Frantz : Critique du film et rencontre avec l'équipe

Info sur le film
Titre originalFranz
Durée114 min
GenreDrame
RéalisateurFrançois Ozon
Sortie7 septembre 2016
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Le cinéma de François Ozon, pour moi, c'était surtout les couleurs délicieusement rétro de Potiche, ou de 8 femmes, théâtral et sacrément vintage ! C'est pourquoi découvrir Frantz, son nouveau film, presque intégralement en noir et blanc, s'annonçait à l'avance comme une expérience intrigante.

L'histoire se situe dans un petit village d'Allemagne, au lendemain de la Première Guerre mondiale. Un jeune Français vient se recueillir chaque jour sur la tombe de Frantz, tombé dans les tranchées. C'est Anna, la fiancée de Frantz, qui remarque ce mystérieux jeune homme.

Evidemment, Adrien – puisque c'est son nom - n'est pas le bienvenu dans le village. Dans le contexte d'après-guerre, avec les conditions humiliantes imposées à l'Allemagne lors de la reddition et le nombre de vies sacrifiées en vain, la présence du jeune Français va exacerber les rancunes. Mais, touchés par l'attachement qu'il porte à Frantz, la famille endeuillée va accepter de le rencontrer. Adrien va, le temps de son séjour, faire revivre la mémoire du défunt et révéler le secret qui les lie.

Enfin un film qui aborde la Première Guerre mondiale sous un angle subtil, avec les points de vues des deux camps. Ici, vous ne verrez pas la guerre, ou presque. Seule une scène nous y plonge, l'espace d'un moment, faisant sursauter plus d'un spectateur dans son fauteuil. Car, au fond, le sort des soldats morts au combat intéresse moins François Ozon que la chappe du deuil s'abattant sur les vivants, la culpabilité parfois cachée sous les rancunes, la prise de conscience de l'absurdité de cette guerre. Car finalement, au delà des discours des vainqueurs et des vaincus, c'est bien une même histoire qu'ont partagé les Français et les Allemands : la joie de l'armistice, le retour des survivants, les familles brisées sont les mêmes de part et d'autre du Rhin.

Avec sa part de mystère, ce film s'interroge sur cette période où la paix est précaire, mais où la conscience de souffrances partagées ranime, au delà des rancunes, l'espoir d'une réelle fraternité possible. Bien sûr, avec le recul de l'Histoire, le regard que nous portons sur cette époque est forcément différent, car ce que nous savons, et que les personnages ignorent en cette année 1919, c'est qu'il faudra un autre conflit, un autre traumastisme pour pouvoir enfin cesser de se haïr. Ici, l'art, au travers de la peinture, de la musique et de la poésie, s'avère un puissant élément fédérateur : Chopin, Verlaine, Rilke, Manet, Debussy se font les vecteurs d'émotions aussi fortes qu'universelles.

Et malgré tout, la vie continue... les coeurs s'ouvrent, malgré eux, et le bonheur semble à nouveau possible. Sous les traits de Paula Beer, la jeune Anna apparaît d'une belle justesse, grave sans être larmoyante. Quand à Pierre Niney, dans le rôle d'Adrien, il confirme encore, s'il était besoin, sa capacité à faire vivre des personnages complexes et tourmentés avec une touchante sincérité.

François Ozon signe avec Frantz un beau voyage dans le temps, terrible et magnifique, à la fois plein d'espoir et de désillusion lorsqu'on le regarde sous le prisme de l'histoire contemporaine.

Recontre avec l'équipe du film

Pourquoi ce parti pris de filmer en noir et blanc avec seulement certaines séquences en couleur ?

