cheval blanc triomphateur, celui que montaient les empereurs romains pour symboliser leurs victoires. Progressivement, les héros des hommes monteront ce cheval blanc, et en feront l'instrument du combat contre le Mal.

3Tolkien reprend un schéma mythique vieux comme le monde et qui marche toujours : le héros ou Dieu Ouranien (c'est à dire céleste) abat de sa foudre ou de sa lumière un ennemi chthonien, c'est à dire directement issu de l'eau ou de la terre, et souvent symbolisé par un Dragon. On citera évidemment le combat final de Zeus contre Typhon, Thor contre Jörmungandr, Indra contre Vritra, Râ contre Apophis, Saint Georges contre le dragon (c'est parfois Satan, parfois non)... Et tellement d'autres encore ! Petite devinette : que combat Gandalf, sur les murs de Minas Tirith ? Allez, un indice, c'est un sorcier que le monte...

4Notamment dans la nouvelle Les Autres Dieux, de 1921.

5Voir L'Affaire Charles Dexter Ward.

6Les Scythes sont un peuple nomade de l'Antiquité, célèbre notamment pour avoir inspiré le mythe des Amazones. Ce sont des cavaliers émérites et des archers mortels. Comme pour beaucoup de peuples cavaliers et de divinités équestres, le chien est lié à diverses croyances funéraires et psychopompes (c'est à dire d'accompagnement des morts). Si je ne devais vous citer qu'un exemple, je prendrais sans doute le Cerbère. Mais ils sont en réalité bien plus nombreux. Une partie des stèles funéraires de Thrace en compte un.

7C'est le nom qui désigne la science dédiée à l'étude des noms propres.

8L'abîme peut désigner aussi l'océan.

9Le terme Sémite fait référence aux locuteurs des langues sémitiques que l'on trouve principalement au Moyen-Orient ou en Afrique du Nord.

10Pour le soleil, je pense que vous n'avez pas besoin d'explication. Pour le serpent par contre, il s'agit d'une personnification du principe de Vie. Symbolisant dans beaucoup de cultures à la fois la guérison et la destruction, son ambiguïté en fait un symbole du Renouveau.

11Vous la sentez venir, l'origine égyptienne de Stonehenge ? Bon, j'ai pas tout lu de lui mais il me semble qu'il n'a pas osé. J'espère...

12Elle réapparaîtra, des milliers d'années plus tard sous la forme de la tristement célèbre croix gammée. En réalité le svatiska est un symbole qui se retrouve dans un très grand nombre de cultures de l'Antiquité. C'est probablement un symbole solaire, que l'on retrouve en Grèce mycénienne, en Inde, au Japon... Par curiosité, allez voir le symbole de la cité de Syracuse à l'époque antique.

13Michel Meurger, Lovecraft et la SF, Cahier d'études Lovecraftiennes- III, encrage, Amiens, 1991. Si vous voulez en savoir plus, allez lire le chapitre The Awful Squid Head. C'est un pur bonheur.

---------------------------------

Bibliographie

  • P. A. Schreffler, Cahier d'études Lovecraftiennes, IV : L'univers de Lovecraft, Encrage, 1994.
  • M. Meurger, Cahiers d'études Lovecraftiennes, II : Lovecraft et la S.F, Encrage, 1991.
  • W. Schnabel, Masques dans le Miroir : le double Lovecraftien, La Clé d'argent, 2002.
  • W. Schnabel, Lovecraft et ses doubles, Le Diable Ermite, 2013.
  • A. Yonnet, Le Cavalier entre Antiquité et Moyen-Age, permanence d'un modèle équestre, de ses fonctions, de ses représentations : Dieu, Héros et Saint, Mémoire de M1 à Paris IV Sorbonne.
  • Clodius Chroniqueur, Historien
  • "Nous trouverons un chemin... Ou nous en créerons un." Hannibal Barca lors de la traversée des Alpes