Belle

Thématique
Époque moderne
5 décembre
2016
Info sur le film
Titre originalBelle
Durée104 min
GenreDrame, Historique
RéalisatriceAmma Asante
Acteur
  • Gugu Mbatha-Raw
  • Sarah Gadon
  • Sam Reid
  • Tom Wilkinson
  • Emily Watson
Sortie23 juillet 2014
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"Belle" s'inspire de l'histoire de Dido Elizabeth Belle (1761-1804), née de Maria Belle, une esclave noire, et de l'amiral John Lindsay de la Royal Navy. Ce dernier confit l'enfant à son grand-oncle maternel : William Murray, premier comte de Mansfield, président de la Haute-Cour de justice d’Angleterre. Une fonction qui le mènera à juger des affaires liées à l'esclavage, notamment celle du Zong.

S'il n'y a pas de preuve formelle que Dido Elizabeth Belle ait joué un rôle dans les décisions de son grand-oncle, la réalisatrice Amma Asante lui donne une part active dans l'affaire. Ce qui explique le changement opéré sur le personnage de son mari John Davinier. Il est ici apprenti avocat et non servant à Kenwood comme il le fut réellement.

En Angleterre, au XVIIIe siècle, Dido Elizabeth Belle, une métisse, fille illégitime d’un amiral de la Marine royale, est élevée par son grand-oncle aristocrate, Lord Mansfield, et son épouse Elizabeth Finch.

Le couple n'a pas d'enfant, mais élève une autre petite-nièce du Lord : Elizabeth Murray. Une véritable sœur pour Dido qui bénéficie de certains privilèges, mais la couleur de sa peau lui interdit de participer aux activités habituelles d’une jeune fille de son rang.

Dido s’éprend bientôt d’un jeune avocat qui rêve de changer le monde. Tous deux vont amener Lord Mansfield, le Président de la Haute Cour d’Angleterre, à mettre fin à l’esclavage dans son pays...

La réalisatrice : Amma Asante

Avec Belle, Amma Asante (née en 1969 à Londres de parents ghanéens) réalise son second film. Elle fit ses débuts à l'écran en tant qu'actrice pendant son enfance. Une période où elle était effrayée par la police. Devenue adulte, l'amour apaise cette peur, Amma Asante est aujourd'hui mariée à un porte-parole de European Police Office.

Épanouie dans sa vie personnelle, sa carrière lui réussit également puisque son film "A United Kingdom" a ouvert, en juin 2016, le soixantième London Film Festival. "A United Kingdom" s'inspire comme "Belle" d'une histoire vraie : celle de Sir Seretse Khama, premier président du Botswana, et de son épouse Ruth Williams Khama.

L'Angleterre du XVIIIème siècle

Sur un port animé par une foule occupée à vendre et décharger des marchandises, un aristocrate à la perruque bouclée ne passe pas inaperçu. D'autant que celui-ci porte une enfant métisse dans ses bras. Il tente de se frayer un chemin jusqu'au carrosse qui l’amènera chez son grand-oncle maternel, Lord Mansfield. Sa seule préoccupation est d'extraire l'enfant des bas-fonds londoniens.

Un grand jardin et une grande demeure familiale occupent désormais l'écran. La foule a disparu pour laisser place à une seule famille aristocratique. Une famille qui va accueillir Dido en son sein.

La petite fille ne portera plus les haillons de son enfance. Elle sera coiffée comme le veut la mode aristocratique, avec cette unique boucle qui tombe dans la nuque. Les robes de Dido et des femmes de son entourage varient considérablement : sobres, pastel, ternes (grises, kaki, marron), avec des motifs fleuris, ou parfois des couleurs flashy (pourpre, turquoise)... Avec cette panoplie haute en couleur, chacun(e) peut y trouver une tenue à son goût, ou pas.

Dans ce Londres du XVIIIème siècle, où chacun(e) est jugé(e) d'après sa naissance, sa position dans la fratrie (aîné-cadet), son héritage, sa fortune, sa dot... et changer la donne n'est point chose aisée. Le véritable thème sous-jacent du film est la condition humaine, en tant que valeur marchande, notamment via l'esclavage. Dans une société où l'argent prime, les mariages sont arrangés selon ces critères, l'amour n'y a pas sa place. C'est un sentiment considéré « comme une créature du démon » qu'il ne faut « pas s'autoriser » sous peine de finir « pauvre ou malheureuse ».

Dido Elizabeth Belle avec sa cousine Elizabeth Murray (1778 environ). Peinture d'un artiste inconnu.
Dido Elizabeth Belle avec sa cousine Elizabeth Murray (1779). Peinture d'un artiste inconnu.

