La maison au toit rouge

Mère des phoques
Thématique
27 avril
2015
Info sur le film
Titre originalChiisai Ouchi
Durée136 min
GenreDrame, historique
RéalisateurYoji Yamada
Sortie1er avril 2015
Partager

La maison au toit rouge est un film inspiré du roman La petite maison de Kyoko Nakajima. Réalisé par Yōji Yamada, récompensé par l'Ordre de la culture en 2012. Nulle scène de guerre n'est présente à l'écran, la narration est focalisée sur les Japonais restés au pays, leurs sentiments, leurs préoccupations, leurs conditions de vie.

Cependant, l'histoire débute à l'époque contemporaine lorsque Takeshi, étudiant, découvre le corps inanimée de sa grande tante Taki, en vidant sa maison, il apprend qu'elle lui a légué ses mémoires qu'il était en train de corriger.

Taki ne s'était jamais mariée et n'avait pas d'enfant, Takeshi était l'un des seuls membres de la famille à lui rendre visite. Elle lui préparait alors des repas qu'elle assaisonnait de sel. Dans la culture Japonaise, le sel est associé à la virilité, c'est aussi la nourriture offerte aux divinités tandis que les ancêtres reçoivent des aliments sucrés lors des libations. Les femmes et les enfants sont considérés comme friands de sucreries, comportement n'étant pas très bien vu chez un homme.

UN CONTRASTE INATENDU...

Takeshi lit alors les mémoires de sa grande tante, qui sera narratrice tout au long du film, sur la période 1930-45 : En 1930, Taki quitte la région enneigée du Yamagata -sa mère l'avertit alors qu'elle devra effacer son accent local en prononçant chaque syllabe et en remplaçant les "d" par des "t"- pour devenir bonne à Tokyo. "Être bonne préparait au métier d'épouse", ce n'était en cette période un travail ni dégradant ni difficile à financer ("En fait, on ne différencie pas l'épouse de la bonne !" me dira t-on pendant la séance).

Elle trouve une place chez les Hirai, vivant dans une maison au toit rouge. Très vite elle se lie d'amitié avec la maîtresse de maison et considère son fils unique comme son petit frère. Ce dernier manquera une année d'école car il est atteint de poliomélitie. Le temps du chagrin passé, Taki mentionne dans ses mémoires que la vie dans la maisonnée était joyeuse et paisible. "En 1936, les Japonais ne pouvaient pas être aussi joyeux, cesses d'enjoliver ! Je n'enjolive rien, j'écris les choses tel que je les ai vécus, la preuve j'ai précisé que je n'avais rien d'une beauté", en cette période les recruteuses de Geisha traversaient le pays afin de trouver des filles à former. Takeshi ne veut pas croire sa tante car il lui semble évident qu'avec la guerre, le pays était en privation. Ce ne fut pas le cas pour la classe moyenne, M. Hirai, président d'une usine de jouet, gagne bien sa vie.

...ET SAISISSANT

"Mais il se passait un massacre à Nankin !" crie Takeshi indigné d'apprendre la réaction des Japonais lors de la prise de Nankin, tous sauf les mieux placés accouraient car les magasins nationaux célébraient la victoire par des soldes. Un lâcher de ballons et des affiches colorées formaient le paysage de Tokyo. Ci-dessous quelques bribes de témoignages concernant Nankin :

"MmeHsia a été traînée de dessous une table dans la salle des invités où elle a tenté de se cacher avec son bébé âgé d'un an. Après avoir été déshabillée et violée par un ou plusieurs hommes, elle a reçu un coup de baïonnette dans la poitrine et une bouteille a ensuite été introduite dans son vagin. Le bébé a été tué à la baïonnette."

"La septième et dernière personne de la première rangée était une femme enceinte. Le soldat pensait qu'il pourrait tout aussi bien la violer avant de la tuer, alors il l'a tirée hors du groupe à un endroit situé à une dizaine de mètres. Alors qu'il essayait de la violer, la femme a résisté avec vigueur... Le soldat l'a violemment poignardée dans le ventre avec une baïonnette. Elle a poussé un dernier cri lorsque ses intestins sont sortis. Ensuite, le soldat a poignardé le fœtus, avec son cordon ombilical clairement visible et l'a jeté à côté."

