Tolkien : Analyse d'un biopic convaincant et dans l'ensemble réussi

Roi de Dreamland
Thématique
Époque contemporaine
20 juin
2019
Info sur le film
Titre originalTolkien
RéalisateurDome Karukoski
Durée112 minutes
GenreBiopic
SortieMai 2019
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Les amateurs d’Histoire et de Fantasy avaient très certainement coché la date sur leurs agendas depuis de longs mois. Le 19 juin 2019, est sorti sur nos écrans le biopic dédié à John Ronald Reuel Tolkien.

À première vue, il parait surprenant de constater qu’aucun film digne de ce nom n’était déjà venu se pencher en détail et de la sorte sur la vie de celui qui n’est autre que l’un des plus grands écrivains et philologue de tous les temps. Excusez du peu.

Principalement connu pour être l’auteur du « Seigneur des Anneaux » et du « Hobbit », tous deux adaptés au cinéma avec brio par le réalisateur néo-zélandais Peter Jackson, J.R.R Tolkien a accouché d’une œuvre riche et considérable qui ne saurait se limiter à ces deux seuls noms. Derrière sa plume repose un travail titanesque qui dépasse le seul plan littéraire pour nourrir la totalité de la sphère artistique. Lui rendre pleinement hommage à travers un film semble un pari ambitieux, pour ne pas dire une mission impossible.

Aussi, attelons-nous à décrypter et analyser ensemble les forces et les faiblesses de ce film, nommé sobrement « Tolkien », et qui s’attache à nous faire revisiter la vie de cet auteur de génie.

Un voyage dans l'Histoire : Quand la grande Histoire en nourit une plus petite, mais toute aussi grandiose

« Le Hobbit » et « Le Seigneur des Anneaux » sont certes des œuvres de grande qualité, mais elles sont fantastiques et non historiques, allez-vous me faire remarquer. Et vous aurez raison. Le fait est que Tolkien, le film, nous propose un véritable voyage dans l’Histoire, mettant clairement en évidence les relations entre l’histoire personnelle de l’auteur au cours de sa vie et l’Histoire de l’humanité à l’époque qui fut la sienne.

L’une des facettes qui a su rendre l’œuvre de Tolkien si atypique et lui offrir une très grande valeur sur le plan artistique, c’est la capacité qu’avait cet homme à se nourrir de son environnement immédiat, de ses connaissances, et à s’inspirer du monde dans lequel il vivait pour le convertir en œuvre de fiction. Le génie de Tolkien est intrinsèquement relié à sa capacité à s’inspirer de la froide réalité et d’évènements marquants de sa vie pour les transformer en un récit magique et fantastique. En ce sens, ce biopic s’adresse clairement aux amateurs d’Histoire que vous êtes.

Voici donc le leitmotiv du film qui dépeint et présente J.R.R Tolkien comme un intellectuel brillant et espiègle, à l’esprit affuté : un jeune homme qui analyse et peint un portrait saisissant de l’époque à laquelle il vit à travers sa littérature fantastique. Un surdoué dont la passion pour les langues fera de lui un philologue de renommée mondiale.

Au niveau du casting, pas d’erreur majeure à signaler. Nicolas Hoult parvient avec brio à enfiler la tunique de J.R.R Tolkien et nous livre une prestation convaincante qu’il convient de saluer, d’autant plus qu’il fallait avoir les épaules solides tant la pression et les attentes des fans devaient être élevées vis-à-vis du personnage de Tolkien.

Tolkien

Il est entouré par une ribambelle de jeunes acteurs sans grande expérience, mais interprétant avec tout autant de réussite les membres du « T.C.B.S », cette confrérie officieuse qui réunissait Tolkien et ses amis les plus proches, également de jeunes anglais sensibles aux arts.

L’action prend bien évidemment place dans cette Angleterre du début du XXème siècle où Tolkien vécut. Alors que l’aristocratie régit encore les codes sociaux de façon écrasante, il est peu aisé pour ce jeune homme aux origines modestes et très rapidement orphelin, de se faire un nom. Alors que ses principaux amis sont tous des nantis disposant de parents occupant des positions de pouvoirs, il n’a pas ce privilège et doit batailler pour mériter sa place au sein de la prestigieuse université d’Oxford.

De son enfance heureuse au moulin de Sarehole et ses verts pâturages, jusqu’aux tranchées boueuses de la Somme en passant par son adolescence mitigée à Birmingham et ses études à Oxford, le spectateur est ainsi convié à découvrir l’intimité de l’homme qui donna naissance à la plus grande saga fantastique jamais connue à ce jour, n’en déplaise à la Bible ou à Game of Thrones.