Toutefois, c'est l'amour qui va permettre à Dido, la jeune fille tourmentée, nerveuse et réservée de s'affranchir pour devenir une femme affirmée, déterminée et engagée. Bien qu'elle soit grandement désavantagée : femme, enfant illégitime, née d'une esclave noire... « L'infortune de ses origines » la pousse à ressentir des sentiments contradictoires. Une confusion que partage son grand-oncle, Lord Mansfield, qui l'aime comme sa propre fille. Si Dido brave les interdits c'est parce qu'elle le prend pour modèle : « Vous êtes courageux, et ce portrait le prouve » déclare Dido à son grand-oncle.

« Comme Elizabeth l'aime ! » fut la première pensée de la réalisatrice Amma Asante face au portrait qui la décida à réaliser "Belle". « Pendant des siècles, les Noirs étaient essentiellement des accessoires dans les peintures, là pour exprimer le statut des Blancs » déclare A. Asante, surprise de voir une femme blanche, aristocrate de plus, et une femme noire presque à égalité sur un tableau du XVIIIème siècle, 1779 précisément. Le tableau, anonyme, est actuellement exposé au Palais de Scone, lieu de naissance de William Murray.

L'affaire du Zhong et Somerset

Le 6 septembre 1781, le Zhong, un navire négrier quitte les côtes africaines avec 470 esclaves. Bien que le navire n'est pas conçu pour transporter autant de personnes, le capitaine Luke Collongwood tient à maximiser ses profits. Seulement, le 29 novembre 1781, la maladie et la malnutrition commencent à faire des morts.

Les semaines passent, le capitaine ordonne à l'équipage, dont 17 membres sont déjà décédés, de jeter 132 esclaves par-dessus le bord. 50 étaient déjà morts de maladie les semaines précédentes. Puis 10 d'entre eux se suicident. Le capitaine y voit là un acte de rébellion.

Une fois en Jamaïque, le propriétaire du navire, James Gregson réclame des indemnités pour perte de « marchandises humaines ». La justice lui donne raison mais les assureurs font appel en 1783. C'est Lord Mansfield qui sera juge de cette affaire.

Il avait précédemment jugé l'affaire Somerset en 1772. Charles Stewart, douanier à Boston, fait de l'africain James Somerset son esclave. Lorsque le douanier rejoint l'Angleterre en 1769, il emmène l'esclave qui s'échappe en 1771. Stewart le rattrape et l'emprisonne, l'affaire est portée devant la cour. Le nombre d'esclave est alors estimé à 15 000 par Stewart en Angleterre, les avocats de Stewart soutiennent qu'il serait « dangereux » de les libérer.

Francis Hutchinson, un Américain vivant à Londres, rapporte les paroles d'un planteur jamaïcain au sujet du procès : « Nul doute qu'il (Somerset) sera libre puisque Lord Mansfield garde une noire dans sa maison qui le gouverne lui et toute sa famille ». Dido n'avait que 10-11 ans à l'époque.

Le jugement est favorable à Somerset : « L'état d'esclavage est d'une telle nature qu'il ne peut être introduit pour des raisons morales ou politiques […] Il est si odieux que rien ne peut le justifier, hormis le droit positif […] par conséquent, le noir doit être libéré », déclare Lord Mansfield.

Dido Elizabeth Belle

Amiral pour la Royal Navy, John Lindsay capture, dans les Caraïbes, un navire espagnol et ses passagers. Parmi eux se trouvait une esclave noire, Maria Belle, que l'amiral amène sur le sol anglais. De leur union illégitime -consentante ou non- naquit Dido Elizabeth Belle, en 1761. L'historienne Gene Adams déclare ne pas pouvoir déterminer si la séparation de la mère et l'enfant fut volontaire ou non.

Dido est élevée par son grand-oncle Lord Mansfield, à qui ses contemporains reprochent de lui montrer de l'affection, « Si je n'ose dire, criminelle » écrit F. Hutchinson, suite à sa rencontre avec Dido. Il ajoute dans son journal : « Elle est une sorte de surintendante de la laiterie, du poulailler, etc... » Il s'agit là de tâches que pouvaient occuper les jeunes filles aristocratiques, mais Dido aidait aussi le Lord pour sa correspondance, une tâche masculine, de secrétaire qui plus est.