"Dans l'Université où se trouvent 8000 personnes, les Japonais sont venus dix fois dans la nuit, passant au-dessus du mur, pour voler de la nourriture, des vêtements et violer jusqu'à satisfaction. Ils ont donné cinq coups de baïonnette à un petit garçon de huit ans dont un dans l'estomac, une partie de son épiploonse retrouvant hors de son abdomen. Je pense qu'il va vivre."

LA NAISSANCE DE L'AMOUR SECRET

Les festivités du nouvel an surviennent. M. Hirai, président d'une usine de jouet, convie ses collègues et employés chez lui, ils boivent du saké tout en partageant leur optimiste quant à la fin très prochaine de la guerre contre la Chine. Parmi les convives se trouvent le tout nouvel employé Shoji Itakura, dessinateur, il fait preuve de discrétion et de retenue. Mme Hirai tombe immédiatement sous son charme.

Alors qu'elle est au chevet de son fils avec Taki, Shoji demande s'il peut leur tenir compagnie en avouant timidement qu'il n'aime pas parler de la guerre. Shoji, vient lui aussi du Yamagata, tout comme Taki il s'assure de prendre l'accent de Tokyo. Les deux femmes quittent la pièce, Itakura commence à lire une histoire au garçon qui s'endort avant Itakura. Par la suite, il ne cessera de se montrer attentionné envers l'enfant. Ce qui redoublera l'intérêt que lui porte Mme Tokiko Hirai, d'autant que ces deux-là se découvrent un amour commun pour la musique symphonique. Ainsi une relation clandestine naît entre Tokiko et Itakura, au grand desespoir de Taki, qui un jour se confie à l'une des amies de lycée de Tokiko, jugée "masculine", elle lui raconte alors : "Tokiko a toujours été belle, quand elle a annoncé qu'elle allait se marier, certains se sont suicidés" avant d'ajouter : "Tokiko aime quelqu'un qu'elle ne devrait pas". Tout comme Itakura aime Tokiko bien qu'il ne le devrait pas, et il n'est pas le seul dans cette situation.

LA GUERRE AU SECOND PLAN

La guerre s'étend dans le Pacifique, dès lors le nouveau slogan du pays est "Le luxe est notre ennemi", des éléments comme le savon se raréfient tandis que les marchés noirs fleurissent. Les marchands ouvrent leur porte de derrière à leurs clientèles habituelles. Une fois, le marchand de saké viendra jusqu'à chez les Hirai, il avertit alors Taki qu'il a vu à plusieurs reprises sa patronne rejoindre son amant. Il l'estime chanceuse que ce soit lui qui l'ait reconnu et non quelqu'un de plus fermé et enclin à dénoncer, il ne dira rien même s'il éprouve une pointe de jalousie : "Ces deux-là prennent du bon temps alors que le pays est en guerre".

De son côté, M. Hirai se voit contraint de donner du métal pour la guerre, son usine devra se contenter de fabriquer des jouets en bois. À la mobilisation des hommes, il réagit en décidant de marier les célibataires autour de lui, en commençant par Taki, à qui l'on présente un homme âgé, deux fois marié, déjà grand-père, venant du Yamagata également, aux yeux de Tokiko, son accent et ses manières sont très rustres : "Tu ne l'aimes pas, c'est normal, il n'a rien de plaisant". Taki ne se voit pas refuser car M. Hirai lui a affirmé qu'avec la mobilisation, les jeunes hommes se font trop rares et que celui-ci est bien trop âgé pour partir à la guerre, elle ne risque donc pas de le perdre. Mais Tokiko, pleine de compassion, refuse pour elle. Son époux n'insiste pas pour Taki mais s'acharne pour Itakura, à qui il veut présenter deux prétendantes afin de créer une alliance entre son entreprise et celle de leur père. Il envoie Tokiko pour le persuader, car il ne se doute de rien, jamais il ne comprendra pourquoi Itakura s'obstine à rester célibataire. En ces temps de guerre, Itakura est le gendre idéal : moins de 30 ans, non mobilisable -car portant des lunettes- avec une bonne situation.