Côté mise en scène, là encore, il n’y a rien à redire : le film décide d’adopter une structure narrative originale, mais qui a fait ses preuves dans d’autres œuvres. En faisant évoluer l’intrigue en deux temps différents qui s’entremêlent, il nous offre un premier arc narratif suivant par intermittence le « présent » de Tolkien, alors engagé dans la bataille de la Somme et à la recherche de l’un de ses amis du T.C.B.S., porté disparu sur le front. Cet arc narratif est coupé par un second qui se propose pour sa part de nous faire revivre l’enfance, puis l’adolescence de l’auteur à travers différents moments clés de sa vie qui le menèrent jusqu’à cet instant précis, dans la boue de la Somme.

Tolkien

La dernière partie du film dépasse ce point de convergence où les deux arcs se recoupent et nous propose d’observer la vie de Tolkien dans les années qui suivirent la fin du premier conflit mondial. Contrairement à la plupart des biopics, ce long-métrage ne nous conduit donc pas de la naissance à la mort de son personnage principal en suivant une logique purement chronologique. Force est de constater que ce choix de réalisation mettant la focale sur la Première Guerre mondiale et sur l’entre-deux guerres comme des évènements traumatisants de la vie de Tolkien qui nourrirent très largement son œuvre est un parti pris payant.

Nous reviendrons plus en détails sur le premier arc, celui de la Somme, plus tard. Le second arc permet pour sa part de se focaliser sur les rencontres marquantes que fit l’auteur durant ses jeunes années, que ce soit au niveau de son cercle d’amis du « T.C.B.S » ou de sa future femme, Edith Bratt, qui fut pour lui une véritable muse venant nourrir son inspiration et son esprit en état de constante ébullition.

Le film nous offre ainsi l’image d’un homme profondément attaché à l’idée de communauté et de fraternité d’individus, des traits saillants que l’on retrouvera dans son œuvre, et bien évidemment dans « Le Seigneur des Anneaux ».

Tolkien

Certes, on pourra regretter çà et là quelques petites imprécisions ou quelques thématiques éludés par la réalisation vis-à-vis de la véritable vie de Tolkien, mais dans l’ensemble, force est de constater que la mise en scène et les choix du réalisateur permettent de pleinement saisir le personnage complexe que fut l’auteur.

À noter, l’aspect religieux de la vie de Tolkien est très vite éludé et survolé par le film qui ne s’en soucie pas. Or, le domaine du spirituel eut une forte influence qui guida également Tolkien et contribua sans le moindre doute à enrichir et inspirer son œuvre.

Les connaisseurs les plus « fanatiques » et « hardcore » de la vie et de l’œuvre de Tolkien pourrait donc avoir du mal à apprécier ce choix de réalisation... Encore une fois, parvenir à tout caser de la vie de cet homme en moins de deux heures de pellicule relève certainement de l’impossible. On peut donc comprendre que le réalisateur ait dû faire des choix.

Un film « beau visuellement » : QUand l'identité visuelle prend le relais de la littérature pour venir nourrir la symbolique et créer de nouvelles analogies

Malgré cette structure narrative quelque peu inhabituelle pour un biopic, le montage reste clair et ne souffre d’aucun défaut, ce qui permet au spectateur une compréhension aisée de l’action et des enjeux.

Outre cet arc narratif revenant sur la jeunesse de Tolkien et permettant de le découvrir sous un angle mettant en évidence les traits saillants qui le définirent et que l’on retrouvera dans ses œuvres, les décors de ce film, et plus largement son identité visuelle, sont une autre grande réussite.

Ce point se vérifie particulièrement pour toute la partie de l’action qui se déroule sur le front de la Somme. Que ce soit au niveau de la symbolique des couleurs utilisées ou des paysages ravagés représentés, l’immersion du spectateur est garantie et les scènes prenant part durant la Première Guerre mondiale sont de très bonne facture. L’atmosphère d’enfer sur Terre et d’horreur dépeinte par ces tableaux apocalyptiques nous transmettent des émotions qui ont très certainement guidé Tolkien lors de la création des principaux antagonistes de ses œuvres.

Tolkien

Ainsi, le film, via son identité visuelle, créé de nouvelles analogies entre l’environnement dans lequel Tolkien a évolué et son œuvre. Outre ses fréquentations et l’environnement social dans lequel il a grandi, il apparait on ne peut plus clairement que les décors qu’il a traversés l’ont également profondément marqué.