François Ozon : En fait, le noir et blanc est venu petit à petit. Au moment de l'écriture du scénario, je n'y avais pas du tout pensé et puis en faisant les repérages - notamment en ex-Allemagne de l'Est où se trouve le petit village de Quedlinburg - je me suis très vite rendu compte que les endroits qu'on y trouvait étaient parfaits car ils ont moins été reconstruits que dans l'Ouest : il y reste encore des décors pour les films d'époque. Mais les colombages étaient un peu colorés, et il y avait donc des rues qui faisaient un peu Disney. Un jour, en me baladant dans une des petites rues de Quedlinburg, je suis passé devant une vitrine avec des photos de la ville au début du siècle et je me suis rendu compte que rien n'avait changé. Du coup, l'ensemble a été passé en noir et blanc, et on s'est rendu compte que d'une certaine manière, cela allait amener plus de réalisme et de vérité dans cette histoire, car toute notre mémoire de cette période est en noir et blanc. On a tous vu des images de la guerre de 14-18 à la télévision et on a presque l'impression que ça s'est passé en noir et blanc. En même temps, mon goût naturel m'emmène vers la couleur, donc j'avais du mal à y renoncer. Par exemple, il y a toute cette scène dans la campagne, où j'avais demandé une nature qui ressemble un peu aux tableaux romantiques de Gaspard David Friedrich – je me disais qu'il était quand même triste de filmer ça en noir et blanc : c'est tellement beau ! C'est là que j'ai eu l'idée d'irriguer par moments le film avec de la couleur, comme si la vie reprenait un peu dans ce monde de deuil et de souffrance.


Pourquoi avoir décidé de tirer un scénario original de cette pièce de Maurice Rostand, déjà adaptée par Lubitsch ("Broken Lullaby") ?

François Ozon : Au début, ce qui m'intéressait, c'était de faire un film sur le mensonge et le secret. Un ami m'a alors parlé de la pièce de Maurice Rostand. J'ai beaucoup aimé l'idée de filmer l'histoire d'un jeune homme français qui vient déposer des fleurs sur la tombe d'un soldat allemand. En travaillant dessus j'ai appris très vite que Lubitsch l'avait déjà adapté dans les années 30 et j'ai failli abandonner. Et puis, en le regardant, je me suis rendu compte que son film était complètement du point de vue du jeune Français et moi ce qui m'intéressait c'était d'être du côté des Allemands, de ceux qui ont perdu la guerre et notamment du personnage d'Anna. Du coup ça a complètement changé la perspective, d'autant plus que Lubitsch, dans les années 30, ignorait complètement qu'il y allait avoir la Seconde Guerre mondiale. Son film est très idéaliste, on pourrait presque dire aujourd'hui, un peu naïf, parce qu'on est vraiment dans l'idée d'une réconciliation franco-allemande.

Cela vous a t-il pris beaucoup de temps pour vous exprimer dans une autre langue que votre langue maternelle ?

Paula Beer : C'est vrai qu'au début c'était un peu difficile. Déjà au moment du casting avec Pierre j'ai vu que c'était vraiment différent de jouer en français, parce que je n'avais pas d'expérience avec cette langue-là. Mes émotions étaient un peu "en allemand", donc j'ai beaucoup préparé la langue et les scènes en français pour réussir à être plus libre.

Pierre Niney : C'était un des gros défis, puisque je ne parlais pas un mot d'allemand. En même temps, cela me plaisait beaucoup parce que ça faisait partie de l'authenticité, de la véracité du projet. Parfois avec des films américains, tout le monde parle anglais même au fin fond de la Pologne ou de l'Afrique, et c'est bizarre. François y tenait beaucoup donc je savais que je n'allais pas y couper et en même temps, j'étais très excité à l'idée de m'attaquer à une langue que je ne connaissais pas du tout. Et puis, bizarrement, après avoir beaucoup travaillé, j'ai vraiment pris goût à jouer en allemand, il y avait une sorte de corrélation entre les deux langues, j'avais l'impression de voir plein de choses qui fonctionnaient, donc quelque part, je me sentais déjà dans la thématique, au coeur du film. Il y a aussi, je crois, l'aspect érotique de la barrière de la langue dans une rencontre, c'est quelque chose qui était important dans le film, et il fallait que ces langues se rencontrent, qu'on ne triche pas là-dessus.


Est ce que vous avez pensé la musique en amont, ou ensuite, et est ce que Pierre et Paula ont aussi dû apprendre à jouer du piano et du violon ?