LA FIN DU SECRET

Finalement, il sera mobilisé à son tour, la veille de son départ Tokiko tient absolument à lui rendre visite, une dernière fois. Taki la retient frénétiquement, lui expliquant pour le marchand de saké et que si cela venait à s'ébruiter, les amants seront tous deux déshonorés. Taki lui promet alors que si elle écrit une lettre à Itakura lui disant de venir, elle lui apportera immédiatement. Itakura ne vint jamais, brisant le coeur de Tokiko. L'oncle de Tokiko s'exprimera en ces termes : "C'est une période détestable, tout le monde doit agir contre sa volonté", les Japonais sont encouragés à la délation, la propre soeur de Tokiko menace de la dénoncer pour "comportement immoral". L'adultère n'est dès lors pas le seul comportement critiqué : disposer d'une bonne l'est aussi, c'est pourquoi Taki fut renvoyé chez elle. Bien sûr, Tokiko lui propose de revenir si elle ne se marie pas.

De retour à Tokyo, après la guerre, elle découvre les corps des époux Hirai dans l'abri anti-aérien, décédés dans une dernière étreinte, lors du bombardement de Tokyo. Le corps de leur fils reste introuvable. Tous les personnages ne portaient qu'une attention limitée à la guerre, donnant la priorité à l'amour et aux affaires. Au finale, cette dernière vint les frapper directement et fatalement. Le nombre de victimes dû au bombardement de Tokyo est estimé comme étant supérieur à 100 000. Quant à la ville, le taux de destruction s'élève à plus de 50%, le fait que les constructions soient majoritairement en bois facilita la propagation des incendies.

Ainsi prend fin ses mémoires, Takeshi tombe sur une lettre toujours fermée que sa grande tante a gardée. Par un heureux hasard, il se rend avec sa petite amie à l'exposition d'Itakura Shoji, survivant de la guerre, décédé quelques années plus tôt. En interrogeant l'hôtesse sur le tableau représentant la maison au toit rouge, elle lui apprend que le fils Hirai est bien vivant. Takeshi va à sa rencontre, il est en fauteuil roulant et aveugle, à sa demande, il lit la lettre que Taki avait gardée : "Venez chez moi cet après-midi" formule adressé à Itakura par Tokiko. Le fils Hirai alors fond en larmes : "Après toutes ces années, j'ai à présent la preuve indéniable de l'infidélité de ma mère". S'en suit une promenade sur la plage où Hirai dit à Takeshi que, quelque fusse la raison de Taki pour ne pas remettre la lettre, la jalousie sans doute, elle est pardonnée depuis longtemps, avant d'ajouter "C'était une période détestable tout le monde se devait d'agir contre sa volonté". "Ce fut alors à mon tour de verser des larmes" achève Takeshi.

VERDICT

La maison au toit rouge est réellement d'une grande beauté, le cliché de l'atmosphère japonaise à la fois sereine et teintée d'émotions y est retranscrit. Tout particulièrement par le jeu de Takako Matsu, son raffinement, sa joie de vivre, son élégance. Takako Matsu s'avère être la doubleuse du personnage d'Elsa, la Reine des neiges de Disney. Taki, plus discrète et dramatique mérite aussi l'attention du spectateur, incarnée par Haru Kuroki, qui fut récompensée par l'ours d'argent pour la catégorie meilleure actrice.

  • Gallinulus Pinguis Sainte-Mère des bébés phoques, Rédactrice, Testeuse, Chroniqueuse
  • "Personne ne peut longtemps présenter un visage à la foule et un autre à lui-même sans finir par se demander lequel est le vrai" Nathaniel Hawthorne