Ainsi, son enfance heureuse dans les collines verdoyantes du moulin de Sarehole n’est pas sans nous rappeler de façon frappante la Comté de Bilbon et Frodon, d’autant plus que Tolkien confie s’y sentir « chez lui ». De même, la très industrielle Birmingham et son brouillard épais et menaçant ont très certainement inspiré la vision de l’Isengard de Saroumane dans l’esprit de l’auteur britannique.

Enfin, le champ de bataille calciné, apocalyptique et mortel de la Somme a bien évidemment nourri l’inspiration de Tolkien pour venir créer le Mordor, territoire du puissant Sauron. Une analogie d’autant plus frappante que Tolkien, alors officier de l’armée britannique (privilège garanti par ses études à Oxford), se fait aider par un soldat du nom de...Sam... pour traverser les lignes et retrouver son ami porté disparu.

Nous pourrions continuer des heures durant en citant toutes ces analogies, tant certaines sont évidentes et d’autres plus subtiles. Il est un fait avéré que l’expérience de Tolkien sur le front de la Somme, et plus largement les évènements de la Première Guerre mondiale, constituèrent l’une des principales sources d’inspiration pour son œuvre littéraire.

À ce sujet, et bien que la chose n’ait jamais été avérée avec certitude, le célèbre « Vous ne passerez pas ! » de Gandalf face au Balrog dans les mines de la Moria (« You shall not pass ! » en VO) pourrait très probablement être un écho à la résistance des forces françaises à Verdun et au mot d’ordre des Poilus à cette époque.

Tolkien

Un regret majeur est toutefois à noter. Il concerne l’utilisation d’effets spéciaux fantastiques pour venir suggérer au spectateur avec une insistance bien trop lourde et dépourvue de subtilité une analogie entre l’environnement dans lequel se situe Tolkien et l’inspiration qu’elle aura pour son œuvre. Ainsi, lors d’une scène prenant place dans une tranchée, Tolkien et son fidèle Sam sont victimes d’une attaque au gaz. S’en suit un plan sublime où la fumée mortelle se répand, avançant sans pouvoir être stoppée, telle l’armée des morts dans « Le Retour du Roi ».

Alors que Tolkien est en panique sous son masque à gaz, des formes menaçantes apparaissent dans son champ de vision. On décèle brièvement la silhouette d’un personnage maléfique dans un nuage de fumée noire. Il aurait été judicieux de s’en contenter, mais la réalisation a sans doute pensé que le spectateur moyen ne serait pas assez perspicace pour comprendre la symbolique de la menace de mort omniprésente qui pèse sur Tolkien et Sam. À grands renforts d’effets visuels fantastiques qui étaient tout sauf nécessaires, le spectateur est alors guidé vers ce qu’il doit ressentir. Pris par la main par la réalisation, on lui enfonce la tête dans l’évidence en lui hurlant dans les oreilles ce qu’il est censé voir.

Ce choix constitue le seul faux pas majeur de ce film qui aurait dû se limiter à une évocation implicite du fantastique et ne pas le faire apparaitre soudainement de façon aussi explicite et brutale. Rien de bien dramatique au final, car la scène est très courte, mais elle fait quelque peu tâche de par son absence totale de subtilité dans un film qui, jusqu’alors, savait en faire preuve. Que Tolkien ait subit la fièvre des tranchées, cette maladie transmise par les poux, est un fait avéré. De là à ce qu’il ait subi des délires hallucinogènes aussi puissants en revanche...

Conclusion : un biopic qui mérite le coup d'œil

Comme il a été mentionné en introduction de cette critique, présenter la vie et l’œuvre d’un homme comme J.R.R Tolkien en un peu moins de deux heures relève de l’impossible. Pourtant, ce biopic est une vraie réussite qui mérite le coup d’œil.

De par sa structure narrative pertinente et de par sa mise en scène intelligente, il met le doigt sur l’essentiel des aspects saillants de la personnalité de Tolkien. Sans pour autant voir la vie de l’auteur britannique défiler entièrement sous nos yeux, on saisit alors l’importance de thématiques comme l’amitié, la fraternité, l’amour, la guerre ou encore le voyage et la quête vers un objectif suprême, à ses yeux. Des thématiques qui constituent l’épine dorsale de la totalité de ses œuvres, à commencer par son chef d’œuvre : « Le Seigneur des Anneaux ».

Au final, Tolkien est un bon film que je ne saurais que trop vous recommander d’aller voir. L’histoire d’un homme dont la vie fut une invitation au voyage et à l’aventure. Sans transcendance formidable, il nous présente malgré tout un ensemble solide et maitrisé qui rend à l’auteur britannique un bel hommage.

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