François Ozon : Pour la musique, j'ai travaillé à nouveau avec Philippe Rombi. Je lui avais donné le scénario, mais en fait, je n'étais pas sûr de vouloir de musique. J'avais envie d'une certaine austérité, il me semblait que dans cette période de deuil il me fallait quelque chose de très sobre. Et puis après, en voyant le film, je me suis rendu compte que j'avais quand même besoin de musique pour la tension qu'il y a au début avec l'arrivée d'Adrien, et puis pour l'aspect romanesque. J'avais envie de quelque chose dans l'esprit de Gustave Mahler, donc j'ai demandé à Philippe Rombi de travailler sur quelque chose d'assez ténu, et en même temps assez romantique et sentimental.

Paula Beer : J'ai appris à jouer du piano. La première pièce qui est de Chopin n'était pas trop difficile, mais la deuxième pièce de Debussy par contre, si. Et en même temps de jouer une scène très émotionnelle c'était vraiment un challenge, mais pour moi ce n'était pas trop grave je pense que pour Pierre c'était pire !

Pierre Niney : Apprendre à jouer du violon, c'était la chose la plus dure que j'avais à faire. A côté, l'allemand, c'était vraiment une vaste blague ! C'est un instrument très très sympa pour le voisinage, je vous le conseille ! En même temps, comme pour l'allemand, je sentais que c'était un ingrédient très important. Déjà parce que c'est dur de filmer autrement, avec un pianiste ou un guitariste on peut désolidariser les mains du visage et jouer avec des doublures mais le violon se rapproche assez dangereusement du visage. Et puis dans le film, il y a quelque chose sur la peinture, la musique, la poésie, sur l'art en général, l'art en tant que lien entre les gens, les pays, les cultures, mais aussi entre les vivants et les morts. Je savais que la musique était importante, que le violon était un lien entre Adrien et Frantz, et qu'au même titre qu'un mensonge ou qu'une histoire, la musique ramènait la vie et l'espoir dans cette maison en Allemagne, même si c'est éphémère. Donc j'avais très envie de relever ce défi qui était le violon, mais ça a été baucoup de temps, de travail et de tapage de tête contre les murs ! On a eu une surprise aussi le jour où on a tourné la première scène de violon : la coach surveillait de très près tout ce que je faisais, on a fait une vingtaine de prises, et aux cinq dernières elle a dit "c'est magique, vraiment, là ça y est, on va y arriver". Et puis le laboratoire à Paris a déchiré dix-huit prises par erreur, parce ce que c'est tourné en pellicule, sinon ça n'est pas drôle... Il restait deux prises et François avec ses talents de monteurs a dû jongler avec ces prises qui n'étaient pas les meilleures. Donc après, j'avais encore deux scènes de violon et j'étais en panique : Tout va bien? ok, c'est moi qui amène les rushes ce soir au labo, je les développe dans la nuit je serai de retour demain matin !

François Ozon : On a aussi cherché un solo de violon qui soit mélodique et on a eu un peu de mal, alors on s'est renseignés pour savoir quels étaient les morceaux à la mode de l'époque. Finalement, on a choisi ce morceau de Chopin (Nocturne 20 en do dièse ndlr) joué par Adrien. D'habitude, il est joué au piano et on s'est dit que personne n'allait entendre que c'était du Chopin. Et puis en fait, on se rend compte que si !


Est ce que vous avez déjà montré le film en Allemagne ? Avez-vous eu des réactions différentes? Comment a-t-il été reçu ?

Paula Beer : Je pense que les Allemands sont très intéressés par le film. En fait, on connaît très bien les films de François en Allemagne, et même si je ne suis pas très très connue, c'est quand même une Allemande dans un film de François Ozon donc tout le monde est vraiment très intéressé, très touché.

François Ozon : J'ai tout de suite senti que les Allemands étaient très touchés par cette histoire. Cela leur faisait plaisir de voir enfin un film français qui montre les Allemands différemment. Dans les films habituels ils sont les méchants, les nazis, et ici, ce sont les personnages sympathiques de l'histoire. Surtout, pour une fois, il ne s'agit pas de la Seconde Guerre mondiale. Le film a été coproduit assez facilement par les Allemands, parce qu'ils ont aimé le scénario, il étaient enthousiastes par rapport au film.

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