Bien que Dido ait grandi en Angleterre, avait l'Anglais pour langue maternelle, vivait la culture anglaise aristocratique de l'époque, elle reste définie par sa couleur de peau. Ce qui fait constater à l'ethnologue Bruno Saura : « Il est ainsi un fait établi de longue date aux États-Unis, un métis aux origines afro-américaines et blanches n'est pas perçu comme blanc par la communauté blanche dominante, ni par personne d'ailleurs [...]. Les cas du golfeur Tiger Woods ou du candidat démocrate « noir » Barack Obama constituent de récents exemples révélateurs [...] ils ne pourraient assurément pas, si tant est qu'ils le veuillent, prétendre appartenir à la communauté blanche. »

En 1782, Lord Mansfield précise dans son testament : « Je confirme que Dido Elizabeth Belle est libre », craignant qu'elle ne tombe dans l'esclavage après sa mort. Le testament de son grand-oncle fait aussi de Dido une héritière. La réalisatrice, Amma Asante exprime encore sa surprise face au comportement qu'il a eu envers Dido : « Il aurait pu en faire une servante ».

Tom Wilkinson, qui incarne le Lord, s'étonne aussi. Selon lui, à une époque où les mariages sont arrangés, trouver un homme affectueux envers sa famille est rare. En effet, l'entourage du Lord s'accorde sur un fait : le Lord ne s'était jamais remis de la mort de sa femme, Elizabeth Finch.

Didon, reine de Carthage

« Il (Lord Mansfield) l'appelle Dido, je suppose que c'est son seul nom » écrit F. Hutchinson. Une supposition erronée, qui laisse penser que Dido n'était pas une aristocrate. Mais c'est sur le prénom qu'il faut se concentrer, Dido, en français Didon. Reine légendaire, réputée pour être la fondatrice de Carthage, située au nord-est de l'actuelle Tunis. Didon revêt aussi les noms d'Elissa en phénicien, de Theiossô en grec, Dido en latin.

En tant que princesse phénicienne de Tyr, héritière du trône de son père, Didon était destinée à devenir reine. Mais, son frère Pygmalion usurpe son trône et tue son mari, Sychée. Didon quitte alors l'actuel Liban avec une expédition essentiellement composé d'hommes. En faisant escale à Chypre, des jeunes filles, environ quatre-vingts, rejoignent l'équipage afin d'épouser ses membres.

Finalement, Didon débarque sur les côtes de l'actuelle Tunisie. Elle obtient pacifiquement des terres de la part des autochtones, dont les descendants seraient d'actuels libyens. Ils acceptèrent de lui offrir un territoire aussi grand qu'une peau de bœuf. Didon découpa la peau en fines lamelles afin de former un cercle ou juste un arc de cercle. Ainsi, elle devient la reine fondatrice de Carthage. La cité prospéra et s'enrichit. L'un des peuples autochtones, les Maxitans, avait pour chef Hiarbas qui exigea d'épouser Didon sous peine de déclencher une guerre. Didon refuse l'union et l'exprime par son suicide, elle se poignarde tout en se jetant sur un bûcher sacrificiel.

Cette version est transmise par Justin (III ou IVème siècle). Virgile introduit Didon dans l'Énéide (70-19 avant J.-C.) comme la reine fondatrice de Carthage. Elle tombe amoureuse d’Énée qui préfère poursuivre son destin, fonder Rome, plutôt que de rester auprès d'elle. Didon réagit en se suicidant de la même façon que décrit Justin, à la différence qu'elle brûle le lit qu'elle avait partagé avec Énée.

Le sort de Dido Elizabeth Belle fut plus heureux. Elle fit un mariage d'amour, le 5 décembre 1793 avec un servant français, John Davinier. Dido parlait français grâce à son éducation. Les époux eurent trois fils. Dido décède en 1804 dans des circonstances inconnues.

Avis personnel

J'aurais voulu citer beaucoup de dialogues car ils sont à mon avis une force du film. Le thème musical m'est également plaisant, j'aime sa capacité à rythmer le film en toute discrétion.

Aussi, j'ai d'emblée apprécié le choix des acteurs et actrices. Gugu Mbatha-Raw est née d'un père zulu et d'une mère anglaise, c'est une métisse comme Dido. Sarah Gadon est blanche comme neige, et c'est ainsi qu'était décrite la cousine de Dido. La majorité du casting contraste avec Dido, de par leur teint pâle et leur regard bleu, et j'ose croire que ce n'est pas dû au hasard.

"Belle" fait découvrir un épisode méconnu de l'histoire de l'esclavage, celle de Dido Elizabeth Belle et de son grand-oncle Lord Mansfield William Murray.

  • Gallinulus Pinguis Sainte-Mère des bébés phoques, Rédactrice, Testeuse, Chroniqueuse
  • "Personne ne peut longtemps présenter un visage à la foule et un autre à lui-même sans finir par se demander lequel est le vrai" Nathaniel Hawthorne